‹ Pierre PugétChapitre 83 sur 232 · FIN DE L'AFFAIRE · texte numérisé non relu

FIN DE L'AFFAIRE

nouveau nœud gordien. La déclaration de la guerre à la Hollande avait clos l'année 1688, et l'année 1689 s'était ouverte par l'arrivée de Jacques H à Saint-Germain, A l'heure où Puget entamait sa procédure contre les échevins, l'incendie allumé par Louvois dévorait le Palatinal. Seignelai mettait la flotte sur un pied formidable. Le roi opposait quatre armées à la coalition de l'Europe. Il s'agissait bien alors de discuter le prix d'une statue (riomphale, il s'agissait de la gagner. La communauté de Marseille, craignant une contribution trop forte, prit les devants; et le 14 mars 1689, le conseil assemblé votait au roi un don de 400,000 livres, y compris les 80,000 déjà imposées. Le lendemain une belle lettre signée des échevins annonçait la nouvelle à Louis XIV en le priant de tirer sur eux. Ce fut le dernier coup. Adieu la place royale, le plan ovale, le plan carré, la statue équestre. Restaient les procès. Indemnité à Clérion, indemnité à Puget, indemnité à Gouffre, marbrier que Puget avait envoyé à Gênes. En somme, il en coûta assez cher à la ville de Maiseilîe pour n'avoir pas la statue de son roi bienaimé.

Une lettre, écrite par l'archivaire Rosset, au mois de juillet 1689, donne le secret des générosités de Marseille.

Marseille, 0 juillet 1689.

L'affaire de la statue est délicate. On a insinué à MM. les échevins que la ville seroit soulagée de celte dépende en grossissant le don

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lin roi. Ccpoiidimt la somme est donnée et nons restons cliaip's de ce monument de gloire dont il semble qu'on ne peut pas reculer l'ayant demandé avec tant d'empressement. M. Puget ne veut pas se désister de son contrat, ni M. Clérion du sien. Ce premier a fini un ouvrage d'un bas-relief d'Alexandre et de Diogène qui est assurément digne d'admiration. Il prétend de retourner à Paris pour aller le placer à Versailles et de prendre de là occasion d'obtenir du roi qu'il fera la statue. Nous l'avons assigné par-devant M. l'intendant pour rendre les 9,600 livres reçues, déduit ses dépenses légitimes. 11 a de grandes prétentions là-dessus. Il me semble qu'un arrêt du conseil iiniroit ce débat, et les mettroit tous deux en repos et la ville aussi. Cette affaire est d'une grande considération et demande beaucoup de prudence. Messieurs les écbevins s'assembleri>nt pour délibérer sur la sommation du sieur Clérion qui est finement tournée et vous écriront ensemble leurs intentions.

L'arrêt fut rendu le 50 août, à la grande satisfaction des échevins et de Puget aussi, j'imagine. Clérion non plus ne dut pas regretter le fardeau dont on le déchai^geail,. Chacun des acteurs de la comédie reprit alors sa liberté compromise par tani d'années de lutte.

Le moins à plaindre, en définitive, élail Puget. Dès son retour de Paris, il avait éprouvé ce suprême besoin des vaincus d'affirmer hautement leurs tilres à la victoire qui leur échappe. Conire les dédains de la cour, conti^e les injustices de ses concitoyens, contre les prétentions d'un rival infime, il tenait sa prolestalion toute prête. Le bas-relief d'Alexandre et Diogène l'attendait sur le chantier. Puget saisit son maillet, et, frappant sur le marbre, comme il il eût voulu frapper sur ses ennemis, en quelques mois il l'acheva.

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Réponse écrasante et sans appel, plus concluante qu'un arrêt de justice. Les échevins, qui avaient osé douter de la valeur de ce septuagénaire, demeurèrent stupéfaits. Puget voulait repartir aussitôt, emporter son œuvre avec lui et la présenter au roi. «Voilà ce que j'ai fait d'Alexandre, lui dirait-il; jugez ce quej^aurais fait de Louis le Grand.» Comme on lui demandait où il prétendait placer cette immense page de marbre, il répondit en toute sincérité qu'il ne lui voyait point d'emplacement plus convenable que la façade du château de Versailles.

