‹ Pierre OlivaintChapitre 46 sur 293 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

choisi avec quelques-uns de ses amis, pour aller planter le drapeau de la charité au milieu des paroisses de Saint-Médard et de Saint-Marcel, « dans ce refuge de toutes les misères parisiennes, dont les parages jusque-là inexplorés par la charité catholique, devaient leur ménager bien des surprises douloureuses'. »

Les jeunes fondateurs de la Conférence de Saint- Médard, guidés par les conseils du vénérable M. Bailly et de la sainte Sœur Rosalie, ne se laissèrent déconcerter par aucune difficulté. Ils étaient douze, la plupart élèves de TÉcole normale, deux appartenant à l'École polytechnique. Ce petit collège apostolique se fit tout d'abord remarquer par un zèle extraordinaire. C'était la fougue de la jeunesse tournée au bien, et comme une exubérance de vie qui, chez ces étudiants, se répandait en bonnes œuvres. Le nombre des membres se multiplia rapidement, et leur propagande se fit sentir en province où, dans un intervalle de six années, ils fondèrent neuf Conférences, entre autres celles de Grenoble et de Montmirail dues à l'initiative de Pierre Olivaint.

Félix Pitard ne tarda pas à devenir secrétaire de la Conférence de Saint-Médard. Le trésorier, élève de l'École polytechnique, était d'une générosité sans bornes. La quête qu'il faisait dans son chapeau galonné se trouvait chaque fois si abondante que

1. Rapport sur Vhistoire de la Conférence de Saint-Médard. Ce rapport fut lu par M. de La[)parent, ingénieur des mines, aujourd'hui professeur à la faculté des sciences de lUniversité catholique de Paris, dans la séance du 24 mai 18G8, présidée par le H. P. Olivaint.

chacun s'étonnait de voir safaible aumône d'étudiant grossir* comme par miracle dans la bourse improvisée. M. Bailiy, le président général, aurait pu donner la clef du mystère. Un jour que le jeune trésorier lui demandait le moyen de secourir efficacement un grand nombre de pauvres avec le peu d'argent qu'il recevait, M. Bailiy lui avait suggéré un expédient d'une simplicité extrême : <^ Vous donnez un franc, lui dit-il, donnez-en dix. » Le polytechnicien , charitable et riche, suivait ce conseil.

La Sœur Rosalie, mère adoptive de quinze mille enfants et de la troupe innombrable des pauvres du quartier Saint-Marceau, regardait le futur officier comme un des anges visibles de la Providence^ Disons tout de suite que ce trésorier parfait prit si bien goût à l'apostolat des pauvres, qu'il renonça aux brillantes perspectives de l'avenir pour entrer dans la Compagnie de Jésus ; depuis de longues années missionnaire en Amérique, après avoir dépensé son or, il dépense sa vie pour les âmes.

C'est à Pierre OUvaint que revient l'honneur d'avoir recruté la plupart des membres de la Conférence qui appartenaient à l'École normale. Ils étaient choisis parmi les élèves les plus distingués; cinq d'entre eux avaient remporté divers prix d'honneur ; mais tous ne cherchaient plus qu'à rivaliser en humilité et en dévouement.

1. Apres le dépari du polytechnicien, la bonne Sœur continua de donner avec la même largesse , si bien que la Conférence eut un beau jour une dette de douze cents francs. On écrivit un mot à l'ancien Iré- Éorier, qui paya la dette el se déclara l'oblige.

Pioire et sescharitai3ies amis, comme ils s'étaient déjà compromis pour Dieu, se compromettaient audacieusement pour le service des pauvres. Au réfectoire de l'École, ils recueillaient précieusement, dans un grand vase de fer-blanc, les restes des repas, ou plutôt ce que chacun prélevait sur une assez maigre part. Les jours de congé, ils obtenaient de leurs camarades la portion de pain abandonnée le matin, et ils sortaient ensuite portant sous leur manteau le produit de leur collecte, semblables à de bons frères quêteurs. Quelques délicats se scandalisaient et haussaient les épaules, mais les pauvres étaient heureux, cl les anges du ciel comptaient les pas de leurs émules de la terre.

La visite des pauvres à domicile ne suffisait pas à leur zèle, ils ne tardèrent pas à y joindre d'autres œuvres de miséricorde. « Nos pieux fondateurs, raconte l'historiographe de cette Conférence*, avaient compris qu'il est de l'essence de la charité de se sentir mal à l'aise dans une voie limitée, et que, pour elle, comme pour toutes les forces, l'expansion est une condition d'existence. Aussi, dès le début, prenaient-ils sous leur patronage l'OEuvre de Saint François Xavier, fondée à Saint-Médard pour évangéliser les familles pauvres. L'OEuvre de Saint François Régis, pour la réhabilitation des unions illicites, devait tout naturellement trouver dans notre Société son plus puissant auxiliaire, et notre Conférence fut heureuse de lui apporter son concours.

l. Bapport de M. de Lapparenl, p. 17.

La Conférence de Saint-Médard eut dès lors une physionomie particulière que, grâce à Dieu, elle n'a pas perdue. Recrutée parmi les élèves des grandes écoles, elle unissait dans la même pensée de dévouement, ingénieurs des ponts et chaussées et des mines, élèves de l'École normale et de l'École polytechnique, de l'École d'état-major et de l'École centrale, étudiants en droit, en médecine, en pharmacie. Ces jeunes confrères étaient unis, mais non point confondus, accueillis avec une cordialité qui les mettait à l'aise, heureux de retrouver quelques devanciers autour desquels ils pussent se grouper selon leurs origines respectives. « Nulle contrainte n'est imposée, dit le même témoin; la solennité est chose inconnue dans nos délibérations, et je dirai môme que nous aimons mieux un peu de désordre, qu'un ordre du jour bien réglé. Le droit d'interpellation luimême n'est pas réglementé, et pour tout dire, un jeu de mots n'expose pas son auteur à une expulsion immédiate. Habitants du quartier Mouffetard, il faut bien que nous ayons quelque prise sur le gamin de Paris, et la verve, pourvu qu'elle soit honnête, n'est pas incompatible avec la charité. Tout ce qu'on nous demande, c'est d'être bons enfants ; c'est de nous laisser inscrire, de temps à autre, sur les listes des patronages, de la Sainte-Famille, de l'Adoration Nocturne; c'est de nous défendre le moins possible contre les tentations de bien faire qu'on se charge de faire naître sous nos pas ; c'est, en un mot, d'être, dans toute la force du terme, homines honse voluntatis. w

Cet esprit de franche et joyeuse cordialité s'est

Page 1