‹ Pierre PugetChapitre 2 sur 7 · Que je ne m’oblige dans le travail que pour deux ans · texte numérisé non relu

Que je ne m’oblige dans le travail que pour deux ans

11. Que sy on bastit fabriques de pierres dans l’arsenal ou hors de l’arsenal despendant de la marine, j’en veux estre l’architecte et en donner les dessains.

C’était bien le cas de répondre à tous les « Je veux » de Puget :

« Mon cher ami, modérez-vous, le roi lui-même dit : « Nous voulons. »

(1) Archives de l’Art français, i" série, i855-56.

Colbert, à qui d’Infreville avait envoyé la note depuis le 18 janvier 1667, le pensa sans doute, car un an plus tard l’orgueilleux artiste attenda.t encore sa réponse et assez d’impatience lui en était venue pour que, le 3o janvier 1668, ayant dans l’esprit de se présenter à Colbert luimême, il se soit résolu à faire, en compagnie du fils de l'intendant des galères Arnoul, le voyage de Paris, pour y tenter une démarche personnelle.

Les Marseillais songeaient alors à agrandir leur ville. Des constructions nouvelles devaient modifier la physionomie de leur arsenal. Aussi bien aux échevins qu’à l’intendant des galères, Puget n’avait pas ménagé les conseils. Mais ceux-ci ne voulaient rien entreprendre sans l’agrément du ministre. Le grand provençal se flattait sans doute d’obtenir de lui carte blanche. Il dut en rabattre, car il ressort de certains documents que le surintendant ne lui accorda même pas la faveur d’une audience. L’année d’après seulement sa nomination lui avait été donnée comme acquise. Des conditions jadis formulées, il ne pouvait évidemment plus être question. Puget n’en avait pas moins tenu à déterminer, au cours de son entretien avec l’intendant, comment il entendait lui prêter son concours. Puisqu’on avait à construire et à mettre à la mer des vaisseaux, le nouveau venu se montrait prêt à en imaginer la décoration tout entière, de même qu’il s’engageait à conduire tout ouvrage d’architecture entrepris dans l’arsenal. Pour ces travaux il fournirait volontiers les dessins utiles et tiendrait la main à ce que les hommes employés respectassent les proportions données. Mais l'auteur des marbres de Gênes n’entendait à aucun prix travailler de ses mains aux ornements des navires en chantier et il l’avait avec prudence fait admettre à d’Infreville.

Une proposition qu’il fit à l'intendant était intéressante. On avait jusqu’alors exécuté pour chaque vaisseau un ou plusieurs modèles. Afin de réduire la dépense et de simplifier la besogne, Puget s’était offert à composer cinq ou six modèles de poupes « qui serviroient de desseins pour tous les navires qu’on bastiroient à Toulon, auxquels, en diminuant quelques figures tantost à l’un, tantost à l’autre, et en y posant d’austres, cela y ferait quelque différence et contenteroit ceux qui s’entendent à cet art et serviroit d’ornement à tous les vaisseaux qu'on pourroit bastir, ces sortes d'ouvrages ayant une relation les uns aux autres. »

D'Infreville qui avait appris à connaître son homme et sentait tout le parti qu'il en pouvait tirer, était fort impatient de le voir à l’œuvre.

«Je crois que c’est vostre intention, écrivait-il, le 24 juillet, à Colbert, que de préparer un canot magnifique et raisonnable pour

servir Sa Majesté venant en ce port, afin de se transporter sur ses vaisseaux aux lieux qu’il lui plaira visiter ». Et quelques jours plus tard « Le sieur Puget contribuera beaucoup à l’embellissement de ce petit bastiment ». Deux semaines après il s’agit d’une salle d'armes que l’on va construire dans l’arsenal, mais qui provisoirement abritera l’étuve et la corderie ; d'Infreville écrit : « Le Flament qui est icy (Rombaud-Languenu) en a donné l’intelligence au sieur Puget qui est autant habile à l’architecture qu’aucun homme qui s’en puisse mesler ». Et à chaque lettre le nom de Puget revient. Mais Colbert, chez qui le souvenir des fameuses « conditions » est certainement demeuré, prend, semble-t-il, un malin plaisir à faire la sourde oreille, et à sa missive concernant le canot royal il fait répondre à d’Infreville d’être moins pressé et de réclamer du sieur Puget le dessin d'une poupe de vaisseau qu’il lui enverra « pour connoistre ce qu'il scait faire ». N’avait-il pas, d'ailleurs, reçu, la veille même, de l’intendant des galères Arnoul qui l’entretenait des travaux de l’arsenal de Marseille, cet avertissement : « Puget de Gennes qui a veu mon dessin et approuvé autant que je le puis souhaiter, me pousse à des pensées plus nobles et plus grandes que celles que j’avois : mais il cherche à bas.Hr sa réputation plutôt qu’un arsenal pour le Roy ». Après cette remarque, on conçoit mieux la réserve de Colbert.

