MON AMI BERTON PÈRE
J’étais en tournée d’inspection des finances dans la ,etite ville d’Arvers, en Auvergne, et j’étais loge depuis deux jours à l’hôtel du Grand Monarque. Quel grand monarque ? et pourquoi cette enseigne classique, si répandue encore dans les villes arriérées? Est-ce une tradition du règne de Louis XIV? Je l’ignore absolument, et je le demande à qui le sait. L’image qui caractérisait ce personnage illustre et mystérieux a disparu presque partout. Dans mon enfance, je me souviens d’en avoir vu une qui le représentait habillé en Turc.
L’hôtesse du Grand Monarque , madame Ouchafol était une femme avenante et bien pensante, dé-
vouée à tout ce qui tenait aux pouvoirs constitués quelconques, noblesse ancienne ou nouvelle, roture opulente, position officielle ou influence locale, le tout sans préjudice des égards dus aux petits fonctionnaires et aux voyageurs de commerce, qui constituent le bénéfice soutenu, le roulement périodique d’une auberge. En outre, madame Ouchafol avait des sentiments religieux, et tenait tête aux esprits forts de son endroit.
Un soir que je fumais mon cigare sur le balcon de l’hôtel, je vis, sur la place qui sépare l’église de la mairie et de l’auberge, un grand garçon dont la figure et la prestance ne pouvaient passer nulle part inaperçues. Il donnait le bras à une paysanne fort laide. Deux gars un peu avinés, espèces d’artisans endimanchés, le suivaient, promenant comme lui des filles en cornette, mais assez gentilles. Pourquoi ce beau garçon, dont la mise bourgeoise ne manquait pas de goût et qui ne paraissait point ivre, avait-il choisi pour danseuse ou pour commère la plus laide et la moins requinquée ?
Ce petit problème n’eût point fixé mon attention au delà d’une minute, si madame Ouchafol, qui époussetait les feuilles poudreuses d’un oranger ra-
chitique placé sur le balcon, n’eût pris soin de me le faire remarquer.
— Vous regardez le beau Laurence, n’est-ce pas? me dit-elle en laissant tomber sur l’Antinous en goguette le regard le plus ironique et le plus dédaigneux.
Et, répondant à ma réponse sans l’attendre :
— C’est un joli garçon, je ne dis pas le contraire; mais voyez! toujours en mauvaise compagnie ! Je veux bien qu’il soit fils de paysan ; mais il a un oncle riche et titré, et, d’ailleurs, quand on a reçu de l’éducation, qu’on porte les habits d’un monsieur, on ne va pas trinquer dans les noces de village avec les premiers venus, surtout on ne traverse pas la ville en plein jour avec des gotons comme ça sous son bras!... Mais ce gars-là est fou, il ne respecte rien, et il y a une chose surprenante, monsieur : c’est qu’il ne s’adresse jamais à une jolie fille qui pourrait lui faire honneur. Il trimballe toujours des monstres, et pas des plus sévères, je vous prie de le croire!
— Je croirai tout ce que vous voudrez, madame Ouchafol ; mais comment expliquez-vous ce goût bizarre?
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— Je ne me charge pas de l’expliquer! On ne peut rien comprendre à la conduite de ce pauvre enfant, car enfin, monsieur, je m’intéresse à lui. Sa marraine est mon amie d’enfance, et souvent nous nous désolons ensemble de le voir si mal tourner.
— C’est donc un franc vaurien ?
— Ah ! monsieur, si ce n’était que ça ! s’il n’était qu’un peu coureur et libertin ! si on pouvait dire : « Il s’amuse, il s’étourdit, c’est un mauvais sujet qui se rangera comme tant d’autres ! » mais point, monsieur. Il boit un peu, mais il ne fait pas de dettes ; il n’a point précisément de mauvaises mœurs ; il n’est pas batailleur non plus, quoiqu’à l’occasion, quand il voit, dans les r fêtes de village ou dans les bals d’artisans, un homme h terre, il cogne sur ceux qui l’assomment, et cogne bien, à ce qu’on dit. Enfin il pourrait être quelque chose, car il n’est point sot ni paresseux ; mais voyez un peu ! monsieur a des idées et surtout une idée... qui fait le désespoir de ses parents !
— Vous me rendez curieux de connaître cette farceuse idée.
