DÉLIBÉRATION SOLENNELLE
préambule, l'échevin requit le conseil de délibérer, et donna la parole au sieur Chalvet, assesseur.
La barangue de l'assesseur Chalvet eut, en son temps, un grand succès. Je dois la reproduire en entier, comme un documeijit nécessaire de cette histoire. Mais il y manquera le meilleur de son sel, l'inimitable accent qui devait imprimer une si noble allure aux périodes du Cicéron marseillais.
Messieurs,
L'image de Louis le Grand que ses héroïques vertus, Si\ bonté paternelle pour ses sujets, ses exploits inouïs dans la guerre, sa sagesse incompréhensible dans la paix ont gravée dans nos cœurs et tracée dans nos esprits, cette chère image dont la distance des lieux ni la suite des années ne peuvent nous empêcher de recevoir ni de conserver faiinablo nnpression, il est temps de la produire au dehors, de l'exposer aux yeux de toutes les nations que le commerce ou la curiosité attire parmi nous et de laisser à la postérité un monument éternel de notre bonheur et de notre zèle.
Marseille, fameuse sœur de Rome, cher objet de l'admiration de tous les peuples de l'univers, ancienne académie des sciences et des beaux-arts, ville célèbre par ta situation heureuse, par l'affranchissenient, par la commodité de ton port, mais plus encore par ton inviolable fidélité, il te manque un principal ornement. La statue de ton roi. qui, dans les siècles idolâtres, auroit mérité des tenqiles et des autels, doit embellir, doit consacrer ta vaste enceinte, et, après cela, tu n'as plus rien 'à désirer pour ta gloire.
Mais où m'engage insensiblement l'ardeur de mon zèle? Particulièrement, que puis-je nre proposer en pailant dans cette assemblée? Discours nuitile, discours injurieux à ceux qui nrécontcnl, si je vous faisois ce tort de m'imaginer que vous avez besoin d'être persuadés pour consentir à la proposition qu'on vient de vous faire.
Témoin de la joie qui a éclaté dans vos yeux et sur vos visages quand vous l'avez entendue, je ne sçais slrinqialieiu;e où vous êtes
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de conclure celle délibcralion solennelle que vous avez nulle lois prévenue dans vos entreliens me permettra d'achever un discours que jo consa( re pour vous cl pour moi à la gloire immorlcllc de Louis le Grand dans une occasion où Marseille condanintToil un slupide el làclic silence.
Suspendez, messieurs, suspendez pour quelques inomenls celle juste et louable impatience, et bien que vous ne deviez rien entendre que vous ne pensiez vous mêmes et que (oui le monde ne pense et ne publie comme vous, agréez que sans art et avec cette naïveté que notre ciel cl noire génie nous inspirent, j'explique ici notre pensée commune sur la statue qu'on vous propose d"ériger, que nul autre Roy n'a jamais si justement méritée et qui ne sçauroit être placée dans un lieu plus avantageux el plus propre que le sein de noire patrie.
La Providence mil la plus belle couronne du monde sur la tète auguste de ce grand Roi dans son enfance, el la Fortune, quisembloit prévoir que la vertu de ce merveilleux enfant ne lui laisseroit rien à faire pour lui quand il règneroit par lui-même, se bâta de le combler de ses faveurs el le rendit victorieux el redoutable, dès les l)reraières années de sa belle vie. Durant le temps qui .«accéda à .son enfance, la sagesse d'une hérome el la prudence d'un grand min'slre eurent part au gouvernement, tandis que ce feu dont toute la terre devoit sentir la chaleur ou recevoir la lumière achevoit de s'allumer.
Mais à peine Louis gouverne seul qu'il se montre digne du titre de Grand que le conscnlemenl de tous les i)euples lui a donné ; il met en usage un nouvel art de régner qu'il n'a appris de personne, et où personne ne pourra peut-être jamais atteindre, si cet avantage n'est réservé à son auguste postérité.
11 n'a des ministres que pour la dignité et pour la bienséance et non pour la nécessité et pour le besoin. Appliqué à tous les devoirs qu'il se fait dans la royauté, comme s'il n'en avoit qu'un seul à remplir, adoré au-dedans, chéri, admiré, redouté au-debors, arbitre de la guerre dont il a changé les maximes, arbitre de la paix dont il a toujours réglé les conditions, il semble qu'il n'est pas sorti de celle longue suite de Rois célèbres qui revivent en sa personne, mais que Dieu seul a pris plaisir à le faire.