Pourtant nul artiste mieux que Puget ne pouvait, dans le moment, répondre aux intentions nourries par le ministre. Celui-ci, en effet, n'avait alors de plus grand souci que d’enlever à l’Angleterre et à la Hollande, qui elles-mêmes se le disputaient, l’empire de la mer. Depuis quelques années, les entreprises de plus en plus hardies des corsaires en Méditerranée, nécessitaient à chaque instant l’envoi sur les côtes barbaresques de flottilles armées. Richelieu et Mazarin étant trop engagés dans les guerres continentales pour songer à châtier les pirates, les sujets du dey d'Alger s’étaient habitués à ne plus respecter les capitulations. Plus libre de ses mouvements, Colbert en avait pris souci et par ses ordres le duc de Vivonne, à la tête d'une escadre de cinq vaisseaux, venait d’aller porter au dey les remontrances de Louis XIV, quand l’expédition de Candie fut décidée. D’autre part, après s'être battue avec l'Angleterre, la Hollande venait de rompre avec la France et de grands armements devenaient indispensables. Dans la pensée du ministre, il fallait en imposer aux ennemis, non seulement par l’importance des forces mises en ligne, mais aussi par le déploiement d’un luxe inconnu jusqu’alors.

Je conviens, écrivait 'encore quelques mois plus tard Colbert à d’Infreville, que les ouvrages des trois grands vaisseaux construits en dernier lieu à Toulon consomment beaucoup de temps; mais vous m’advouerez vous mêmes qu‘il n‘y a rien qui frappe

tant les yeux ny quy marque tant la magnificence du Roy que de les bien orner comme les plus beaux qui ayent encore paru à la mer, et qu’il est encore de sa gloire de surpasser en ce point les autres nations.

Le Monarque , terminé depuis peu et que le duc de Beaufort avait adopté comme vaisseau-amiral, peut être mis au premier rang des conceptions auxquelles ce programme donna naissance. Ainsi que Colbert l’avait ordonné, Puget avait fait un dessin. Peut-être même en avait-il fait plusieurs. Celui du Monarque ayant été approuvé, on avait procédé à l’exécution de cette décoration monumentale. Les reproductions que nous publions de son avant et de son arrière nous dispensent d'en décrire l’imposante physionomie. On se fera une idée plus exacte encore du luxe, tant intérieur qu’extérieur, déployé pour l’ornementation de ces machines qui devaient « faire éclater sur les mers la magnificence du grand roy », quand on aura lu le document suivant :

Mémoire des choses que S. A. de Beaufort demande pour son lendelet et ameublement (i).

Du damas aurore et cramoisy pour un lit pour Son Altesse. Le lit de six pieds à trois pouces, large de quatre pieds ; ce lit avec les pantes, bonnes grâces et ornemens, ayant pourcreppine une campane de mesme colleur que le damas. Il faut douze chefs. Il faut aussi quelque petitte estoffe jollie comme broquatelle de Paris, damas de Luques ou casai pour tapisser la petite chambre de la dunette.

Quant à la chambre du conseil, il faut la tapisserie riche d’une belle broquatelle de Venisse ou de quelque autre estoffe riche et chercher quelque beau broquart, ansien ou moderne, ou quelque vellour de Millan à fons d’or pour faire un dais de fausteuil ; chefs, carreaux à un tapis de table.

Il faudra aussi quelque petite estoffe pour tapisser la petite chambre joignant celle du conseil, avec un lit de repos afin que le lieu servit de cabinet à son A.

Pour le tandellet, je opine que le dessus soit de vellour cramoisy avec le dedans d’une petite estoffe d’or à bon marché et les rideaux de damas double de la mesme estoffe et piqués d’or, les tapis de vellour avec les carreaux, et qu’on ramplice le fons d’un escusson du Roy et les cottés des armes de S. A.

Il faudra aussi un tapis de pied et un beau miroir.

Cette note, retrouvée par Margry dans les papiers des archives de la marine, est, nous dit-il, sans signature, mais l’écriture lui en est bien connue. C’est celle de d'Infreville. Ne doit-on pas penser qu’elle fut rédigée d’après les indications de Puget et avec l’approbation du duc de Beaufort, qui professait pour le talent de l’artiste la plus grande estime. Ce n était pas seulement sur la sculpture des navires que 1 universel artiste avait a exercer les ressources infinies de son imagination. Il n'y a donc rien d’impossible à ce qu'il ait, même pour cet ouvrage de tapissier, donné à d Infreville sa précieuse collaboration.

En annonçant à Colbert l’envoi de la maquette du Monarque,

(i) A boid du Monarque.

l'intendant avait écrit « si vous trouvez bon, il (Puget) l’accompagnera lui-même. « Testard coume un prouvençaou » dit un proverbe fort en honneur sur les bords du Rhône. Têtu comme un provençal, certes Puget n'avait pas oublié de l'être. 11 n’abandonnait aucunement l'espoir d’être reçu par Colbert, et d’Infreville, avec une amabilité qui prouve toute la considération qu’il avait pour lui, se faisait l'interprète de son désir, même au risque de déplaire au premier ministre. Mais celui-ci était un administrateur trop avisé pour prêter le flanc aux tentatives de l’artiste. Il le savait assez persuadé de sa valeur pour considérer comme dangereux de le' mettre en trop bonne posture. D’Infreville en fut pour ses avances. Puget n’eut pas à accompagner la maquette.

