CHAPITRE IV
ces courageux jeunes gens. M. Filon, par exemple, leur témoignait de bienveillants égards et les réunissait môme à sa table. Une fois il invita, un vendredi, Pierre, Charles, et l'un de leurs amis, ce confident de Hernsheim, dont nous parlions plus haut. Ce dernier, bien que le repas fût servi presque exclusivement en maigre, fit seul exception à l'abstinence, par habitude et par légèreté. Mais l'exemple du bien a aussi sa contagion ; quelques années plus tard, l'ennemi du maigre, dans un voyage en Egypte, fut converti à la pratique chrétienne par la vue des pauvres musulmans qui conduisaient sa barque sur le Nil. En les trouvant toujours si fidèles aux prescriptions minutieuses, souvent ridicules, de leur faux culte : « Et moi, se dit-il, chrétien baptisé, plus croyant que je ne veux dire, pourquoi ne point professer publiquement ce que j'avoue au fond du cœur être la vérité? » Ce trait de lumière lui suffit; le professeur incrédule, devenu parfait chrétien, fit dès lors de l'enseignement de l'histoire un véritable apostolat. Zélé pour le bien de ses disciples, ce maître excellent ne B'oublia pas lui-même, et plusieurs fois on le vit venir au collège de Vaugirard, pour faire pieusement sa retraite annuelle sous la conduite de son ancien tamarade, le P. Olivainl.
Pierre, non content d'exercer son zèle au -dedans, entretenait à l'extérieur d'intimes relations avec ses anciens amis de collège et s'efforçait, avec une généreuse insistance, de les porter au bien. Parfois il eut l'occasion de remplir envers quelques-uns d'entre eux le devoir, si peu compris, de la correction fra-
ternelle. Dans ces occasions, il poussait la franchise jusqu'à l'extrême limite, et l'on ne sait vraiment qu'admirer davantage, de son courage atout dire ou de la patience avec laquelle ses amis avaient coutume de tout entendre. Mais il mêlait au reproche tant d'affection, il égayait les dures vérités par une si fine raillerie!
Parmi les plus chers camarades d'Olivaint, il s'en trouvait un qui s'abandonnait aux brillants défauts d'un esprit satirique et vaniteux. Après quelques précautions de langage, Pierre aborde ce sujet délicat. « Depuis plusieurs mois, écrit-il à cet ami, depuis un an peut-être, il me semble que tu as beaucoup changé. Tu te répands trop au dehors; tu cherches à briller, à imposer; tu ne retiens pas assez ta langue; tu abuses de ton esprit; tu semblés atteint à un haut degré d'une maladie qui travaille tant de gens, l'orgueil et l'amour de toimême. A travers une foule de phrases que tu laisses tomber dans la conversation, je vois percer une prétention qui m'afflige, un désir immodéré de paraître doué d'une sensibilité plus vive, de passions plus ardentes que qui que ce soit. Dans la lettre même à laquelle je réponds, dans cette lettre qui m'a fait tant de plaisir, je rencontre des paroles qui semblent venir de la tête plutôt que du cœur. Prends garde, mon cher ami, de trop le souvenir d'avoir lu René, Werther , Obermann.... Pourquoi donc me dis- tu ces choses : Je vois un abîme sous mes pas; .. les pensées les plus /tmèôres, les plus mélancoliques passent devant moi;... la pensée de la mort
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se dresse devant mes yeux?... Pourquoi ces mois dmbitieux : angoisse solennelle^ époque formidable, crainte déchirante?.. . En voulant peindre ce que lu éprouves, ne t'aperçois-tu pas que lu te laisses aller à une orgueilleuse exagération? Ne va pas surtout par orgueil te faire illusion sur ton orgueil même ; les aulres, tu le sais, voient mieux en nous que nous-mêmes ! «
Celle gronderie amicale, pour porter ses fruits, voulait être tempérée par d'affectueuses paroles. Pierre met vite le baume sur la blessure : « J'ai cherché longtemps à me persuader que je voyais mal, et mon amitié a eu bien de la peine à l'avertir ; mais, dans ta lettre, lu m'as appelé ton frère; je me suis alors décidé à rompre le silence. Je m'appuie sur ce titre de frère pour espérer que tu ne t'offenseras pas de ma franchise. ^>
Ce jeune homme élail un de ces convertisseurs non encore convertis à la pratique chrétienne. Pierre, qui, dans son élan généreux, a laissé bien loin derrière lui ceux qui naguère lui traçaient la roule, revient avec sollicitude vers cet ami attardé pour lui tendre la main et l'entraîner avec lui :
« Une autre chose m'afflige profondément, quand je me rappelle le commencement de notre liaison. Tu étais plein de foi alors et lu cherchais à me convertir; tes paroles même ont exercé sur moi une salutaire influence. En entrant dans la foi de plus en plus, j'étais heureux de celte amitié que le nom de Dieu consacrait. Depuis, tu es tombé dans le doute. Je ne fuis que te plaindre de ta chute, mais aussi je
dois te blâmor de n'avoir pas fait assez d'efforts pour te relever. Si j'avais été plus instruit, j'aurais regardé comme un devoir de t'éclairer moi-même ; mais je ne suis pas encore un médecin des âmes, je ne puis que t' adresser à ceux qui guérissent. » Et après avoir engagé son ami à rendre au plus tôt visite à « M. de Ravignan », il conclut par ces paroles touchantes : « J'ai trop besoin d'indulgence moi-même pour ne pas en avoir pour toi et je sais trop bien que je mérite peut-être les reproches que je te fais, que j'en mérite de plus graves. Avertis-moi comme je t'ai averti; sois sévère dans tes paroles et pardonne-moi dans ton cœur. Si tes paroles sont rudes, je n'oublierai pas l'intention qui les a dictées. Fais de même en ce moment pour moi, n'oublie pas l'intention qui m'a animé en t'écrivant cette lettre. »
Combien de jeunes gens, au milieu des dangers qu'ils rencontrent et que parfois ils recherchent, à Paris surtout, garderaient intactes leur foi et leur vertu, s'ils avaient près d'eux un ami aussi charitable et aussi sincère!
