CHAPITRE V
que j'aime tant; mais aussi mes regrets sont mêlés dune joie paisible qui vient de Dieu. »
Pierre Olivaint, durant Tannée d'épreuve imposée à son ami, l'avait soutenu, encouragé dans son dessein par sa parole et par ses lettres, enviant son bonheur et attendant que sonnât pour lui-même l'heure de le suivre.
Dieu l'appelait ailleurs; il voulait sous la bannière de saint Ignace celui qui, dans un premier élan, avait failli s'enrôler parmi les premiers compagnons du P. Lacordaire.
Si Ton demande pourquoi Pierre Olivaint, au lieu d'être Dominicain fut Jésuite, il n'y a qu'une seule réponse, c'est que le Ciel en décida ainsi. Les hommes n'y furent pour rien; tout au plus, servirent-ils d'interprètes à la volonté divine. Olivaint lui-même ne fut pas l'auteur du changement qui se produisit insensiblement en lui : tout abandonné à la grâce, il se laissa faire. La main de Dieu le plaça où elle voulut; ce fut vraiment l'accomplissement de la parole sacrée du Maître : « Vous ne m'avez pas choisi, je vous ai choisis moi-même et je vous ai posés dans la voie où il vous faut marcher1. »
Chose remarquable, tandis que Pierre inclinait vers l'ordre de Saint-Dominique, celui qui bientôt allait être le plus illustre disciple de Lacordaire et le vicaire général des Frères Prêcheurs, l'abbé Jandel, songeait à embrasser l'institut de Saint-Ignace. Il a fait lui-même le récit du changement opéré dans son
l. Joan., xv; 16.
108 PIERRE OLIVAIXT.
âme sous l'action de la grâce, et il nous semble qu'en le reproduisant ici nous aiderons le lecteur à comprendre la transformation analogue qui eut lieu dans les idées d'Olivaint.
« Déterminé à embrasser la vie religieuse, j'étais depuis longtemps accepté par le Provincial des Jésuites de France ; et, dès 1836, je me serais soustrait, en entrant au noviciat, à la charge de supérieur du petit séminaire, que m'imposait Mgr Donnet, alors coadjuteur de Mgr l'évêque de Nancy, si le R. P. Morin, supérieur de la maison des Jésuites de Metz et mon directeur, n'eût jugé ma santé trop faible encore pour supporter la discipline et la fatigue du noviciat. J'avais donc été forcé d'ajourner mon projet; mais comme ma santé s'était améliorée, il était décidé qu'aux vacances de 1839 je quitterais le séminaire pour entrer enfin au noviciat. Or, ce fut précisément au printemps de 1839 que l'abbé Lacordaire publia son « Mémoire pour le rétablissement des Frères Prêcheurs ». Le R. P. Jandel raconte quelle vive impression la lecture de cet appel éloquent fit sur son esprit, les perplexités où il tomba et le dessein qu'il conçut d'aller à Rome pour y chercher la lumière. Puis il poursuit : « Je m'en ouvris au P. Morin, qui me répondit qu'à ma place il prendrait ce parti; que seulement il me recommandait de ne rien précipiter, de bien prendre mon temps pour tout examiner et de. ne faire ma retraite d'élection à Rome, ni chez les Jésuites, ni chez les Dominicains, afin d'être plus sûr de ne subir aucune influence. Dès lors ma résolution fut arrêtée, et aux