CHAPITRE I
aveugle. Car si je ne suis pas aveugle, tu le sais, peu s'en faut. C'est égal, je ferai de mon mieux; quel sera mon mieux?... peu m'importe. Le but principal de ma visite chez toi n'est pas de chasser comme un démon ; mon but est de te voir, de voir ton pays dont tu m'as tant parlé, et surtout de voir tes parents. J'espère donc avec toi que mes douleurs ne me reprendront pas avant mon départ; sans être tout à fait guéri, je suis maintenant en bonne santé. Mais vienne une petite douleur, un misérable point de côté, pauvre vieillard de dix-huit ans qui se plaint déjà de rhumatismes..., et me voilà aux cent coups; je suis prêt à dire avec Béranger :
Un lait de poule et mon bonnet de nuit!
ce Eh bien, non; pas de lait de poule, pas de bonnet do nuit; malgré les rhumatismes, je suis encore un jeune homme ; la campagne, la chasse, les vendanges I j'ai déjà joui des vendanges, j'ai même été barbouillé avec du raisin noir d'une singulière façon. A bientôt donc, santé et plaisir, tout à toi. »
Dans cette première phase de sa vie, Pierre OU vaint reçut donc beaucoup de ses amis. Il les paya de retour en les aimant d'une affection profonde, et en leur donnant, à l'occasion, de sages conseils. Bien qu'il n'eût pas encore le bonheur d'accepter, avec ses conséquences pratiques, la vérité révélée, il ne s'abaissa jamais jusqu'aux grossières erreurs du matérialisme; ce qu'il prêchait à ses amis, c'était la doctrine spiritualiste du Dieu personnel et de l'âme immortelle.
« Tu viens de faire ta philosophie, écrivait -il à l'époque où lui-même était vétéran de rhétorique à Gharlemagne, mais tu as repoussé loin de toi cette philosophie du doute qui renie Dieu et tout ce que l'homme a de sacré, l'amitié, le dévouement; tu n'as pas subordonné tes sentiments à l'égoïsme. Que l'amitié soit entre nous ce qu'elle a toujours été, confiante, empressée, dévouée....»
Chose étonnante, chez ce jeune homme qui n'a de la religion qu'une idée vague, s'éveille dès lors, sous le coup du malheur et la douce influence de l'amitié, la pensée du dévouement héroïque et de la mort sanglante. Le même ami auquel il écrivait ces charmantes lettres, nous raconte que bien des fois, dans leurs causeries et leurs rêves d'avenir, Pierre se plaisait à commenter son idée habituelle : « Je voudrais , disait-il, si par impossible fêtais prêtre^ devenir missionnaire, et si fêtais missionnaire, être martyr!... «
Terme sublime vers lequel Dieu l'entraînait déjà par un mystérieux attrait. Cette tendance, incertaine d'abord, puis décidée, au sacrifice absolu de soi suffit à expliquer, dès ce moment et jusqu'à la fin, toute sa vie. C'est déjà ce besoin de souffrir et de s'offrir en toute rencontre et de toute manière, qui plus tard lui fera dire : « Le dévouement est ma j'iassion! »
Pierre s'était lié d'une étroite amitié avec un autre de ses camarades de Charlemagne, nommé Plenri, qui devait, sans dessein préconçu, préparer de loin son retour à Dieu. C'était une brillante intelligence, tournée vers les lettres et la poésie, et qui, sur les pas de Chateaubriand, cherchait dans la religion