‹ Pierre PugétChapitre 64 sur 232 · LETTRE A LOUVOIS · texte numérisé non relu

LETTRE A LOUVOIS

son bouclier, et son casque, et l'autre une enseigne. 11 y a encore d'autres figures appropriées au même sujet, que vous verrez, Monseigneur, par le grifonnage, ou esquisse que j'enverrai au plutôt. L'ouvrage est de deux pièces l'une sur l'autre, dont celle du fonds fut rompue ; mais elle sera bientôt remplacée. En attendant cette pièce, je travaille à l'Andromède.

Je n'ai pas d'autres ouvrages en main ; parce qu'après avoir a'chevé ceux que j'ai, entrepris, je faisois dessein de me retirer à Gènes, où j'étois demandé pour conduire quelques fabriques : mais si mes ouvrages sont agréables au Roi, comme Sa Majesté en a donné quelques témoignages avantageux, je serai ravi de m'exercer pour sa gloire le reste de mes jours.

Quand aux autres ouvrages que je pourrois entreprendre pour contribuer à l'ornement de Versailles, le premier seroit le Roi à cheval sur trois pieds; et pour soutenu" le fardeau, je pratiquerois quelques broussailles de lauriers mêlées avec quelques épines, arnuu'es des ennemis, mêmes quelques soldats renversés au pied de la statue du Roi, qui seroit grand à peu près comme la statue de Milon, le reste à proportion.

L'autre ouvrage de gmmde considération, dont je me ferois fort de sortir avec honneur, ce seroit un Colosse au milieu du canal de Versailles d'environ 38 pieds de hauteur, composé de six pièces. Ce seroit un Apollon ayant les jambes ouvertes, soutenues par deux rochers : le colosse seroit élevé, et les jambes élargies, ensorte que le Diac et le Heu y pussent passer dessous. On feroit au bas du rocher, quelques Tritons, Sirènes, ou Coquillages : ce sont des desseins dignesdelagrandeurduRoi, tels que vous les proposeriez vousmême, Monseigneur, qui ne visez qu'à sa gloire, et à attirer l'admiration des étrangers par des ouvrages non communs. Je vous supplie de ne pas douter de l'exécution et la perfection de celui-ci. Je vous en répondrois au péril de ma vie, si j'avois l'honneur de l'entreprendre. Que s'il se faut réduire à quelques ouvrages de moindre dépense, je fis ii Gènes le modèle du ravissement dllélene, qui étant exécuté en marbre, seroit quelque ciiose d'extraordinaire; j'en enverrai le dessein.

J'avois quelque résolution maintenant de faire un Apollon jwursuivant Daphné mélamurphosée en Laurier, un peu plus grand que nature, approchant de celui du Cavalier lîeruin. Je méditois encore un grouppe d'Apollon écorchant Marsyas, pour représenter une

espèce d'Aiiiitomic : ce qui est fort recommandable parmi les Sculpteurs et les Peintres. Je rcprésentcrois Apollon comme s'il parloit en se raillant, et en niellant son couteau dans la gaîne.

Je me suis nourri aux grands ouvrages, je nage quand j'y travaille; et le marbre tremble devant moi, pour grosse que soit la la pièce. Le S. Sebastien que j"ai fait à Gfnc^s dans rÉglise de Carignan, est une figure colossale ; le B. Alexandre Sauli qui l'accompagne, est de même grandeur : ces deux-là, le Milon et lAndro. mede, sont quatre morceaux de très-grande considération, sans compter le bas-relief d'Alexandre visitant Diogene, et beaucoup d'autres ouvrages que j'ai faits depuis environ 20 ans que j'ai quitté le pinceau, dont la plupart ont été vus de M. Le Nôtre, et ont été à la satisfaction de tout le inonde : ce qui est fort rare, au regard de beaucoup d'ouvrages, où la plupart de nos grands hommes ont fait des fautes.

Toutefois, Monseigneur, avant que de penser à aucun autre ouvrage, je crois, sous votre bon plaisir, qu'il faudra attendre que mon Andromède soit posée à sa place; et j'espère. Monseigneur, qu'alors vous serez plus persuadé de ma suffisance. Je ferai en ce temps-là un voyage à Paris, ainsi que vous souhaitez; je vous entretiendrai plus pertinemment et plus solidement de toutes choses, en recevant vos ordres, et tâchant de vous satisfaire le mieux que je pourrai : en même temps je vous dirai le prix le plus juste auquel pourront revenir les pièces que j'ai déjà faites, et de celles que je me propose de faire. Vous voulez sçavoir mon âge. Monseigneur : je suis dans ma 60^ année, mais j'ai des forces et de la vigueur, Dieu merci, pour servir encore longtemps ; et les bontés que vous aurez pour moi, avec l'honneur que vous me faites, me feront rajeunir.

Ce mémoire n'a pas besoin de commentaires. La grande personnalité de Puget y éclate sans entraves, et nons apprend sur son compte plus que nous n'aurions osé demander. Il faut .seulement remarquer que les mots, «je suis dans ma soixantième année, » ne doivent pas être pris au pied de la lettre. Puget veut dire qu'il a soixante ans accomplis. En effet.

sa soixante-unième année ne sonna que dix jours plus tard, le 50 octobre 1685.

V Andromède n'a pas une aussi longue histoire que le Milon. Mais nous pouvons également suivre toutes les phases de cette histoire, grâce à des documents certains.

Dans sa lettre à Louvois, du 20 octobre 1685, Puget nous apprend qu'il avait travaillé à V Andromède^ « en divers temps, cinq ans, y comprenant le modèle, qui étoit aussi grand que le marbre. » Quelques mois après, en 1684, il la terminait et la signait sur les deux côtés de la base : p. puget massil.

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