CHAPITRE i
ce qui charme rimagination et attendrit le cœur.
L'union des deux jeunes gens empruntait un caractère sacré à la circonstance solennelle et douloureuse d'où elle était née. Pierre en raconte ainsi la touchante histoire^ : « Je n'aurais pas cru, mon ami, que je te fusse si attaché. Mais quand je t'ai quitté dans la cour des Messageries, quand, sans m'y attendre, j'ai rencontré la diligence qui t'emmenaitet qu'un embarras de voitures m'a permis de t'envoyer un dernier adieu, j'ai compris la place que l'amitié nouvelle occupait parmi toutes les autres. Mon cœur s'est serré et je suis revenu triste. Lorsque je suis rentré à la maison, ma mère m'a dit : L'ami du cœur est parti, te voilà seul.. .. — C'est ainsi que ma bonne mère te désigne. Elle comprend bien où sont mes affections et mes pensées. Pendant ces quelques jours que je ne t'ai point vu, je me suis demandé souvent ce qu'il en serait plus tard de cette amitié qui commençait entre nous ; et pensant à des amis autrefois chers, indifférents maintenant, je me suis figuré que toi aussi tu t'éloignerais de moi. C'est un défaut de ma nature de chercher ainsi toujours des peines dans l'avenir, comme s'il n'y en avait pas assez dans le présent.
ce C'est que, vois-tu, et je te prie de n'en pas rire, il me semble qu'autre chose que notre volonté, quelque chose de providentiel, en ma faveur du moins, a voulu que notre liaison se formât. Comment, placés aux extrémités de cette classe de rhétorique, avons-
nous l'ait tous deux quelques pas l'un vers l'autre, pour nous dire les choses que nous nous sommes dites? Le njoment de notre liaison se rattache à un souvenir douloureux de mon âme, tu le sais, mon ami. Je venais de perdre mon père; et quand, dans un découragement profond, j'avais bien besoin d'être consolé, tu as, sans le savoir peut-être, beaucoup fait pour me rendre espoir et courage. Dieu fait naître le bien à côté du mal ; et le bien était alors pour moi dans une source cachée à laquelle je ne pensais pas, je veux dire dans ton amitié.
ce Tu m'as parlé des idées qui te soutenaient, et je sens déjà qu'elles me soutiennent ; car ces idées sont nobles, pures, religieuses; et si je puis marcher dans la voie comme je le veux, je t'en devrai quelque chose. Il me semble déjà, depuis que je te connais, que je suis moins mauvais qu'auparavant. G'estpour cela, Henri, que je m'abandonne à toi avec un si grand entraînement; c'est pour cela que j'éprouverais tant de peine, si notre amitié se brisait.
« Mais ici il me revient un passage que nous avons lu tous deux dans Sainte-Beuve; celui, tu t'en souviens, où il parle des amitiés consacrées par un commerce intime de religieuses pensées, et en quelque sorte par le nom de Dieu lui-même. — Veux-tu qu'il en soit de notre amitié comme de celies dont Sainte- Beuve parle dans son livre; qu'elle soit ferme et inaltérable? Marchons ensemble, ami, soutenons nous l'un l'autre, apprenons-nous l'un à l'autre à devenir des hommes de bonne volonté. ( Combien cette expression est sublime!) Qu'importe si noTis n'avons