Son envie une fois de plus réfrénée, le maître sculpteur au port ne laissa passer aucune occasion de se rendre utile. Une pièce inédite que nous avons retrouvée à la Bibliothèque nationale, nous fait connaître qu’en février 1669, cinq vaisseaux se bâtissaient à Toulon.

Monsieur d’Infreville, dit cette pièce, je vous fais cette lettre pour vous dire que je désire que vous donniez les noms qui suivent aux vaisseaux qui se bâtissent à Toulon. Scavoir : au premier, de 80 pièces de canon, le Sceptre; aux deux et troisième, de 70 pièces de canon, la Royale Thérèse et la Madame; et aux quatrième et cinquième, le Ruby et le Joly. Et la presante n’estant à autre fin, je prie Dieu qu’il vous ayt, Monsieur d’Infreville, en sa sainte garde.

Or, c’est à Puget qu’incomba le soin d’orner ces cinq vaisseaux. Il avait donc déjà fait les dessins utiles ou allait les faire, car il faut remarquer que le gros œuvre des bâtiments pouvait être mis en chantier avant que la décoration en ait été déterminée.

D’autre part, une école existait déjà dans l’arsenal ; Puget se préoccupa d’en améliorer l’enseignement. De son temps, à chacun des ateliers du port une salle était annexée dans laquelle posait le modèle vivant et qu’on appelait l’académie (1). Les leçons de dessin ou de modelage y étaient données par un maître ou son adjoint. Non seulement on y instruisait les apprentis des autres ateliers, mais encore les enfants de la ville y étaient admis, et c’est parmi ceux qui montraient le plus de vocation et étaient les plus lettrés que les maîtres choisissaient leurs futurs aides. Préparés ainsi, les sculpteurs et les peintres devenaient fort adroits. Sous l’influence de Puget, l’école se transforma vite en une pépinière d’artisans hors ligne.

Indépendamment des sujets divers sur lesquels d’Infreville lui demandait son concours, Puget avait encore, hors de l'arsenal, bien des entreprises à conduire. 1 oulon est plus près de Gênes que de Paris. La réputation qu’il avait su acquérir de l’autre côté de la fron-

(1) Charles Ginoux : Les Arts du dessin et l'École de Puget à Toulon. Toulon, Laurent, 1881, p. 3ü.

tière l'avait précédé dans sa ville adoptive. Estimé à sa valeur par la haute noblesse d’Aix et les premiers magistrats de Provence, il se voyait sans cesse consulté par eux et on ne connaissait point de cas où son grand savoir eût été mis en défaut. Ainsi pouvait-il tromper son impatience. Mais tout cela pour lui n’était que broutilles et rien ne le tourmentait tant que le désir de tirer des blocs de marbre entreposés à l'arsenal quelque belle figure qui eût fait éclater son génie à la cour, où il se sentait méconnu, alors que de moins dignes y jouissaient largement de la faveur royale. Or, il semblait bien que l'on eût oublié le Puget statuaire. Fonctionnaire, il rongeait son frein. Une déconvenue nouvelle allait le rendre plus impatient encore.

Alors qu'avec l’assentiment du duc de Beaufort et de d’infreville, l'artiste s’inquiétait de toutes les questions ayant trait au perfectionnement de l’arsenal et à la décoration des vaisseaux en chantier, qu’il avait imaginé pour le cap Sepet une muraille de clôture agrémentée d’un ordre d’architecture, que sous sa direction la bâtisse de l’étuve s’achevait, alors qu’il avait dressé des plans approuvés de tous pour l’agrandissement de l’arsenal, alors enfin qu’il s’était montré du plus grand secours pour la marine, le chevalier de Clairville, ingénieur du roi, commissaire général des fortifications, allait arriver à Toulon et sa préoccupation unique allait être d’improuver tout ce que le maître sculpteur au port avait combiné et conseillé. Nous conterons ailleurs (i) les péripéties de la lutte que Puget eut à soutenir pied à pied contre son puissant contradicteur et de laquelle il devait sortir, sinon vaincu, du moins profondément meurtri. Qu’il nous suffise de dire ici que le génie débordant du maître, entravé d’un côté, allait se répandre de l’autre et que, maintenu dans l’inaction à l’arsenal, Puget, las d’attendre, allait tourner une fois encore vers Gênes ses préoccupations et son espoir.

Pourquoi, vers 1670, d’infreville prit-il sa retraite? Sans doute simplement parce qu’il était âgé et fatigué. On sait que vingt-six ans plus tôt, lorsque en 1644 Puget donna le dessin de la Reine , il occupait déjà à Toulon le poste d'intendant. Ce qui ne fait aucun doute, c'est que peu de temps après son départ il était remplacé à l’arsenal par un intendant nouveau avec lequel Puget n’avait eu jusque-là aucun rapport.