— Je vous dirais bien qu’au lieu d’accepter un em-
ploi dans les droits réunis, ou dans le télégraphe, ou un bureau de tabac, ou quelque chose au greffe, h l'enregistrement, à la mairie, cardon lui a offert tout cela, il a préféré vivre dans le faubourg avec son père, qui est uft ancien métayer et qui a acheté un terrain dont il a fait une pépinière. Ce pauvre père Laurence est un brave homme, trèslaborieux, qui n’a plus que cet enfant-là et qui aurait voulu l’élever au-dessus de son état, espérant que son frère aîné, qui est très-riche, le prendrait en amitié et en ferait son héritier : point du tout ; le jeune homme, qui était parti aprsè son baccalauréat pour la Normandie, où réside l’oncle riche, s’est laissé entraîner à un égarement épouvantable, monsieur, et. il a disparu pendant deux ou trois ans, sans presque donner de ses nouvelles.
— Quel égarement, madame Ouchafol?
— Ah ! monsieur, permettez-moi de ne pas vous le dire par estime pour le père Laurence, qui cultive des fruits le long de ses murs, et qui m’a toujours fourni de belles pêches et de beaux raisins, sans parler des légumes qu'il cultive aussi dans le bas de son enclos, ce qui fait qu’il m’a-
chète le fumier de mon écurie, et le paye mieux que bien des gens plus haut placés ; par amitié aussi pour la marraine du jeune homme, qui est mon amie, comme je vous ai dit, même que nous avons fait ensemble notre première communion, je dois cacher le malheur et la honte que le beau Laurence, comme on l’appelle ici, a fait jaillir sur ses proches, et qui jaillirait sur toute la ville, si par malheur la chose venait à se savoir.
Il devenait évident que madame Ouchafol mourait d’envie de faire jaillir jusqu’à moi le mystère de l'égarement du beau Laurence. Plus taquin que curieux dans ce moment-là , je la punis de ses réticences en prenant mon chapeau et en allant respirer l’air du soir le long d’un joli ruisseau qui côtoie la pente où la ville est gracieusement jetée.
Beaucoup de petites villes sont ainsi, charmantes de tournure et d’ensemble au dehors, affreuses et malpropres au dedans : une dent de rocher , un rayon de soleil couchant sur un vieux clocher, une belle ligne boisée derrière, un ruisseau au pied, suffisent pour composer un tableau qui les encadre au mieux, et dont elles sont l’accident principal arrangé là comme à souhait.
J’étais tout entier au plaisir calme de la contemplation, et je voyais les derniers reflets du couchant s’éteindre dans un ciel admirablement pur. Ce présage de beau temps pour le lendemain me rappela le projet que j’avais formé d’aller voir une cascade qu’un de mes prédécesseurs dans l’emploi que j’occupais m’avait recommandée. Il était trop tard pour entreprendre une promenade quelconque ; mais, comme je passais près d’un cabaret rustique d’où sortaient du bruit et de la lumière, je résolus d’y demander des renseignements.
Je tombai au milieu d’une noce villageoise. On buvait et on dansait. La première personne qui
s’aperçut de ma présence fut précisément le beau
Laurence.
— Eh ! père Toumache, s’écria-t-il d’une belle voix forte et claire qui dominait toutes les autres, un voyageur ! servez-le. Il ne faut pas, parce qu’on s’amuse chez vous, oublier les gens qui ont le droit de s’y reposer. — Venez, monsieur , ajoutat-il en me donnant sa chaise , il n’y a plus place nulle part. Prenez la mienne, je vais danser une bourrée dans la grange, et, en passant, je dirai qu’on vous serre.
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— Je ne veux déranger personne, lui répondisje, touché de sa politesse, mais peu alléché par l’aspect et l’odeur du festin. Je venais demander un renseignement...
— Peut-on voys le donner?
— Vous probablement mieux qu’un autre; je voudrais savoir de quel côté et à quelle distance sont le rocher et la cascade de la Volpie.
— Très-bien, venez avec moi, je vais vous donner une idée de ça.
Comme, cette fois, malgré sa courtoisie et son obligeance, le beau N garçon me paraissait un peu gris, je le suivis plutôt par politesse que dans l’espoir d’avoir une explication bien claire.
— Tenez, me dit-il après m’avoir conduit, en titubant quelque peu, à dix pas de la maisonnette, vous voyez cette longue côte uniforme qui ferme l'horizon? Elle est plus élevée qu’elle ne paraît; c’est une vraie montagne qui exige une heure de marche. A présent, voyez-vous une espèce de brèche placée de biais au point le plus élevé, juste au-dessus de la pointe du clocher de la ville? C’est là.
— J’avoue que je ne vois rien. Il fait nuit, et, demain, j’aurai peut-être quelque peine à m’orien-
ter; ne pourrais-je trouver dans ce faubourg un guide pour m’y conduire ?
