CHAPITRE II
res et les écarts les plus insensés, n'avait-il pas, dans les égarements mêmes de son génie, plus qu'il ne fallait pour fasciner et enthousiasmer une jeunesse à l'imagination vive, sans convictions sérieuses, mais avide de vérité? 11 est certain que Pierre, à la sortie du collège, eut d'abord une sincère admiration pour Micliclet. Sans doute celui-ci, en 1837, n'en était pas encore ù ce délire impie et furieux qui, six ans plus tard, valut à son cours du Collège de France un scandaleux succès; déjà toutefois, dans son enseignement, la religion se trouvait travestie de telle façon, qu'un critique éminent a pu dire que, pour cet écrivain, « tout était le christianisme, excepté le christianisme lui-même ^ »
Nous avons sous les yeux, soigneusement analysées par Pierre Olivaint, une vingtaine de leçons de Michelet sur le quinzième siècle. L'esprit du maître s'y révèle, presque à chaque page, et l'on devine aisément, à cette lecture, la funeste influence d'un tel enseignement sur de jeunes esprits. Voici, par exemple, ce que Pierre Olivaint apprenait de la bouche de Michelet, au sujet du christianisme. « Les anciens n'eurent pas une idée assez complète de l'unité parmi les hommes ; l'humanité pour eux se réduisait à l'agora. » Jusqu'ici rien de plus vrai. Mais on poursuit : «le christianisme apporta un mot d'une compréhension plus vaste : l'Église, Uy^lr^ah^ fut la société de ceux qui croyaient en Jésus- Christ dans le
1. M. A. Nettement^ Histoire de la littérature sous le gouvernemeni de Juillet, t. II, p. 430.
présent, dans le passé, dans l'avenir. Les conciles furent les représentations de cettesociélc chrétienne; les moines en furent comme les liens ; ils furent les véritables précurseurs des trois grandes institutions modernes, la presse, la poste et l'enseignement gratuit. ^)
Dans cette définition du christianisme, louangeuse à certains égards, pas un mot qui laisse soupçonner à l'auditoire qu'il s'agit d'une religion révélée, d'une institution divine, toujours vivante, immortelle. C'est qu'en effet, au sentiment de l'historien poëte, l'Église n'est point cela. « Nous avons fait, dit-il, un pas de plus. Nous sommes tous en concile depuis trois siècles ; le monde n'est plus qu'un grand concile, où les questions s'agitent avec la liberté d'interprétation. Partout où vous serez assemblés en mon nom, dit l'Écriture, je serai au milieu de vous. Dieu est au milieu de nous!... Mais pour que ce grand concile pût avoir lieu, il fallait un secours que l'homme ne trouvait pas en lui-même. L'industrie devait le lui donner : l'imprimerie fut découverte ! «
Cela suffît pour donner une idée de tous les paradoxes antireligieux dont le professeur parsemait chacune de ses leçons. Ce qui n'empêchait pas les grands maîtres de l'Université de déclarer, « la main sur la conscience, que ni dans les cahiers mis sous leurs yeux, ni dans les écrits publiés, ils n'avaient trouvé une ligne qui de près ou de loin portât la moindre atteinte à la religion*. »
1. Discours de M. Victor Cousin, Chambre des Pairs, séance da 21 avril 1844.