A 1 arrivée de celui-ci a Toulon, le maître-sculpteur n’était pas à 1 arsenal. En congé, il s’en était allé à Gênes terminer une de ses Vierges laissée inachevée lors de sa rentrée en Provence. Avisé, il regagna le port et s en fut présenter au nouveau venu ses hommages. Le successeur de d’infreville — Louis Matharel — était un homme

(0 Puëet> architecte et ingénieur. En préparation.

fort estimé de Colbert. Après avoir été surintendant de l’amiral César de Vendôme, il avait été appelé à la fin d’octobre 1 658 à la charge de secrétaire général de la marine de Ponant et de Levant; en 1662, il avait été nommé conseiller du grand maître et il contresignait en cette qualité les ordres de Beaufort avant la suppression de la charge de surintendant de la navigation. Les choses de la marine, on le voit, ne lui étaient pas étrangères. Mais lui, qui ne faisait que d’arriver à Toulon, pouvait-il concevoir l’importance du singulier personnage qu’il allait avoir sous ses ordres ! Ce n’est qu’au bout de quelques mois qu’il s’en rendit compte.

Sa visite faite, Puget, qui peu de temps auparavant avait élaboré de nouveaux plans d’arsenal, se dit contraint par d’anciens engagements de regagner Gênes pour quelques semaines encore. Il repartit donc et son absence dura plusieurs mois.

Un curieux incident allait à son retour donner à Matharel la mesure de son caractère. Profitant de l’inexpérience du nouvel intendant et de l’absence du premier maître-sculpteur, Turreau et Rombaud s’étaient, de leur propre autorité, mis à la sculpture de quelques poupes de vaisseaux neufs dont ils avaient composé les modèles. On juge de l’accueil que Puget fit à sa rentrée à cette nouvelle. Que son autorité soit méconnue par des hommes comme le commissaire général des fortifications, il pouvait le souffrir encore. Mais que des subalternes songeassent à ne pas en tenir compte, cela Puget ne pouvait l'admettre. Il fut prompt à s’en expliquer avec l’intendant, et sa protestation fut formulée d’une façon plutôt vive. Se réclamant de privilèges qu'il disait lui avoir été accordés par Colbert, il en vint même à soutenir, au grand scandale du maître-charpentier Rodolphe (1), que la direction entière et absolue des constructions de navires aussi bien que de leurs ornements lui avait été donnée. Matharel sentait bien là quelque exagération, mais mieux renseigné sur la valeur de son collaborateur, il n’en laissa rien paraître et se contenta de soumettre le cas au ministre. Après lui avoir fait connaître que Puget, trouvant les poupes de Rombaud et de Turreau mal faites, ne voulait absolument pas qu’on s’en servît, il ajoutait :

Il y a une difficulté bien plus grande entre ledit sieur Puget et maître Rodolphe en ce que le premier prétend que votre intention est qu’il ayt la direction entière et absolue des constructions de navires aussy bien que leurs ornemens, de sorte que maistre Rodolphe et les autres maistres charpentiers n’ayent pour partage que l’exécution de ses desseins. Il s’en est expliqué en ces termes en présence de maistre Rodolphe, qui s’en est -fort scandalisé, et comme ce sont deux personnes à mesnager, je cherche des tempéramens entre eux qui puissent satisfaire l’un et l’autre, à quoy il y aura assez de peine.

(1) Gédéon Rodolphe, maître-constructeur.

Après avoir indisposé les charpentiers, Puget allait avoir maille à partir avec les chefs d’escadre. La tendance n’était plus aux opulentes décorations naguère souhaitées par Colbert. Les commandants des navires s’étaient aperçus que les figures « grandes et pesantes » mises à l’arrière des vaisseaux en rendaient la navigation plus difficile. Ils avaient remarqué que les Anglais et les Hollandais étaient demeurés plus sobres de décoration, puisqu’ils ne mettaient presque pas ou point du tout de galeries, et ils en avaient conclu que le mieux serait d’imiter des voisins avec lesquels on pouvait avoir à se mesurer. Le roi d'Angleterre, qui en avait parlé au frère de Colbert, envoyé en ambassade auprès de lui, estimait que ces grands ouvrages donnaient prise aux brûlots. Il eut été singulier que le premier ministre s’entêtât, contrairement à l’avis d’hommes aussi qualifiés que le marquis de Martel, lieutenant-général qui commanda l’armée navale après la mort de M. de Beaufort, et M. d’Alméras, chef d’escadre, qui devait en 1671 remplacer le marquis dans sa charge.