Il y a eu tant de mains savantes occupées à écrire ses louanges, tant de bouches éloquentes ouvertes pour les prononcer, qu"il a
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toujours été loué, mais il a toujours été au-dessus de tous les éloges, et je no serois qu"uu foible écho si j'osois entreprendre de publier en cette occasion une partie des justes louanges qui lui sont dues.
Tne seule réflexion nie suffit en ce liou : les loix renouvelées', les abus lie la justice réformés et ses longueurs retranchées, le commerce libre et florissant, les finances réglées, la discipline rétablie dans les troupes , l'État conservé dans une paix profonde et constante, les autels relevés, rbérésie éteinte, le duel aboli et la valeur françoise réduite à son légitime usage, la noblesse purifiée, les désordres bannis, la vertu récompensée, les arts et les sciences cultivés et favorisés, les forces navales du Royaume si peu considérables autrefois devenues si redoutables et si heureuses sous son règne, tant de grandes choses que je rapporte sans ordre ])arce que mon esprit s'y confond et s'y pei'd, qneje propose sans ornement parce qu'il n'y a point d'ornement étranger qui ne le cède à leur grandeur et à leur beauté naturelle, tant d'autres merveilles également surprenantes que je ne dis pas, qu'il est plus facile de concevoir que d'exprimer, et que je révère avec ce silence respectueux qui est le silence de l'admiration, qucdis-je? une seule de toutes ces grandes choses, capable de rendre immortelle toute autre vie que celle de ce grand prince, ne mérite-t-elle pas la statue que nous allons ériger ?
Ne nous flattons pas pourtant, messieurs, de pouvoir contribuer ou ajouter quelque chose à la gloire du Roy par cet honnnage ; trop heureux, si ce monument n'est pas trouvé indigne de Louis le Grand et au-dessous de la vénération que nous devons à Sa Majesté.
Quelques provinces, des villes même du Royaume ont \)U nous prévenir dans ce dessein, mais consolons-nous : bien que leiu' exemple nous soit inutile, nous pouvons les surpasser, si ce n'est par la richesse et par la magnificence de la statue, du mouis par l'ardeur cl jiar la jmrcté de notre zèle, que notre foiblesse et notre impuissance même vont rendre plus considérable.
Cependant, jouissons par avance de l'elTct que nous pouvons attendre de la statue de ce grand Roi dans Marseille. Commen(;ons à goûter la satisfaction qui nous demeurera de lui avoir donné celle niarque de notre amour et de nos respects.
Je ne dis rien du plaisir (|u'il nous sera permis de nous faire,
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d'avoir eu le bonheur creiiiployer nos soins el une |i;u'lic fin peu de Ijicns que nous possédons à ériger celte statue; mais quand nos enfants, quand nos neveux el les neveux de nos neveux la coulenipleront : Heureux nos pères, s'écrieronl-ils, qui ont vu ce grand monarque, dont nous ne pouvons admirer que la figure; heureux les siècles dont il a fait tout le bonheur cl loule la gloire, heureuse la France dont il a assuré le repos, l'honneur et la félicité, jusques à nous cl pour Tavenir le plus éloigné !
Et, dans ce concours de personnes de différentes nations qui abordent toutes à Marseille, quand tous les peuples de la terre arrêteront tour à tour leurs regards sur ce monument auguste, quelle admiration, quel concert de louanges n'excilera-t-il pas, quelles idées ne va-t-il pas renouveler parmi eux?
Voilà, diront les Hollandais, voilà ce fameux conquérant à qui nos ancêtres eurent le malheur de déplaire, et qui auroit bientôt rétabli sous la puissance des rois toutes les provinces que la révolte en a soustraites, si leur repentir et leur soumission n'eussent apaisé son juste ressentiment et arrêté le cours cl la rapidité de ses victoires
Vodà, reprendront les Francs-Comtois, voilà ce vainqueur qui prit, qui rendit, qui repi'it notre pays, mais toujours avec une nouvelle gloire pour lui, sans qu'on ail pu expliquer s'il y eut plus de justice cl de valeur à le prendre et à le reprendre, qu'il n'y cul de magnanimité de sa part quand il le rendit.
