‹ Pierre OlivaintChapitre 16 sur 293 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

TEcole normale on nommait le Sicambre, courbait lui-même la tête et jetait au vent sa croyance et son bonheur. C'était, hélas ! la commune hig^oire, et Pierre encore indécis, travaillé par le doute, ne venail-il pas y ajouter sa page?

Pour comprendre l'imminence et la grandeur du péril, il importe de se faire une juste idée de ce qu'était, vers 1836, le grand établissement universitaire.

11 avait pour directeur Victor Cousin, alors à l'apogée de sa réputation et de son influence. Conseiller d'État, membre du conseil royal de l'instruction publique, professeur titulaire à la Sorbonne depuis la retraite de Royer-Collard, membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences morales et politiques, pair de France, le philosophe éclectique disposait en maître de la destinée des jeunes gens placés sous son haut patronage. La fortune semblait faite à qui savait lui plaire ; mais malheur à l'audacieux ou à l'imprudent qui blessait son extrême susceptibilité d'auteur et se risquait à défendre quelque opinion proscrite !

On consultait avidement ses Hvres à mesure qu'ils paraissaient, pour savoir ce qu'il était permis de dire et de penser; et comme deviner juste était parfois difficile, chacun s'arrangeait un système commode, dont le principal mérite consistait à ne pas heurter les idées du tout-puissant directeur.

Avec l'indépendance de son caractère, Pierre Olivaint eut à souffrir beaucoup de cette contrainte, dont il devait bientôt s'affranchir avec éclat. Au début, estimant toute opposition vaine et même impos-

sible, il garda le silence et laissa faire. Les professeurs dont il écoutait les leçons avaient chacun sa doctrine. M. Vacherot et M. Damiron, qui tous les deux enseignaient la philosophie, étaient les admirateurs de M. Cousin et les fidèles échos du maître, tandis que M. A. Garnier, avec une réserve prudente, s'efforçait d'écarter de lui cette humiliante tutelle ; mais la foi catholique, ici et là traitée en ennemie ou en étrangère, n'y gagnait rien. Venaient ensuite des hommes d'un caractère et d'un mérite très-divers. Dans la même chairemontaient tourà lourM. Gibon, vieil humaniste, d'humeur bourrue, qui initiait à la littérature latine les élèves de première année, et le professeur de grec, M. Lebas, fils du conventionnel, ancien précepteur du prince Louis-Napoléon*, l'an des héros de Juillet. M. Filon, dans son cours d'histoire, assez respectueux d'ailleurs pour la religion, défendait les idées parlementaires et gallicanes, et M. Désiré Nisard, s'il vouait une sorte de culte à Bossuet et à nos grands écrivains du dix-septième siècle, admirait plutôt le style qu'il n'adoptait les fermes principes de ces incomparables modèles. M. Henri Wallon, bien jeune alors, profitait, il est vrai, de l'étude des traditions primitives, pour démontrer, avec la conviction d'un catholique, l'authenticité du Pentateuque. Mais quelles incertitudes, quels conflits d'idées devaient produire dans de jeunes têtes ces doctrines contradictoires qui s'imposaient toutes à la fois avec l'autorité du talent, souvent avec le prestige d'un nom

Page 1