Emporté par sa sympathie pour Puget, Lagrange a laissé entendre que Colbert ne cessa de le poursuivre de sa haine. Le reproche, si fondé qu’il soit, qu'il lui fait avec insistance d’avoir, à quinze mois d’intervalle, montré des dispositions absolument contradictoires concernant le plus ou moins d'importance qu’il fallait donner à la décoration des vaisseaux, ne démontre en rien que la préoccupation du surintendant ait été de nuire à Puget. Ces contradictions s’expliquent sans peine. Elles étaient la résultante d’observations faites au dehors et dont Colbert, pas plus que Puget, n’étaient les auteurs. Victor Brun, dans sa Notice sur la Décoration navale, l’a très justement fait remarquer : « Puget n’était pas personnellement en cause ; les vaisseaux qui s’étaient rencontrés dans le nord avec ceux des puissances étrangères n’étaient pas partis de Toulon et sortaient encore moins de ses mains. »

Néanmoins, aux instructions nouvellement données, Puget allait se montrer quelque peu rétif. Une lettre de Matharel du 1" juillet 1670 nous fait pressentir le différend qui va s’élever entre lui et les chefs d'escadre.

Nous avons visité avec M. d’Alméras, et quelques autres capitaines de marine, écrit l’intendant à Colbert, les maistres charpentiers et principaux ouvriers de ce port. Le sieur Puget prétend les divers bâtiments qu’on y construit ex nonobstant la diversité des esprits , nous sommes convenu avec assez de douceur des choses qu’on y doit faire pour l’achèvement et perfection de ces ouvrages et je fais mettre par écrit ce qui a été résolu à cet égard, afin qu’il n’y soit rien changé et que les charpentiers n'ayant aucun prétexte d’excuser les défauts qui se pourraient trouver cy-après à leurs navires.

D’Alméras, dans un mémoire adressé à Colbert et que celui-ci avait communiqué à Louis XIV, avait écrit qu’il « vaudrait mieux que le roi

lui donnât (à Puget) dix mille écus tous les ans pour ne mettre jamais le pied dans l’arsenal » et à la suite de cela, de Tournay où il se trouvait, le souverain avait exigé que tous les dessins de décoration faits par Puget soient, avant d’être mis à exécution, soumis au conseil des constructions. C’était, pour l’artiste qui s’était quelques mois auparavant prétendu maître de diriger à sa guise la construction et l’ornementation des navires, une vexation nouvelle, et qui ne devait pas être la dernière, Matharel, cependant — il faut lui rendre cette justice — n’avait pas laissé sans réponse les plaintes de d’Alméras. En septembre 1670, il lui avait été donné déjà d’écrire au ministre que Puget « avait le génie fort beau et très propre à servir en ce port (de Toulon) pour les choses auxquelles il était destiné, c’est à dire aux dessins et ouvrages de sculpture en quoi il excelloit ». 11 y revint et remit ainsi les choses au point :

Les plaintes que M . D’Alméras vous a fait contre le sieur Puget viennent en partie de quelque chagrin qu’il a contre luy et sont aussy fondées en raison sur quelques articles, estant vray que les ornemens qu’il veut donner aux poupes de vaisseaux sont quelquefois un peu trop pesans et trop chargez de bois ; mais il est véritable aussy qu’il s’est fort corrigé de ce défaut et que depuis, ny mesme longtemps auparavant que vous m’avez adressé le projet du conseil de construction, il n’est sorty aucun dessein de sa main qui ait peu mériter aucune censure, ceux mesmes qu’il vous avoit cydevant envoyé et auxquelz vous avez donné votre aprobation ont été réformez et soulagez de bois et de figures, et, sy M. D'Alméras les a trouvés déffectueux en quelque chose, la plus part des autres capitaines n’ont pas esté du mesme sentiment, et il est certain que ledit sieur Puget donne un tour à ses desseins qu’on ne voit point chez les autres nations. Il n’y a qu’à le retenir un peu dans le trop de saillie ou de relief qu’il donnoit cy devant à ses figures et à ses galleries, et il me semble l’avoir réduit là-dessus au point qu’on le peut désirer.

Les hommes de son talent ont ordinairement quelque chose de particulier et ne gardent pas toujours en leurs manières de parler et de faire toutes les mesures qu’ils doivent et à eux-mêmes et aux autres ; surtout ilz ont accoustumé de pescher du costé de l’indocilité, et c’est le défaut le plus grand qu’ait le sieur Puget et qui l’a mis mal avec ledit sieur D’Alméras. Pour moy je m’en accommode un peu mieux, essayant de prendre de ces sortes d’espritz tout ce qu’ils ont de meilleur sans regarder à leur façon de faire, et jes cay, Monseigneur, que c’est de cette sorte que vous en usez vous-même à l’esgard des personnes qui excellent en quelque chose. Je luy ay cependant sy bien fait entendre vos intentions là-dessus qu’asseurément nous n’aurons plus de sa main aucun dessein qui ne soit dans la régularité que vous le désirez, et pour les bien examiner, je l’ai fait convenir de vous les mettre en cire avant touttes choses parce qu’asseurément on en juge mieux de cette manière, et il ne se fait rien à cet égard ;; non plus que sur le sujet des radoubz des constructions et des caresnes, qui n’ait passé par l’advis des gens du mestier. Mais il y en a qui ont toujours des sentiments particuliers et contraires à celuy des autres. Je crois, Monseigneur, qu’en ce cas vous' approuverez qu’on suive la pluralité des opinions. » (1)

Ainsi, c’est à l’orgueil de Puget, à sa hauteur, à son indocilité , comme dit Matharel et non aux défauts de son travail qu'il fallait surtout attribuer les critiques acerbes du chef d’escadre. Le ministre n’en

1. Archives de l'Art français, i™ série, 1 855-56, t. IV, p. 291.

conçut pas moins quelque humeur contre le sculpteur qui le forçait à déterminer de façon plus précise le mandat à lui confié.