Aux yeux d'un historien complaisant, le bas-rcliel d'Alexandre el Diogène pourrait prendre les proportions d'une allégorie. Ce héros qui parcourt à cheval la ville de Sinope, n'est-ce pas la statue équestre que l'artiste rêvait ? Ce philosophe, peu soucieux des mépris des courtisans, n'est-ce pas lui-même? Et dans ce chien immonde dont la morsure le menace, qui ne reconnaîtrait la meute ennemie, réduite à une victoire négative? Que dis-jc? n'est-ce pas le doux Agneau en personne? Par malheur, un petit croquis, sur lequel on lit la date de 1670 inscrite à côté de la signature, indique clairement cà quelle époque remontait l'inspiration première, el comment elle s'était formulée dès le principe En 1670, Puget était à l'arsenal de Toulon. Voyant tous ses plans d'architecture, tous ses projets de construction cl de décoration navale combattus })ied à i)ied par

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Clairvillc ci d'Alméras, il sollicitait du ministre la permission (remployer à quelque bel ouvrage de sculpture les blocs de marbre qui se trouvaient à l'arsenal. Dans une lettre du 25 décembre 1670, l'intendant de la marine remercie Colbert d'avoir accordé la permission, et il annonce l'envoi de dessins représentant les sujets que Puget compte traiter; « l'un est la figure de Milon le Crotonien et l'autre d'Alexandre rendantvisiteà Diogenes le philosophe. >> Mais avant ces dessins définitifs, envoyés seulement au mois d'avril 1671, Puget avait voulu communiquer à un ami la première pensée de son œuvre ; il en avait tracé un léger croquis sur un petit morceau de vélin de 71 millimjMresde hautet61 millimètres de large, c'est-à-dire d'une dimension qui permettait de l'enfermer dans une lettre , et ce croquis appartient aujourd'hui à un amateur de Toulon. On y remarque que la main de Diogène porte la trace d'une correction. En effet , la tradition rapporte que Lebrun engagea Puget à modifier le geste du philosophe, dont la main ouverte paraissait demander l'aumône. On peut considérer ce précieux croquis comme le jet spontané de la pensée de l'artiste. 11 montre comment, du premier coup, Puget avait compris à la fois l'ensemble et les principaux détails de sa composition. Plus tard, il épura les formes, il raffina l'expression, il inventa cette foret d'architecture qui sert de toile de fond

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au sujet. Mais déjà il en possédait les éléments constitutifs : l'Alexandre, conquérant charnu, au milieu de l'étalage des pompes matérielles ; le Diogène, nerveux et pauvre, vivant par la pensée; eniin le chien, symhole de la secte cynique, qui s'approchait pour caresser un frère, et qui s'arrête, flairant un philosophe.

Si la sculpture pittoresque voulait plaider une cause perdue, elle ne pourrait invoquer en sa faveur d'argument plus décisif que les deux derniers ouvrages de Pierre Puget. Mais en même temps elle irait au-devant d'une condamnation inévitable. Le bas-relief dWlexandre et Diorjène et le bas-relief de la Peste de Milan contiennent à la fois, et les qualités les plus brillantes auxquelles la sculpture pittoresque puisse prétendre, et les défauts les plus sensibles dans lesquels elle soit contrainte de tomber. Puget, ici, n'est pas en cause. Contemporain de Bernin et de l'Algarde, comment se serait-il affranchi de la contagion de l'exemple? Comment eût-il renoncé à ce qu'il considérait avec eux comme un progrès sur l'art antique? Ou plutôt ne se croyait-il pas, ajuste titi-e, un digne conlinualeur des anciens, puisque la colonne Trajane et l'arc deConslanlin lui

