‹ Pierre PugétChapitre 66 sur 232 · VOYAGE DE L'ANDROMÈDE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE L'ANDROMÈDE

pourra] rendre servisse. Le donneur de lu presante est un eslucatore lonibardo ; on dit qu'il est très habile, et corne nous avons la réputation a lur pais et que nous en avons occupé quelcun soit dans la Provance ou an Languedoc, je vous prie, s'il y a moient, de lui donner quelque chose a faire seulement pour pacer, vous m'obligerés. Jen'ajrien de nouveau pour mes afaires a vous entrelcnir, sinon qu'on faict travailler pour Vei'sail tout ce qu'il y a de plus abille hommes esculpteurs, mais a fort bas pris, et les figures de liaufeur de sept et demi , on ni donne que huict mois de temps et seront estimées a la lin chascun selon leurs mérites. Pour mon afairc a mo\, Monsieur de Louvois m'a faict l'onneur de m'escrire plusieurs lelres et ui'a faict promelre de me randre. a Paris, et quant a mon Andromède, je la dois embarquer sur le veseau qu'on attand de Sivila-Vechia, qui porte lestatue du Roy par le Cavalier Ceriu'n, et pour son pris mondit seigneur n'a rien voulu déterminé (juil ne l'aie veue. Je suis bien aize de vous avoir eniretenu de mes petit afairc, sachant que vous y tenez une jjonno pari. Je vous donne le bon jour et suis parfaictemcnt, Monsieur,

Voire très iiumble et Ires affectionne serviteur

Voilà donc la fortune de V Andromède attachée à celle du Louis XIV du cavalier Bernin. Or nous savons, parles recherches de M. deMontaiglon*, que laflule \c Tardif, qui portait cette statue, arriva à Totilon au mois de novemhre. Le 17 février 1085 elle faisait son entrée au Havre, et l'intendant de la marine saluait à grand renfort de canons, de homhes et de mousquets, l'œuvre plus que médiocre de l'artiste italien, tandis qu'il laissait passer sans tamhour ni trompette l'œuvre à coup sûr supérieure de l'arlisle français. Un smak hollandais reçut alors

* Itcrue iniirerselle des Arts. — I.e l.oiiis A/l' du ciiviili.T DiMiiiii par A. lie Monlnij^hin.

les marbres et les remonta sur la Seine jusqu'il Paris, où ils arrivèrent le 9 mars. Mais pendant qu'on débattait si lu statue équestre de Louis XIV serait placée à Paris ou à Versailles, V Andromède prit les devants. François Puget, dcpôché par son père dans ce but, put la débarquer et la conduire à Versailles, où il la présenta au roi. Le 25 mai, Louvois adressait à l'artiste une lettre dont Bougerel nous a conservé le texte :

Le Roy a vu votre Andromède dont Sa Majesté a été tres-satisfaite. Elle a ordonné qu'elle vous seroit passée sur le pied de quinze mille livres. S. M. aura bien agréable que vous travailliez le plus diligemment qu'il vous sera possible à un autre grouppe dont le Roi vous laisse le choix, vous recommandant qu'il soit à peu près des mêmes proportions que celui du Milon.

M. Jal a retrouvé dans les comptes des Bâtiments du roi les pièces justilicatives de V Andromède. Mais je crains que dans la première ordonnance de payement il n'ait lu et imprimé 4,000 au lieu de 400.

Au s'' de Vauvré Intendant de Toulon, 4000 livres pour son remboursement de pareille somme par luv payée au nommé Puget, sculpteur, à compte de la figure de marbre qu'il a faite représentant TAndromede. — H février 1685.

Au s' de Lubert 625 1. pour son remboursement de pareille somme qu'il a payée au Havre de Grâce pour fret de deux figures de marbre qui y ont esté amenées de Marseille, l'une représentant Andromède, faite par Puget, sculpteur, et l'autre venant de Florence. — 18 février.

Au s' Puget sculpt. à Marseille li,500 1. pour avec 500 1.

qui luy ont esté cy devant payez, faire le parfait payement de 15,000 1. pour le prix du groupe d'Andromède, qu'il a fait de marbre pour le service du Roy. — 1"' juillet 1685.

Au nommé Puget fils, sculpteur, 1100 1. pour gratification en considération du voyage qu'il a fait pour conduire la figure d'Andromède de Marseille à Versailles. — 15 juillet 1685.

Malgré la satisfaction du roi et le haut prix auquel il tarifait VAndroînède , Bougerel nous apprend que quelques critiques osèrent se faire jour. On trouvait la figure d'Andromède trop petite et Persée un peu vieux pour un jeune héros. Tournefort, lors de son passage à Marseille, communiqua à Puget ces observations. Le grand artiste rejeta d'abord la faute sur son élève Yeirier, qui avait nn peu trop raccourci la figure d'Andromède en l'ébauchant. Mais il ajouta qu'après tout elle avait les mêmes proportions que la Vé^ius de Médicis. « Quant à Persée, dit-il en riant, le colon qu'il a sur les joues marque plutôt sa grande jeunesse que son âge avancé. » Puis, comme on insistait encore sur la taille de l'Andromède, il répli(|ua qu'elle était aussi grande que la plus grande dame de la cour.