L'intention du roy, écrivit-il le 18 juillet à Matharel, est que le sieur Puget ayt la direction des ouvrages de sculpture qui se feront aux vaisseaux de Sa Majesté ; mais il faut que Rombaud et Turreau, qui travaillent à présent sur les desseins de M. Le Brun au Royal Louis et au Dauphin-Royal, achèvent leurs ouvrages et aussitôt qu’ils auront fini, il faudra qu’ils travaillent sur les desseins du dit Puget. Bien entendu qu’auparavant d’en mettre aucun à exécution, il me les envoyera pour faire voir au Roy.

Quant à la construction des vaisseaux, le dit Puget ne doit pas en prétendre la direction; c’est à luy à s’assujettir pour la sculpture à ce qui sera résolu parles officiers et les charpentiers du port, et s’il se met de pareilles chimères dans l’esprit, il faudra bientôt le remercier.

Il fallait, on le conçoit, un certain tact à l’intendant pour faire accepter à Puget toutes ces restrictions. A Gênes, le sculpteur n’avait pas été habitué à tant d’entraves. Aussi, s'accommodant mal des retouches incessantes qu’il lui fallait apporter tant aux groupes qu’aux dessins eux-mêmes, négligeait-il quelque peu cette partie de son travail. D’autre part, les dessins qu’il avait exécutés et repris plusieurs fois en vue d’un agrandissement de l’arsenal n’avaient pas été approuvés. Toutes ces circonstances contribuaient à le rendre plus revêche et plus morose encore : « Ceux qui connaissaient tout son mérite, dit Bougerel, supportaient impatiemment qu’il perdit son temps à Toulon à faire des desseins pour des galeries de vaisseaux et autres ouvrages semblables et qu’il privât la France de ces superbes ouvrages de sculpture en marbre qui feront vivre sa mémoire jusques à la plus reculée postérité ».

Puget se dépensait en menues besognes, c’est vrai, mais ainsi que nous le savons, par les lettres de Matharel, il n’avait pas perdu de vue les marbres de l’arsenal. Depuis de longs mois il brûlait du désir de les attaquer et Colbert, sollicité par lui, cédant enfin à ses instances, lui avait déjà permis de les équarrir. L’autorisation d’entamer le groupe du Milon arriva enfin vers le printemps de 1672. Le grand méconnu tenait dès lors sa revanche.

Dans la nuit du 28 au 29 juin 1673, Matharel mourut. Le fils Arnoul, celui-là même avec qui, six ans auparavant, Puget avait fait le voyage de Paris, lui succéda. A l’exception des dessins concernant la marine, envoyés à Colbert le 23 avril, le maître sculpteur n’avait plus fait grand chose dans l’arsenal. Occupé surtout de ses marbres, il ne se montrait plus le collaborateur empressé qu’il avait été tout d’abord, et Arnoul, qui n’était pour lui qu’un petit personnage, devait avoir beaucoup de peine à obtenir qu’il se pliât aux ordres venus de Paris. C’est ainsi qu’il ne voulut rien modifier au devis fait pour la décoration du Furieux et qu’il fallut en venir, le travail terminé, à changer les galeries des côtés du navire.

Cependant, la réforme ne faisait que s’accentuer. Le i3 septembre 1673, Sa Majesté signait un règlement portant interdiction de placer à la poupe des vaisseaux des figures en relief « ainsi qu’il avait été pratiqué jusqu’à présent », mais seulement des ornements « qui ne puissent appesantir le vaisseau ». Un autre règlement du 16 octobre 1674, qui définissait les fonctions du maître sculpteur, venait encore réduire la part d’action de celui-ci.

Cette fois, ç’en était trop. Des travaux de tout genre, œuvres d’architecture surtout, sollicitaient l’artiste un peu partout dans la région. Il s’y livra dès lors sans scrupule et, dégoûté, ne toucha plus qu’à de longs intervalles aux marbres qu’il avait au début si vigoureusement ébauchés. Le Alt Ion était cependant assez avancé, lorsque, dans les premiers mois de 1679, il apprit sans autre explication qu’il avait été rayé des contrôles de la marine.