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offraient clos modèles capables d'aulorjscr les tentatives les })lus hardies? Ignorant les Panathénées, pouvait-il ne pas ignorer ce que l'on a si bien nommé les lois du bas-relief? Sur une page presque sans épaisseur, d'une main toujours sûre et maitresse d'elle-même, écrire de grandes choses dans un style simple, dont le calme double la force, c'est le triomphe de l'art grec. Puget, au contraire, attaquant le marbre d'une main fiévreuse, s'efforce de lui arracher des saillies provocantes ; il le creuse indéfiniment pour ajouter des plans à ces saillies et des lointains à ces plans; il y appelle les sonorités de la lumière et les silences de l'ombre ; loin de s'en tenir à un effet tranquille, il pousse l'expression jusqu'au drame et le drame jusqu'au fracas. Entre deux systèmes si opposés, le choix aujourd'hui n'est plus possible. Mais, ne l'oublions pas, la connaissance des grandeurs de l'art grec date d'hier. Ses lois, que la critique a fixées, ont été longlemps lettre morte. La Pienaissance, qui remit l'antiquité en honneur, n'avait pas distingué entre ses productions, et tandis que l'art s'en allait à la dérive d'enthousiasmes souvent aveugles, c'est à la critique moderne, forte des plus belles découvertes, qu'il était réservé d'éclairer la sculpture en lui montrant ses véritables modèles.

La critique a donc le droit de condamner le système suivi par Puget. Mais Puget s'absout de lui-

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même, car il a fait, après tout, œuvre de «léiiie. Certes on ne conseillera à personne d'imiter cette sculpture panachée qui entasse dans le bas-relief d'Alexandre et Diogène des hommes, des animaux, des chaînes, des plumes, des draperies flottantes, des étendards, des édifices. Si quelque artiste de nos jours avait l'idée d'un pêle-mêle semblable à celui de la Peste de Milan, où l'on voit le ciel s'entr'ouvrir au-dessus d'un rideau d'alcôve, qui laisse apercevoir un lit placé dans une cour encombrée de cadavres, il faudrait avoir le courage d'effacer la moitié de son œuvre. Mais il ne s'agit pas d'œuvres à faire. Elles sont là, veuves de leur auteur depuis plus d'un siècle et demi. Oublions un nioment le devoir de la sculpture, et voyons si le génie n'a pas su prêter à ces monstres quelque beauté.

Or, les beautés sautent aux yeux. Connaissez-vous beaucoup de nudités sculpturales comparables au torse de Diogène? Celui même du .Philopœmen n'en approche pas. Connaissez-vous rien de plus élégant que la jambe d'Alexandre? Ainsi que le faisait remarquer Gustave Planche à propos du Mi ton, c'est un fort de voir dansPuget un imitateur delà réalité. Il ne copie pas servilement la nature. Au contraire, la nature lui obéit. Elle lui apporte des formes entre lesquelles il choisit les plus caractéristiques, les plus vivantes, et quand il les confie au marbre, en même temps qu'il souligne Taccent de la vie, il accuse

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les masses musculaires avec une ampleur idéale. Ainsi, son I)ioj,^ène est un vieillard depuis la lète jusqu'aux pieds, et cependant vous cheiclieriez en vain dans la nature le modèle d'un corps en qui l'âge ait à ce point respecté la beauté. Quant à son Alexandre, on voit qu'il l'a compris, non point comme unéphèbe, habitué des jardins d'Académus, mais comme un batailleur dont le tempérament robuste résiste à la fatigue, dont la tête trapue sait porter le poids du casque, dont la poitrine respire largement sous la cuirasse, dont le bras frappe de grands coups d'estoc. Ses écuyers sont de vieux serviteurs, j'allais dire de vieux grognards, et le valet qui tient le chien n'est si grotesquement boufti que parce qu'il symbolise aux yeux de Puget les peuples barbares réduits en servitude par le roi de Macédoine. Puget, sur ce point, était à côté de la vérité littérale. On place la rencontre de Diogène et d'Alexandre au début des campagnes de ce dei'nier. Mais une erreur de fait n'enlève rien à la vérité morale. Le bas-relief représente bien le sujet donné : d'une part, un sage que sa vie cj nique n'a point avili ; de l'autre, le conquérant du monde, surpris de voir ce qu'il peut tenir de gloire dans un tonneau.

L'expression particulière des têtes s'ajoute à l'expression de la mimique générale. La tète de Diogène est certainement une des plus dramatiques qui

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