— J’allais vous proposer ma compagnie pour après demain, vu que je compte y aller ; mais, demain, c’est trop tôt.
— Je le regrette.
— Et moi aussi; mais, que voulez-vous! il faut absolument que je sois ivre cette nuit, et il est probable que je dormirai demain toute la journée.
— C’est une nécessité urgente que vous soyez ivre ?
— Oui, je n’ai pu faire autrement que de boire . un peu pour fêter la noce d’un camarade d’enfance. Dans un quart d’heure, si j’en reste là, je serai triste; j’ai le premier vin raisonneur et lucide. J’aime mieux m’achever, devenir gai, tendre, fou et idiot; après ça, on dort, et tout est dit.
— Il n’y a pas de mal à devenir gai, tendre, fou et même idiot, comme vous le prétendez:
mais, quelquefois, dans le vin, on devient méchant. Vous ne craignez donc pas que cela vous arrive?
— Non ; je me persuade que le vin, quand il n’est pas empoisonné, ne développe et ne révèle en
nous que les qualités et les défauts qui s’y trouvent. Je ne suis pas méchant, je ne bois pas d’absinthe, je suis sûr de moi.
— A la bonne heure ; mais vous parliez d’aller danser?
— Oui, la danse grise aussi. Cette grande cornemuse qui vous braille aux oreilles, le mouvement, la chaleur, la poussière, tout cela, c’est charmant, allez 1 t
En parlant ainsi, il eut un accent de tristesse, presque de désespoir, où je crus voir la révélation de quelque douleur secrète ou de quelque remords acharné. Les paroles de l’hôtesse me revinrent à l’esprit, et je fus saisi d’un sentiment de pitié pour cet homme si beau, qui s’expliquait si bien et qui paraissait si doux et si franc.
— Si, au lieu de vous achever si vite, lui dis-je, vous restiez un peu ici à fumer un bon cigare avec moi?
— Non, je deviendrais mélancolique, et je vous ennuierais.
— Cela me regarde, je pense ?
— Cela me regarde aussi. Tenez, je vois bien que vous êtes un homme distingué et qu’il serait
agréable de causer avec vous ; n’allez à la Volpie qu’après-demain.
— Rendez-moi le service d’y venir demain et de ne pas vous enivrer cette nuit.
— Ah çà ! vous avez l’air de vous intéressera moi ? Est-ce que vous me connaissez ?
— Je vous vois aujourd’hui pour la première fois.
— Bien vrai? Je sais que vous, êtes l’inspecteur des finances logé depuis deux jours chez la mère Ouchafol ; vous courez la province pendant quatre mois tous les ans... Vous ne m’avez rencontré nulle part?
— Nulle part. Vous êtes donc connu hors d’ici ?
— J’ai voyagé dans presque toute la France pendant trois ans. Dites-moi pourquoi vous me conseillez de ne pas boire.
— Parce que je n’aime ni les choses souillées ni les hommes détériorés. Affaire d’ordre et de propreté, voilà tout !
11 rêva un instant, puis me demanda mon âge.
— Le vôtre à peu près, trente ans ?
— Non, moi, vingt-six. J’ai donc l'air d’en avoir trente?
— Je vous vois mal dans le crépuscule.
Il reprit tristement :
— Je crois, au contraire, que vous voyez bien. J’ai perdu quatre ans de ma vie, puisque mon visage a quatre ans de trop. Je ne ferai pas d’excès cette nuit, et, si vous voulez aller demain à la Volpie, je frapperai à votre porte à quatre heures du matin. Je sais qu’il faut que vous soyez en ville à midi. Le percepteur m’a parlé de vous, il dit que vous êtes un homme charmant.
— Merci, je compte sur vous.
— Voulez-vous voir danser la vraie bourrée d’Auvergne avant de vous retirer?
— Je la danserai même avec vous, si on me le permet.
— On en sera enchanté, mais il faut que je vous présente comme mon ami.
— Soit ! il n’est pas impossible que je le devienne.
— J’en accepte l’augure.
Il me plaisait, je ne m’en défendais pas, et, quel que fût Y épouvantable égarement que lui reprochait l’hôtesse du Grand Monarque, la curiosité qu’il éveillait en moi était presque de la sympathie.
Dans la grange où il m’introduisit, et où le bruit, la poussière et la chaleur annoncés par lui ne laissaient rien à désirer, je fus accueilli avec beaucoup de cordialité et invité à boire à discrétion.
— Non, non, "leur cria Laurence, il ne boit pas, lui, mais il danse. Tenez, l’ami, faites-moi vis-àvis.
