‹ Pierre PugétChapitre 84 sur 232 · BAS-RELIEF D'ALEXANDRE · texte numérisé non relu

BAS-RELIEF D'ALEXANDRE

soient sorties du ciseau d'un sculpleur. A ce titre, elle mériterait d'être moulée et étudiée comme un modèle. Mais elle a le tort de ne pas se trouver en situation. On ne comprend pas un tel effort de souffrance de la part d'un acteur chargé de dire ces mots: a Ote-toi de mon soleil ! » En revanche, le geste d'Alexandre, et surtout sa main, dramatisée peutêtre outre mesure, indiquent hien sa réponse : a Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. » Évidemment, Piiget n'a pas entendu s'en tenir aux deux mots historiques : entre le conquérant et le philosophe il a prolongé la conversation, et c'est ainsi qu'il a été conduit à faire de son Diogène une sorte de Joh inspiré, jetant aux vainqueurs des nations les malédictions des faibles qu'ils écrasent.

Quand on songe que le has-reWeï d' Alexandre et Diogène resta au moins dix ans sur le chantier, on ne s'étonne pas d'y voir l'exécution poussée jusqu'aux derniers raffinements. Que de fois, pendant ces dix années, le marbre reçut les caresses du ciseau! Tantôt le maître se plaisait à assouplir les chairs, tantôt il creusait l'expression, tantôt il s'épuisait sur un détail en apparence secondaire. Mais rien n'était secondaire à ses yeux. 11 prodiguait partout les richesses de l'esprit le plus inventif et de la main la plus savante. Regardez la selle (|ue porte Alexandre : elle se termine sur réj)aule du cheval par un mufle de lion dans le nez duquel s'attache

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la martingale. Regardez la chaussure du héros, sa cuirasse, son casque, son bouclier : les ciselures les plus dclicaU'S animent ces détails. Du milieu de ses vêlements sort l'extrémité du fourreau d'un glaive; ce morceau de marbre, grand comme la main, a été dessiné et fouillé avec amour. L'architecture, avec ses temples corinthiens, son palais florenlin, sa muraille *à porte ogivale, a du coûter des mois et peut-être des années de travail. Mais surtout c'est dans les têtes qu'éclate la science du maître. Le soldat penché au-dessus du tonneau, ses deux camarades derrière lui, le porte-étendard et l'écuyer, sont admirables. On y sent ce frémissement de la vie qui court en spirale le long de la colonne Trajane. Ce n'est pas sans motif, croyez-le bien, que Pugel aplacé, derrière les édifices qui garnissent le fond du tableau, l'image de celte fameuse colonne, comme^ une justification et comme un aveu.

Un grand artiste, dont l'esprit paradoxal prenait plaisir à soutenir, la plume à la main, des thèses démenties par ses œuvres, a jugé très-sévèrement le bas-relief iV Alexandre et Diogène. Je citerai ses propres paroles :

Toutes les fois que la sculpture a essayé de présenter mi certain mouvement, elle a protluil des ouvrages monstrmux, plus voisins du ridicule que du sublime. On peut voir un exemple signalé de ce ridicule et de cette impuissance dans le célèbre bas-relief d'Alexandre et Diogène par Pugel. L'artiste a voulu peindre (le mot m'échappe) avec son marbre et son ciseau les drapeaux agités, le ciel,

l'IGET ET DELACROIX. 279

les nuages aulour de ses personnages, lesquels sont groupés comme dans un tableau, et avec les attitudes les plus diverses.

11 semble qu'il eût voulu faire entendre, si l'art pouvait aller jusque-là, les cris de la foule et le bruit des trompettes ; mais ce que son art ne lui permet pas davantage, c'est d'arriver à faire comprendre son sujet, dont Tintérèt réside imiquement dans le mot insolent adressé au conquérant par l'enfant de Sinope. Si le grand Puget eût eu autant d'esprit que de verve et de science, qualités dont son ouvrage est rempli, il se fût aperçu, avant de prendre l'ébaucboir, que son sujet était le plus étrange que la sculpture put choisir; dans cet entassement d'hommes, d';u'mes, de clievaux et même d'éditlces, il a oublié qu'il ne pouvait introduire l'acteur le plus essentiel : ce rayon de soleil intercepté par Alexandre, et sans lequel la composition n'a pas de sens.

Le derniei^ ti\iit est charmant. Il frappe juste et il emporte la pièce. Il part sûrement d'un homme d'esprit. Et toutefois, l'avouerai-je ? j'éprouve quelque peine à entendre cet homme d'esprit parler d'ouvrage monstrueux, de ridicule, (V impuissance, à propos d'une œuvre qu'il a mal vue, car il y a vu des nuages qui n'y sont pas. Je comprendrais un tel jugement dans la bouche de Simart ou d'Ingres. Mais l'homme si sévère pour les témérités de Puget, c'est le génie qu'on peut déclarer le plus proche parent du sien : c'est Eugène Delacroi.x;'. Quelle idée de tirer ainsi sur ses troupes, ou plutôt sm* son capitaine !

Il s'en faut que nous en ayons fini avec l'histoire du hi\s-re\M à' Alexandre et Dioçjène. Louis XIV ne devrtit jamais voir cette éclatante juslilicatiou du

' « Do'j Vni'i:itii)ii< (JM lîiMii. s Tlevtic (les J\ux Moudcx, \:^ juin IS."i7.

génie méconnu, l'ngol, qui, cn16S9, voulait parlir avec son œuvre pour la placer lui-même à Versailles, eut la douleur de la garder jusqu'en 1694. Suivant son habitude, et ce que nous savons maintenant de la cour prouve que l'habitude n'était pas mauvaise, il n'avait voulu s'en séparer qu'à bon escient, c'està-dire avec la certitude d'un payement convenable; précaution moins intéressée qu'il ne semble d'abord, car la valeur intrinsèque du bas-relief se compliquait d'une foule do frais accessoires accumulés depuis vingt ans. Le mémoire de ces frais ne s'élevait cependant qu'à la somme de 1,021 livres, et c'est cette bagatelle qui arrêta le départ de VAIexandi^e. La lettre suivante, écrite par le marquis de Villacerf à l'intendant de Toulon, vint verser une goutte de plus dans celte coupe d'amertume que Puget avait rapportée de Versailles pleine, à ce qu'il semble, jusqu'aux bords :

■ A Versailles, ce 29 janvier 1C90.

C'est pour vous donner advis, Monsieur, que M. de Louvois a seulement ordonné le paiement de 992 1. 8 s., à quoi se montent les six derniers mois 1 689 de l'entretien du jardin du Roy, y compris l'achapt des ognons et fleurs et le port d'icoux, ayant retranche sur votre état les 1,021 1. dus de reste au sieur Piiget pour le basrelief d'Alexandre. J'en suis fort fasché par l'apréhension que j'ai que ce bon ouvrier aille cherclier ailleurs de l'ouvrage.

Je suis, Monsieur. ...

Villacerf.

Ce bon ouvrier, en effet, avait pu, dans un moment d'humeur, s'écrier qu'il quitterait la France.

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