On pense si notre orgueilleux eut ce jour le regret d’avoir quitté Gênes. De toutes les compositions qu’il avait imaginées pour la plus grande gloire de son souverain, presque plus rien ne restait. On avait encore, quelques mois auparavant, démonté les ornements du Monarque , du Lys et du Saint-Esprit (1), sous prétexte de rendre les vaisseaux qui les portaient plus navigables. Dix de ses plus belles années, Puget venait de les passer en luttes stériles, en butte aux vexations, à la malveillance, aux louches intrigues d’envieux que sa grande réputation humiliait. C’était donc pour cela qu’il avait abandonné la fortune et les honneurs dont on l’avait comblé à Gênes, pour cela qu’il avait mis sans cesse à contribution son beau génie, gaspillé en créations magnifiques, réalisées à peine et déjà disloquées, les ressources de l’imagination la plus merveilleusement douée.

La leçon était cruelle. Le grand homme ne l’accepta pas sans colère. Puisqu’il en était ainsi, Puget n’avait plus rien à faire à Toulon. Marseille, sa ville natale, tendait, nous l’avons. dit, à se transformer. Il y trouverait bien, pensa-t-il, à faire montre de ses talents. Les marbres inachevés furent rendus à l’arsenal et le sculpteur abandonna Toulon où pourtant il venait à peine de se faire construire une très confortable résidence.

La grande décoration navale agonisait d’ailleurs misérablement et Puget ne devait plus que d’une façon très lointaine s’occuper d’elle.

Au moment où l’illustre sculpteur était parti de Gênes, l’ornementation des galères en était arrivée déjà, on le sait, à son apogée. Il n’est pas possible, quoi qu’en dise Lagrange, qui nous montre le maître strictement directeur de la sculpture des vaisseaux en construc-

(1) Le Lys n'éiait autre que l’ancienne Isle-de-France et le Saint-Esprit, l’ancienne Royale Thérèse.

tion à Toulon, qu’un homme tel que Puget n’ait pas été amené à exercer quelque influence dans l’atelier ou il avait passe ses plus jeunes années. Ses voyages à Marseille étaient fréquents, non moins fréquentes étaient les visites qu’il faisait à Arnoul, l'intendant des galères. Celui-ci, qui prenait les avis de Puget au sujet de l’agrandissement de son arsenal, ne devait pas se défendre de le consulter sur les manifestations d’un art où il le savait incomparable.

Mais ici, nous devons rester sur le terrain de l'hypothèse, car aucun document ne nous permet d’être catégorique. Pas même cette reconstitution de la Reale du Musée de Marine qu’on lui attribue encore, alors qu’une lettre de Colbert de 1671 démontre que la décoration de cette galère était due à Le Brun (1).

On lira plus loin les noms de tous les navires dont il est prouvé que le maître eut à fournir le dessin. La liste n’en est pas très longue. Les compositions à l’usage de ces vaisseaux, qu’il nous a été permis de reproduire, fourniront néanmoins les preuves que si Puget n’inventa pas la décoration navale, du moins il sut lui donner une grandeur et une puissance qu’elle n’aurait jamais eues sans lui.

Nous avons suivi pas à pas Puget décorateur. Le très original mariniste qu’il sut être ne nous entraînera pas à de pareils développements. Il avait pu bien avant son séjour à l’arsenal accuser cette autre face de son si souple talent. Pourtant, c’est de l’atelier du port que devaient sortir, pour la plupart, ces pages d’un « faire » si précieux, où le maître, pour se délasser, aimait à disposer sur lès rades méditerranéennes ou dans d’imaginaires ports, aux quais ennoblis de vestiges archéologiques, de fastueux navires.

Il existe encore plusieurs de ces marines que Puget, après les avoir exécutés au crayon et repris minutieusement à la plume, reportait ensuite sur le vélin. Bougerel nous apprend que M. Lauthier, secrétaire du roi, a connu pour son goût pour les arts » en avait un grand nombre, ainsi que les sculpteurs Girardon et Jean de Dieu, à qui leur auteur les avait offertes lui-même. Les catalogues des grandes ventes du xvra' siècle en mentionnent souvent. Le Musée du Louvre, le Musée Fabre de Montpellier, et la collection Atger, conservée à la Faculté de médecine de cette même ville, ainsi que le Musée de Toulon en possèdent une quinzaine et grâce au don royal qu’un Marseillais érudit et du goût le plus sûr, M. Emile Ricard, vient

(1) Lagrange. Op. cit., p. 1 38.

de lui faire, le Musée des Beaux-Arts de Marseille en conserve de superbes spécimens à l’admiration des amateurs.

Supposez un moment, a dit Lagrange, que Puget, ignorant son génie de statuaire, ait produit seulement des dessins de marine, il y aurait là une personnalité saisissante, un artiste dans le goût de Lafage, une de ces curiosités de l’art qui passionnent les amateurs, désarment la critique et provoquent les recherches de l’érudition; on opposerait Puget à Vernet, la marine héroïque à la marine familière.