Le nôtre, ajouteront les Flamands, fut toujours le théâtre de la guerre, mais on n'y vit jamais guerrier si formidable que celui que cette statue représente. Venir, voir et vaincre, et vaincre souvent sans combat, par la seule terreur de ses armes toujours victorieuses, prendre les villes, conquérir des provinces, malgré les incommodités des saisons les plus rigoureuses, malgré toutes les forces de l'Europe liguées pour les défendre et en aussi peu de temps iju'il en auroit fallu pour les parcourir, cétoicnt les miracles ordinaires de sa valeur.
Les Espagnols admireront ce monarque qui auroit étendu les bornes de son royaume au-delà de Madrid, si sa justice et sa clémence n'en eussent mis à ses concpiètes, si sa bonté et sa sagesse ne les eussent enfin réduits à recevoir la paix qu'il donnoit à toute l'Europe et qui termina une guerre si fameuse par ses avantages et par leurs perles.
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Les Impériaux et les Allemands lieudroiit le même langage, el le fameux passage du Rhin, la mémorable prise de Luxembourg n'y seront pas oubliés.
Les Anglais publieront avec plaisir Tavanlage el la gloire iju'il v a pour eux (|iie leurs rois aient entretenu la foi des traités, contracté ou renouvelé des alliances avec le nôtre.
Les Siciliens, à l'aspect de sa statue, se souviendront que la vigilance et les ordres de ce grand roi, la valeur et l'obéissance de ses troupes le rendirent présent aux lieux mêmes où il u'étoit pas ; il défit dans leurs mers les flottes d'Espagne et de Hollande unies pour sa plus grande gloire et pour leur plus grande honte, si toutefois il est honteux de céder à un conquérant à ipii rien ne peut résister.
Quatre des prédécesseurs de ce grand prince avoient reçu les Génois sous leur puissante protection, ou les avoient soumis par la force de leurs armes; mais ils confessei'ont que le ciel lui avoit réservé de leur faire entendre leurs véritables intérêts.
Mais sans m'engager dans un plus grand détail qui scroit presque mfini et qui ne seroit jjourtant ennuyeux que par ma faute, les Italiens, les Tui'cs, les Persans, toutes les nations de l'ancien et du nouveau monde, informées comme nous des merveilles de la vie de notre roi, touchées comme nous de l'éclat de ses vertus et de la splendeur de sa gloire, avoueront sans contestation que jamais monarque ne fut si digne non-seulement du trône de César, de la couronne de Constantin, du sceptre de Cyrus, mais encore de commander à tout l'univers.
Venez donc, fameux ouvrier que Marseille a produit et élu, vous à qui rexécution de notre dessein doit être commise, venez, c'est peu d'avoir égalé les anciens, il s'agit de les surpasser et de vous surpasser vous-îiième. Jamais la sculpture n'avoit travaillé sur une matière si noble. La statue que nous projetons demande tous les efforts, tous les secrets de votre art. Que tous les peuples, (jue toute la postérité y remarque la .majksté de JiriTER, l.\ isl;autiî d'Apollon, la fierté de Mars et pour dire quebpie chose de plus encore et en deux mots tout ce (pii se peut imaginer, qu'on y reconnoisse LOUIS LE GliAM).