Cette curieuse conversation, rapportée par Tournefort et Bougerel, atteste que Puget, en artiste de l'ace, avait l'épiderme sensible à la critique. Mais,

à vrai dire, la rriliquc porlail juste, cl l'arliste se payait de délaites. Peu importe qu'Andromède reproduise exactement les proportions de la nature, si Persée les dépasse. Ou l'une est trop petite, ou l'autre est trop grand. De même^ le coton des joues du héros peut bien appartenir à l'adolescence, mais l'ensemble de ses traits appartient certainement à la maturité. C'est que Puget n'était plus le juvénile auteur du Saint Sébastien. Il s'entendail mieux à exprimer la souffrance d'un athlète brutal que la jeunesse d'un héros amoureux. Néanmoins, Louis XIV, à qui ne déplaisaient pas les femmes, petites ou grandes, déclara qu'il préférait V Andromède au Milon. Puget eut la bonne foi de ne pas souscrire à l'opinion royale. — « Il est vrai, disaitil, que le marbre d'Andromède est plus beau, mais la figure du Milo7i est plus achevée. »

Il nous semble qu'en adoptant l'opinion de Puget, consacrée par le temps et par le jugement public, la critique doit s'appuyer sur d'autres motifs que la beauté du marbre ou la perfection du travail. La princesse Andromède exposée aux fureurs d'un monstre dont le beau Persée. la délivre, c'était un sujet de galanterie plus à la portée des raffinés de la cour que l'agonie du Milon et des Cariatides. Mais quel triste galant que ce philosophe de province ! Dans les sentiers du Tendre il marche en dépaysé. Il n'a pas daigné faire sourire Andromède, et le

jeune prince, fils de Jupiter et de Danaé, i-este insensible comme un Caton. Il n'exprime que l'ivresse du triomphe, la satisfaction d'avoii' obtenu de sa vigueur ce qu'il en désirait ; l'orgueil de dénouer les chaînes liées au rocher l'emporte chez lui sur le plaisir de conquérir la princesse. Celle-ci, à son tour, n'a que la fatigue du supplice, elle ne voit pas son libérateur; elle pâme, rien de plus. J'aper- (jois bien auprès d'elle un Amour, et, selon le docte Bougerel, la présence de l'Amour « fait assez connoître que la passion fut le motif de cette entreprise. » Mais cet Amour aussi, loin de sourire, semble pleurer. Au lieu d'une tragédie racinienne, Puget a donc fait de l'Andromède un drame héroï([ue, où domine, non pas l'amour, mais le sentiment d'un horrible trépas conjuré par la vaillance.

On peut dire, à la louange de ce groupe, que la forme y est plus contenue, plus distinguée. L'élan du héros, qui tend et gonfle ses muscles, s'arrête à une limite que V Hercule gaulois a dépassée, et que le Milon même ne respecte pas en toutes ses parties. Le corps d'Andromède est l)eau ; les jîîmbes surtout, nerveuses et pleines, gardent une élégance exquise ; seul, le petit Amour montre une cuisse dont les peaux semblent battre sur une chair absente. Mais sa tête et son dos sont deux morceaux admirables. En somme, le goût se trouve mieux satisfait de

V Andromède que d'aulrcs œuvres du même nrlisle. A part les dra})eiies volantes, dont le jet exagéré ajoute à la composition, déjà surchargée de détails, une emphase inutile, je n'y suis guère choqué que de ce masque de Méduse qui tire la langue : laide et sotte grimace, impuissante à tuer un monstre, mais bonne pour prêter à rire. Quant à l'exécution, plus adroite et plus savante que jamais, elle conserve dans ses délicatesses une remarquable virilité. Je ne quitterai pas V Andromède sans une dernière remarque. C'est la seule figure de femme nue sortie du ciseau dePuget. Lui qui jusqu'alors s'était plu à cacher la femme sous les voiles pudiques de la Vierge, il osa, cette fois, déshabiller le modèle. Cédait-il à un retour de jeunesse ou au plaisir de montrer sa science ? Toujours est-il qu'on chercherait en vain dans son œuvre une tentative du même genre. Le Ravissement d'Hélène, dont parlent ses biographes, en indiquerait peut-être une autre ; et si la terre cuite possédée par M. Boilly est authentique, ce seraient donc en tout trois femmes nues qu'aurait produites ce sérieux génie, dans sa longue carrière de peintre et de sculpteur. Le fait me paraît mériter d'être signalé. Puget, qui poussait le rendu de la chair jusqu'aux dernières limites de l'imitation matérielle, n'y attachait cependant aucune idée de sensualité. Soit virilité native, soit chasteté volontaire, les formes puissantes de l'homme

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