CHAPITRE X
La menace restait ainsi suspendue sur la tête de ceux qu'un caprice de l'opinion, un arrêt arbitraire du ipouvoir pouvait proscrire au premier jour. Mais plus la persécution devenait imminente, plus nombreux étaient les cœurs vaillants qui s'offraient à la subir. Dans la seule année 1845, les vocations se multiplièrent dans une proportion étonnante; plus de cent vingt postulants furent admis dans les divers noviciats de la Compagnie de Jésus en France. La seule province de Paris eut pour sa part trois anciens élèves de l'École normale, un polytechnicien, plusieurs licenciés ou docteurs en droit; tous étaient membres des conférences de Saint-Yincent de Paul, et avaient trouvé, dans leur amour pour les pauvres, le secret du parfait amour de Dieu.
Par une admirable préparation de la divine Providence, sur cinq prêtres de la Compagnie de Jésus morts aux jours de la Commune, pour le nom qu'ils portaient, trois s'étaient enrôlés sous l'étendard de la Croix durant les six mois qui suivirent les interpellations*. Il est même un quatrième otage qui, par ses commencements et par sa fin, appartient à cette héroïque levée -.
Dans leur solitude de Laval, les novices goûtaient une paix profonde. L'écho des clameurs hostiles expi-
1. Le P. Olivaint entra au noviciat le 2 mai 1845; le P. Jean Caubcrt, le 10 juillet; le P. Anatole de Bengy, le 12 novembre.
2. M. l'abbé Michel Allard, entré au noviciat de Laval le 18 septembre 1845, ne vécut que peu de temps dans la Compagnie; missionnaire en Orient, il revint à propos pour payer, lui aussi, la rançon du sang.
rait au seuil, et si l'on parlait des persécuteurs, c'était pour les plaindre et prier pour eux.
Le silence devint plus profond et l'union à Dieu plus intime, quand, peu de jours après l'arrivée du Frère OMvaint, commencèrent pour lui et pour quelques autres novices, les Exercices spirituels de trente jours. Le P. Mallet, alors Père Maître^ avait profité, cette année-là, du moment où plusieurs de ses jeunes religieux étaient partis en pèlerinage, pour donner à ceux qui restaient cette grande retraite. « Le Frère Olivaint, nous écrit un de ceux qui partagèrent le môme labeur, débutait ainsi par une épreuve d'elle-même assez rude et qui le devenait davantage à cause de l'accablante chaleur et de l'insuffisance de nos pauvres petites chambres. Le nouveau novice accepta tout avec un généreux courage et sortit de là plein d'une ferveur qui nous édifia beaucoup et qui ne s'est jamais démentie. »
Une lettre, écrite le jour même de la clôture des Exercices spirituels, révèle le travail intime qui s'était fait, durant un mois, dans le cœur du jeune religieux.
"Laval, 8 juin 1845.
« Mon bien cher ami,
a Je sors de retraite aujourd'hui après un long mois qui m'a paru bien court, après les méditations les plus graves et les plus douces en même temps. C'est dans la retraite qu'il faut aller pour bien entendre la voix de Dieu. La vérité, qui faisait déjà ma vie, m'a paru comme une chose nouvelle. Qu'il fait bon, mon ami, de s'approcher de Dieu ! Que je voudrais