En effet, l’artiste, même dans ces menus ouvrages, demeurait le créateur inépuisable et l’ordonnateur grandiose. Tout comme dans ses compositions décoratives, il y magnifiait la nature et l’embellissait, interprétant avec une aisance extraordinaire ses aspects les plus divers. Tel dessin du maître figurant une Tempête évoque de façon saisissante la fragilité des entreprises humaines à la merci des flots et

des vents déchaînés, tel autre qui nous montre des vaisseaux au

mouillage dans les eaux tranquilles d’une rade environnée d’agrestes collines nous dit la joie du retour après les campagnes lointaines, tel autre encore, où vaisseaux et galères sont aux prises, nous inspire l’insurmontable attirance de la lutte. Il n’en est aucun qui ne soit animé par quelque détail, placé là, semble-t-il, par caprice et qui pourtant, ajouté à la composition, la rend plus expressive et lui donne plus d’harmonie.

De ces vues de mer, d’une habileté d’exécution incomparable,

Puget ne cessa d’en faire. Aussi en est-il de très différentes, suivant

qu’il les traça avant son séjour à Gênes ou après son entrée en fonctions à l’arsenal. Les plus typiques, les plus soigneusement exécutées datent de cette deuxième période.

Colbert, en 1674, avait demandé à l’intendant de la marine de faire exécuter par Puget et de lui adresser une série montrant « les plans et élévation des bâtiments de mer dont on se sert sur les côtes de Provence et d'Italie ». Le maître en fit alors un certain nombre; mais occupé par mille entreprises, sans doute fit-il traîner son travail, car quatre ans plus tard, en 1678, il adressait encore au ministre douze dessins de bâtiments de mer exécutés sur vélin. Que sont devenues toutes ces feuilles si intéressantes. Sans doute elles s’éparpillèrent entre les mains des familiers de Colbert. Nous n’en avons retrouvé qu’une qui puisse être sérieusement considérée comme ayant fait partie de la série commandée en 1674 ; elle est au Louvre et est intitulée : Représentation de quelques vaisseaux avec les signaux qui désignent les grades de leur commandant , où encore : Représentation de trois vaisseaux avec les marques de leurs dignités.

Puget ne fut pas seul à travailler à cette série. Une lettre de l’intendant Arnoul, du 3i mars 1676, dit, en parlant de La Rose, le

maître entretenu de la peinture : « Il a travaillé longtemps ainsi que M. Puget, à faire les desseins de tous les navires et bâtiments de mer. » La Rose était habile et minutieux, mais il ne mettait pas autant de

vie que Puget dans ses ouvrages, et ceux-ci sont aisément recon¬

naissables.

La série faite pour Colbert ne devait pas être la dernière. A Arnoul fils, révoqué en 167g à la suite du naufrage de plusieurs vaisseaux, le ministre avait donné comme successeur un autre intendant qui devait se montrer encore plus favorable à Puget que tous les autres, Girardin de Vauvré, grâce aux démarches de qui il lui fut permis de reprendre et d’achever le Milon et le groupe de Persée.

De Vauvré, chez qui le désir était né dès l’abord de faire rattacher l’artiste au port, l'avait employé près de lui pendant quatre mois

à des dessins de vaisseaux exécutés, dit-il, dans ses lettres au ministre, par ordre de Duquesne. Puget, alors qu’il était rentré à Marseille, en traçait encore quatre ans plus tard, pour le chevalier de Tourville, et cherchait une fois de plus à concilier avec les exigences administratives son goût du faste. Mais la décoration navale avait dès lors vécu et ce n’était plus sur les mers que l’artiste pouvait faire éclater la gloire de son roi. Le Milon était à Versailles et les égards que Louvois, succédant à Colbert, avait eus pour lui, enflammaient son imagination. Il avait écrit depuis peu sa fameuse lettre au ministre, s’offrant à peupler Versailles de chefs-d’œuvre. Après dix ans de contrainte et d’amertume, il ressuscitait.

Telle fut la production de Puget concernant la décoration des vaisseaux et le paysage maritime. Elle eut, on le voit, son importance. Aujourd'hui que des lois nouvelles ont imposé au génie naval un programme totalement différent de celui qu'on avait adopté sous Louis XIV, les imaginations splendides, auxquelles le fécond provençal se complaisait, peuvent surprendre. Sacrifiant à l’utilitarisme moderne, on est naturellement porté à leur dénier une valeur autre que celle dont sont susceptibles les imaginations d’un rêveur. Et pourtant ce ne serait pas là leur rendre pleine justice. En exaltant par elles la grandeur de son pays, Puget faisait mieux que de s’abandonner à sa fantaisie ; il voulait, dans sa sphère, apporter à l’œuvre de Colbert une collaboration efficace. Frapper les esprits par l’étalage d’une opulence a laquelle aucun autre peuple ne pouvait atteindre, faire éclat er en tout la magnificence du monarque, ce n’était pas seulement

vaine gloriole et basse courtisanerie; c'était servir avec intelligence les intérêts du pays. Si préoccupé qu’il fût d’établir sa réputation, Puget entendait travailler autant à la gloire de Louis XIV qu’à la sienne propre. Il se donnait à sa tâche de décorateur naval de tout son cœur. Aussi cette part de son œuvre valait-elle autant que les autres d’être remise en lumière, et notre joie sera grande si nous y sommes parvenu.

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