LE MILON
Alors surgit une question délicate," dont personne n'avait songé à s'occuper. Combien valaient ces deux ouvrages? Puget, jusqu'alors employé ou toléré comme maître sculpteur, s'aperçut qu'il ne figurait plus sur l'élat des officiers du port. Colbert l'avait biffé d'un trait de plume, et cependant il continuait à lui demander des dessins de galeries de vaisseaux et de différents bâtiments de mer. On comprend qu'il ne put pas entrer dans l'esprit de Puget de h'ive cadeau de ses œuvres au roi de France. Pendant qu'il réclamait le payement des dessins sur le pied de cent cinquante livres chacun, il laissa les marbres tels quels, jusqu'à ce tjue le prix en eût été réglé du consentement du ministre. En attendant, l'arsenal n'eut garde de lâcher sa proie. Le Milon lui appartenait, au moins comme marbre. On transporta la statue inachevée dans ce que l'on nommait le «Jardin du Roi» ou le c< Petit Parc. » C'était, en effet, un jardin attenant à une maison, nommée aussi « Maison du Roi, » l'un et l'autre entretenus par l'arsenal aux dépens de Sa Majesté. J'ai trouvé, parmi les devis des décorations des vaisseaux, un curieux devis de fournitures faites pour ce jardin par Joseph Gairaud, jardinier entretenu aux appointements de 800 livres par an, sous la direction du sieur Le Roy, maîtie jardinier envoyé de la cour. 11 ne s'agit de rien moins que de douze mille oignons d'hyacinthes blanches, vingt
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mille oignons de narcisses de Constanlinoplo, I renie mille lubéreuscs, deux mille jonquilhîs |)iiiil;inières, le resle à l'avenanl. C'est au milieu (h; ces j)aifums que le 3Iilon dressa pour la première fois sa silliouclte douloureuse. C'est là que Le Nôtre le vit, en inspectant les hyacinthes et les narcisses. C'est là que le marquis de Seignelai l'admira, à la veille de son départ pour l'Italie. Les éloges que l'un et l'autre en firent à la cour décidèrent Colbert à en presser l'achèvement. Le 4 février 1681, dix ans après l'envoi des dessins, il écrivait à l'intendant Girardin de Vauvré : — « Faites moy sçavoir combien Puget voudroit pour achever la statue du Milon et les bas-reliefs qu'il a commencez ' . »
Pugel était à Marseille; il demanda 8,000 livres, et Vauvré, le 8 mars, transmettait sa réponse. Colbert marchanda, comme toujours. Il fallut que Vauvré se rendît à Marseille, et voici ce qu'il répondait le 25 mars :
Je vis à Marseille le Sieur Puget sur la demande qu'il nfavoit faite de huit mil livres pour achever la statue de Milon et les deux bas-reliefs. Je n'ai pu le résoudre à les faire à moins de six mille
* « Les bas-reliefs, » dit Colbort; et Vauvré de répéter : « les deux bas-reliefs. » Puget n'avait cependant sur lo chantier que la statue du Miloa et le bas-relief d'Alexandre. Mais il pensait à l'Andromède. Soit qu'il hésitât encore s'il la traiterait en ronde bosse ou en bas-relief, soit qu'il y eût confusion dans l'esprit de Vauvi'é, c'est évidemment de ce dernier ouvrage qu'il s'agit. On va voir d'ailleurs qu'il fut écarté du marché. Jusqu'en 1685, il ne sera question que du Milon et de V Alexandre.
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livres, estant obligé de quitter Marseille, où il a fait nouvellement fie très beaux ouvrages et où il en a de commencez.
On pourroit espargner, en le faisant venir icy, la despense du maistre sculpteur que le Roy y entretient, donner au sieur Puget les appointements qu'il avoit autrefois, et, comme il y a peu de travail pour les vaisseaux, le faire travailler à des statues et autres ouvrages pour le Roy, n'y ayant rien présentement de meilleur à Rome que ledit sieur Puget. U auroit peine à quitter Marseille, mais je crois que je l'y pourrois engager.
Cette combinaison économique, dont l'initiative venait évidemment de Puget lui-même, agréait si fort à l'intendant, que, trois jours après, il la reprenait encore :
J'ai veu le sieur Puget à Marseille, qui se disposoit à aller 'a Genne conduire la statue d'une vierge de marbre qu'il a faite, qui est une des plus belles choses et des mieux iinies qui se puissent voir'. Il en a eu mil escus, quoiqu'elle ne soit pas à beaucoup près de la grandeur de celle du Milon. Il me fit voir plusieurs lettres par lesquelles on l'invite d'aller travailler à Gennes. Cependant je l'av fait résoudre à achever le Milon qu'il ne peut pas finir à moins de mil écus. C'est présentement un homme rare, et je crois qu'il seroit avantageux de le retenir ici avec de bons appointements, et les lui faire gaigner en lui faisant faire dos ouvrages pour le Roy.
Mais Colbert n'avait que faire d'un artiste de génie dans un arsenal dirigé désormais par des ingénieurs. Il donna l'ordre de passer marché pour l'aclièvement des marbi^es, et Puget fut libre de les emporter à Marseille. C'est ce qu'il fit au mois d'août, sans que l'intendant eût pu le décider à un
' C'est la Vierge du pnlais C;nv;,'-a, dont j'ai été olili;:.' ilo pailrr-, |i; anticipation, page 8'2.
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nouveau rabais sur lo j»iix de 0,UUO livres auquel il avait consenti.
Six mille livres cette grande statue du Milon et cet énorme has-rcViaï à' Alexandre l En vérité, l'on croit rêver. A la même époque, pour des ouvrages de bien moindre mérite, Le Brun et Girardon tiraient du trésor royal des sommes d'une bien autre importance. Mais ils travaillaient à Versailles, sous le regard du roi. Puget, relégué à Toulon et à Marseille, n'était qu'un ouvrier de province. Ni Seignelai ni Le Nôtre n'avaient pu convaincre Colbert. Les lettres de Vauvré, assez tièdes d'ailleurs, ne lui inspiraient pas une confiance absolue. La vue seule du Milon dut lui ouvrir les yeux. Mais alors il était trop tard. Dans cette lutte entre un grand artiste et un grand ministre, la mort allait se charger de mettre le ministre hors de cause
Au mois d'août 1682, après un an de travail à Marseille , Puget annonça qu'il avait achevé son œuvre. Cependant, il ne pouvait s'en séparer sans qu'un acte authentique assurât ses droits pour le présent et pour l'avenir. Il dépêcha son fils François à Toulon, afin d'obtenir de Vauvré cette ga-