Tous les rcgai'ds se ])Oilèi'ciil sur Pu^i^cl. Toules les mains battirent en son hoinieur. Mieux c^iie per-
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somie, il voyait, tirjà aclicvue cl dressée au milieu d'une vaste place, la statue qui devait laiie sa uloiie et celle de son pays. Aussi il s'associa de toute son àmc aux démonstrations de zèle et de joie qui accueillirent, après la harangue de l'assesseur, les paroles du premier échevin, lorsque celui-ci annon(;a que, conformément au vote unanime du conseil, Sa Majesté serait très-humblement suppliée de permettre que la ville de Marseille lui érigeât une statue de bronze pour être placée dans l'endroit qui serait trouvé le plus propre pour ce dessein,
La réponse du roi ne pouvait être douteuse. Mais elle se fit attendre. Aix, appuyée par les Grignan, obtint la première ce qu'elle demandait. Marseille dut patienter quatre mois. Peut-être trouvait-on superflues deux expansions de zèle aussi rapprochées. Enfin, le 6 avril, le premier échevin lut au conseil une lettre du ministre, par laquelle le roi avait la bonté de permettre qu'on lui dressât à Marseille une statue équestre. Chacun y comptait bien. Car, séance tenante, le même échevin annonça qu'il avait demandé des marbres à Gênes pour le piédestal, et que, d'autre part ayant fait faire un devis de l'ouvrage, « il en avait été envoyé des copies à Paris et à Rome pour en proposer l'exécution aux plus habiles maîtres, et savoir par ce moyen les mesures qu'on devoit prendre pour régler le })rix et valeur de l'ouvrage. »
LA QUESTION D'ARGE.NT. 2'iO
En effet, toute médaille a son revers. Le revers (lu zèle, c'est Fargenl. Déjà quelques expressions du sieur Paul et du sieur Chalvet, « notre faiblesse, le peu de biens que nous avons, » dénotent chez les éclievins le désir de faire les pauvres. Ce sont gens de commerce qui savent le prix de l'aroent. Voter une statue, rien de plus facile. Verba volant^ et le mistral les emporte. Mais, dès qu'on en vient à l'exécution, la question financière se pose impitoyablement. Or, en ce temps-là, elle se posait souvent à l'improvisle. Ces belles guerres, qui n'empêchaient pas de déclarer «l'Etat conservé dans une paix constante et profonde, » ces glorieuses campagnes ne marchaient que par des contributions plus que volontaires auxquelles les j)rovinces et les communes étaient invitées à prendre part. Et le zèle alors de faire des prodiges. Mais que devenaient les statues?
Puget qui n'entendait point le commerce, ou qui l'entendait à un point de vue personnel, avait d'abord effrayé les échevins par l'audace de ses rêves. — «Combien en coutera-t~il ? » lui demandait-on. Et il se taisait, certain qu'il en coûterait de grosses vsommes. De là l'idée des échevins, de mettre l'ouvrage au concours à Rome et à Paris.
Mais, après la séance du 2 décembre, apiès celle apostrophe publi(pie, qui impliquait un solennel engagement, l'idée du concours venait trop tard. J*uget avait dressé un mémoire, un projet, un devis.
'250 i'ii;i;i!K iTcr.T.
C'(''l;iil dune ce devis (jii'on ;dl;iil colpoilci' demain en main pour obtenir un raltais. Celait son projet, taxé par d'autres, (ju'on lui opposerait au bon moment, afin de réduin; ses j)rélentioiis. lue telle manœuvre manquait évidemment de délicatesse. Néanmoins, l'agent que les échevins entretenaient à la cour, s'y prêta volontiers. Chargé de sonder Desjartlins, l'auleur du monument de la place des Victoires, et (iiiardou, alors occupé à la statue de la place Vendôme, il rendait compte de sa mission en ces termes :
A Paris, ce 2o nvril 1(180.
Messieurs,
Hier jeus une longue conferance avec Monsieur Girardoii (jui est considéré, en ce pays comme le plus excelent sculteur, après avoir leu et releu voslre project, il me dit que le dessain lui pnroissoi lieau, mais que pour me rendre une reponce jusle sur ce qu'il fault augmenter ou diminuer aud. project, et ce à quoy le depance de Touvrage marqué dans le project pourroit aller, il ne le pouvoit l'aire que dans la semaine prochaine dans leql temps, il veroit les ouvriers nécessaires pour travailler a la statue dont est question, comme sont les fondeurs, les doreurs, et ceux qui travaillent aux gros ouvrages du marbre aussy bien que des marchands des marbres et a mesme temps il regleroit ce quy pourroit le regarder, etc. :
Aujourdluiy ay pareillement ei'i une longue conferance avec M' Desjardins quy est aussy un habille sculteur. 11 a fait la lecture de vostre mémoire par diverses fois. Il trouve le dessain beau et riche a la reserve des 4 colonnes. 11 voudroit qu'il y en eust 8,sçavoir deux a chasque coing du pied destail, autrement les 4 ne repondront pas a la richesse ny au noble suhject dud. ouvrage, pour le surplus il le t.ouve bien.
Dabord ma dit qu'on lavoit assure que Monsieur puget pour (juv il ma marqué avoir bien de la considération, faisoitlouvrage dont est