CHAPITRE II
La passion que Pierre Olivaint ressentait pour les études historiques devait donc, ce semble, le rejeter encore plus loin de l'Église dont il était l'enfant par le baptême, mais un enfant qui ne connaissait pas sa mère.
Durant trois années, le futur professeur fut tout entier à la préparation laborieuse de sa carrière. Son esprit était vif et pénétrant; sa mémoire exercée et facile; son éloculion correcte et élégante; mais le travail, qui lui faisait goûter ses charmes austères, devenait par là même un péril, en l'exposant à mettre de côté le souci de son âme et à fausser toutes ses idées par un habituel contact avec l'erreur.
Et cependant l'enseignement rationaliste ou sceptique de l'École ne fut pas le seul, ni peut-être le principal obstacle à la conversion d'Olivaint. La séduction de l'esprit s'exerça sur lui plus encore au dehors qu'au dedans, et la pire contagion fut celle des idées politiques et sociales qui passionnaient alors les esprits.
Quoi de plus naturel qu'il en fût ainsi, à une époque où le directeur de l'École normale dédiait un de ses dialogues de Platon à la mémoire d'un ancien élève, le jeune Farcy, tué dans les rangs de l'émeute en 1830?
Ce que Pierre avait retenu des conversations paternelles, ce qu'il lisait ou entendait des utopies à la la mode, avait formé comme un dépôt au fond de cette âme ouverte à tout ce qui s'offrait avec quelque apparence de générosité et de grandeur.
Parmi le peuple des faubourgs et chez la jeunesse des écoles, on s'agitait dans l'espérance d'une ère nouvelle ; on rêvait un monde régénéré qui ne connaîtrait plus l'ignorance et la misère.
Saint-Simon avait, en mourant, légué à des disciples fervents ce qu'ils appelaient son évangile, et ceux-ci mettaient un grand zèle à prêcher leur nouveau christianisme, religion étrange, sans dogme comme sans morale et qui eut, dans l'intervalle de quelques jours, son apogée et sa décadence.
L'utopiste démocrate, Charles Fourier, inventait la dégradante folie du phalanstère j Pierre Leroux, son système humanitaire. Tout se heurtait dans la nuit et le chaos. La philosophie, devenue éclectique, était tour à tour, et presque à la fois, dans la même chaire et dans le même livre, matérialiste, spiritualiste, panthéiste et sceptique. Il n'était pas jusqu'au drame et au roman qui n'eussent leurs prétentions à créer le monde nouveau, à quoi ils s'employaient l'un et l'autre, en multipliant les fictions scandaleuses, rêves hideux d'une muse en délire.
Défendu parla noblesse naturelle de ses sentiments, Pierre n'éprouva qu'un profond dégoût pour ce qu'il rencontra sur sa route de bas et de grossier; mais trompé d'abord par les fausses lueurs qu'il prit pour la vraie lumière, il s'égara quelque temps à la poursuite du spécieux fantôme que Bûchez évoquait alors aux yeux éblouis de la jeunesse et qui a sa place dans l'histoire des doctrines aventureuses de cette époque tourmentée.
Né pauvre, parvenu par l'énergie et le travail à une