Pierre Olivaint ne tarda pas à étendre son action au delà de la sphère de son intimité, en se dévouant aux œuvres fondées ou développées avec une incroyable ardeur par la jeunesse catholique.
Le P. de Ravignan, dont la cellule était un des principaux foyers de la charité chrétienne dans le tumultueux quartier des Écoles, apprit à son fervent disciple l'art de gagner des âmes à Jésus-Christ, et ce fut sous cet excellent maître que Pierre fit l'apprentis&age d'un apostolat qui, dès le début, fut gé-
néreux el fécond. Dès lors son active sympathie fut acquise à tout ce qu'il voyait entreprendre, dans une intention vraiment chrétienne, pour la gloire de Dieu et le service du prochain; mais il s'imposa pour règle de donner la préférence à ces œuvres qui produisent un bien d'autant plus solide, qu'elles exigent de leurs coopérateurs plus d'abnégation, d'humililé et d'esprit de sacrifice.
C'est dire assez que Pierre Olivaint se dévoua de tout cœur à la Société de Saint-Vincent de Paul, plante bien jeune alors, mais surabondante de sève et destinée dans les desseins de Dieu à devenir un grand arbre. S'il ne fut pour rien dans sa naissance, il contribua du moins efficacement à ses progrès et eut le privilège d'écrire l'histoire officielle de ses commencements. Ce fut lui, en eff'et, qui rédigea le premier B.apport général sur V origine de la Société et ses travaux jusqu'à la fin de Vannée 1841 ^ Ce récit fort bien fait, a été depuis inséré dans le Manuel des conférences. Nous en citerons une page.
« En l'année 1832, à Paris, dans une maison du quartier des Écoles, depuis longtemps consacrée à recevoir la jeunesse studieuse^, se tenait une conférence littéraire dont les discussions avaient toute la vivacité que déjeunes esprits ont coutume de porter
1. Société de Saint-Vincent de Paul. Rapport général sur l'origine de la Société el ses travaux jusqu'à la fin de l'année 1841. Paris, au Bccrétariat de la Société, 1845.
2. Cette maison, située rue de l'Estrapade, 11, près du Panthéon, avait été occupée par la Société des Bonnes-Études, avant de devenir le siège primitif des Conférences de Saint-Vincent de Paul,
dans cette sorte d'escrime intellectuelle, et aussi tout l'intérêt sérieux que les questions religieuses répandent sur les matières où on les fait intervenir. Car elles intervenaient fréquemment entre ces étudiants assemblés pour parler d'histoire, de littérature, de philosophie ; ils les retrouvaient au fond de tous les grands problèmes agités par leur ardeur juvénile. Il arriva donc que ceux d'entre eux qui étaient demeurés fidèles aux croyances catholiques se réunirent et se rapprochèrent par la nécessité de les professer hautement et de les défendre contre les opinions adverses. Une foi commune et chère, la puissance des sympathies religieuses, une sorte de fraternité d'armes contractée par l'habitude de combattre sous la même bannière, les eurent promptement liés de cœur et d'âme, et ils étaient devenus amis avant même d'avoir échangé une parole d'amitié. Ils ne tardèrent pas à se demander si cette foi qu'ils avaient le bonheur de posséder ne devait pas cimenter leur union par quelque œuvre plus consolante que des controverses nécessaires, mais quelquefois passionnées et contristantes pour la piété. Ils comprirent qu'il était bon d'établir une autre espèce d'association exclusivement chrétienne, où la charité seule présidât, et dont l'objet pacifique fût le culte de Notre Seigneur Jésus-Christ dans la personne de quelques pauvres. «Telle fut la pensée ou plutôt l'instinct et le besoin d'association d'où sortit notre première Conférence. Elle garda cette dernière dénomination, qui est consacrée à Paris, dans le quartier des Écoles, pour désigner les réunions studieuses déjeunes gens, mais qui