CINQUIÈME PARTIE LE GRAND PUGET
Pendant cette période, si abondamment remplie de travaux de tout genre, le génie de sculpteur de Pierre Puget avait sommeillé sans jamais s'éteindre. Au milieu des chantiers de l'arsenal de Toulon, au milieu des embellissements du nouveau Marseille, l'auteur du Saint Sébastien poursuivait une idée fixe dont la réalisation lui coûta dix ou douze ans, en sorte qu'il semble vraiment n'avoir dépensé dans l'architecture et dans la décoration navale que le trop plein de son activité. Dès son premier pas à l'arsenal, il avait vu gisants sur le rivage des blocs de marbre sans emploi, et depuis, il n'avait cessé de les couvei" du regard, demandant chaque jour l'autorisation d'en tirer des chefs-d'œuvre. Les
HISTOIRE DU MILOX. 181
lettres des intendants de Toulon répètent à satiété cette demande; et certes il fallait que le ministre eût l'oreille bien dure pour y rester sourd. Entîn, nous l'avons vu, en 1671, Colbert, satisfait de l'invention des fanaux, consentit à entendre l'opiniâtre réclamation du génie. Puget lui envoya deux dessins, l'un de la figure de « Milon le Crotonien, » l'autre d'un « Alexandre rendant visite ta Diogène le philosophe. »
Le choix de Puget s'était porté sur des sujets qui peignaient bien l'état de son âme. Toujours préoccupé de l'idée de force, qui lui avait déjà dicté les Cariatides, il prenait cette fois pour type de la même idée, non plus des portefaix de Toulon, mais un célèbre athlète de l'antiquité. Seulement, comme pour joindre une leçon philosophique à l'étalage dé la plus haute vigueur de l'homme, il le représentait plus que souffrant, vaincu dans sa lutte insensée contre les forces de la nature. C'était rehausser par un nouvel exemple la puissance de la force morale, seul digne objet des désirs de l'humanité. D'autre part, il voulut déployer aux yeux des courtisans do Versailles un spectacle magnifique, celui d'Alexandre le Grand et de sa cour promenant leur triomphe au milieu de la ville de Sinope. Mais là encore, l'esprit philosophique se faisait jour. Un pauvre homme, logé dans un tonneau, arrêtait le conquérant en lui disant : « Ole-loi de mon soleil. « Anlithèsc amère,
182 PIERHE PL'GET.
cri de révolte de l'artiste, qui, venu de Gônes pour servir le roi-soleil, se trouvait séparé de l'aslre de Versailles par des obstacles accumulés comme à dessein !
Il s'écoula un an, avant qu'arrivât l'autorisation de travailler aux marbres. Colbert, écrivant à Puget le 15 mai IG?^, n'en souffle pas mot.
J'accuseroy seulement par ces lignes la réception des desseins que vous m'avez envoyés concernant la marine; mais comme je ne les ay pas encore examinés, je remetlray a vous faire sçavoir mes sentiments sur ce qu'ils contiennent, c'est toute la réponse que je feroy à vostre lettre du 23 passé.
Nous n'avons pas cette lettre de Puget du 25 avril . Mais elle devait traiter d'un autre sujet que de ces dessins de marine dont on se servait pour le retenir encore à l'arsenal. Quoi qu'il en soit, il résulte d'un état de dépenses dressé par Puget et annoté par l'intendant Arnoul que a l'arrentement du lieu où ont esté travaillés les marbres, » commença en 1672. Puget triomphait. Il se mit d'abord à l'œuvre avec ardeur. Pendant six jours, vingt hommes furent employés à dresser les marbres, et pendant quatre ans, Puget les caressa de son ciseau. Puis, les travaux d'architecture entrepris à Marseille absorbèrent tout son temps, et trois années se passèrent sans qu'il y touchât. En 1679, le bas-relief n'était que dégrossi; le Milon, plus avancé, avait encore certaines parties qui n'étaient que bretées.