CHAPITRE II
Choix d'une carrière. — L'Ecole normale. — La section d'histoii^. Utopies religieuses et sociales.
Pierre Olivaint avait vingt ans, quand il quitta le lycée Charlemagne avec son diplôme de bachelier. Le moment critique était venu de choisir une carrière.
Sans fortune et déjà, malgré sa jeunesse, chef de famille en quelque sorte, il sentait une grave responsabilité peser sur lui : désormais c'était au fils aîné de soutenir les siens, et son bon cœur le pressait d'accomplir au plus tôt ce devoir qu'il n'oubliera )amais.
De solides et brillantes études lui permettaient d'aspirer à quelque honorable fonction dans l'enseignement public, ce qui d'ailleurs répondait fort bien à ses aptitudes et à son attrait. Cette vocation, envisagée seulement par le côté humain, ne lui apparaissait pas encore, il est vrai, dans toute sa noblesse et sa grandeur; comme autrefois François Xavier avant
sa conversion, Pierre n'y voyait guère qu'une route ouverte devant lui pour le conduire à une convenable aisance, peut-être même à la fortune et aux honneurs. N'était-ce pas le temps où des professeurs fameux, tels que les Guizot, les Cousin, les Yillemain, quittaient les lettres pour la politique, et descendaient de la chaire pour monter à la tribune et régenter le
pays?
L'ambition du bachelier, sans avoir d'aussi hautes visées, pouvait trouver encore à se satisfaire, et nombreux étaient les jeunes gens qui, poussés par la même espérance, accouraient de tous les points de la France vers l'École normale, principale pépinière du haut enseignement officiel.
Déterminé par ces motifs, Pierre Olivaint se présenta au concours d'entrée, et, dans les premiers jours d'octobre 1836, il fut admis douzième, avec bourse entière. Ce succès modeste lui causa une joie d'autant plus sensible, qu'il allégeait les charges de sa mère.
La prudence humaine approuvait la résolution du jeune homme et lui prédisait un heureux avenir; mais une sagesse mieux avisée avait lieu de concevoir à son sujet de vives alarmes. Qu'en serait-il de lui bientôt? Qu'allaient devenir ces premiers élans vers Dieu à peine connu, vers la vérité à demi-découverte? Comment trouverait-il la foi dans le même milieu sceptique où tant d'autres l'avaient perdue? Théodore Jouffroy avait quitté ses chères montagnes du Jura, emportant des convictions qu'il croyait inébranlables ; et quelques mois plus tard, celui qu'à