Il avait invité la mariée, j’invitai la grande fille laide que, du balcon de l’hôtel, j’avais vue à son bras une heure auparavant. Je croyais ne pas faire de jaloux, mais je m’aperçus bientôt qu’elle était fort courtisée, peut-être à cause de son air enjoué et hardi, peut-être aussi parce qu’elle avait de l’esprit. J’eusse voulu la faire causer sur le compte de Laurence; le vacarme, qui était pour ainsi dire suffocant, ne me permit pas d’engager une conversation suivie.
Laurence dansait devant moi, et certainement il y mettait de la coquetterie. Il avait ôté son paletot de coutil et son gilet, comme les autres. Sa chemise, d’un blanc encore irréprochable, dessinait sa taille fine, ses larges épaules et sa poitrine bombée ; la sueur faisait boucler ses cheveux abondants,
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d’un noir de jais; son œil, touià l’heure éteint, . lançait des flammes. Il avait la grâce inséparable des belles formes et des fines attaches, et, bien qu’il dansât la bourrée classique comme un vrai paysan, il faisait de cette chose lourde et monotone une danse de caractère pleine de verve et de plastique. Il avait bien un peu de vin dans les jambes, mais en peu d’instants cette incertitude se dissipa, et il me sembla qu’il tenait à m’apparaitre dans tous ses avantages physiques pour dissiper la mauvaise opinion qu’il avait pu m’inspirer à première vue.
Tout en me demandant pour quelles fins il avait >
parcouru presque toute la France, il me vint à l’esprit qu’il avait pu être modèle. Quand il retourna dans le cabaret, où je le suivis et où on le pria de chanter, je me persuadai qu’il avait été chanteur ambulant; mais il avait la voix fraîche et disait les chansons du pays avec une simplicité charmante qui était d’un artiste et non d’un virtuose de carrefour.
Peu à peu mes idées sur son compte s’embrouillèrent. J’avais chaud, et j’avais accepté sans méfiance quelques rasades d’un vin clairet qui semblait très-innocent, mais qui par le fait était extraordinairement capiteux. Je sentis que, si je ne voulais
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pas donner le mauvais exemple k celui que je venais de sermonner, et que, si je ne voulais pas être accusé par madame Ouchafol de quelque « épouvantable égarement », il fallait me soustraire aux épanchements bachiques de ces bons faubouriens. Je m’esquivai donc adroitement, et, tout en regagnant la ville, j’eus la confusion de sentir que je ne marchais pas très-droit, que je voyais doubles les poteaux du fil électrique, et que j’avais des envies de rire et de chanter tout à fait insolites.
A mesure que je croyais approcher de la ville, le trouble augmentait. Mes pieds devenaient lourds, et, quand j’eus marché un peu plus que de raison, je constatai que la ville n était plus sur la colline, ou que je n’étais plus sur le chemin de la ville. Belle situation pour un fonctionnaire, et surtout pour un homme des plus sobres qui, de sa vie, n’avait été surpris par l’ivresse 1
Je pensai, car mon cerveau était resté parfaitement lucide, que cette ivresse était venue trop vite pour ne pas s’en aller de même. Je résolus d'attendre qu’elle fût dissipée, et, avisant une masure ouverte qui semblait abandonnée, j’y entrai et me jetai sur un tas de paille, sans trop m’a-
percevoir du voisinage d’un âne qui dormait debout, le nez dans son râtelier vide.
Je fis comme l’âne, je m’endormis d’un sommeil aussi paisible que le sien. Quand je m’éveillai, le jour commençait à poindre, l’âne dormait toujours, et pourtant il avait des inquiétudes dans les jambes, et faisait de temps à autre résonner la chaîne de ses entraves. J’eus quelque peine à m’expliquer comment je me trouvais en ce lieu et en cette compagnie ; enfin la mémoire me revint, je me levai, je secouai mon vêtement, je lissai mes cheveux, je me réhabilitai un peu à mes propres yeux en constatant que je n’avais pas perdu mon chapeau, et, me sentant parfaitement dégrisé, je repris sans peine le chemin de l’hôtel du Grand Monarque en me disant que' madame Ouchafol ne manquerait pas d’attribuer ma rentrée tardive à quelque bonne fortune. Je n’eus que le temps de faire ma toilette et d'avaler une tasse de café; à quatre heures sonnantes, le beau Laurence frappait à ma porte. 11 n’avait pas dormi, lui, il avait dansé et chanté toute la nuit ; mais il ne s’était pas enivré, il m’avait tenu parole. Il s’était jeté dans la rivière en quittant la noce; ce bain l’avait rafraîchi
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et reposé ; il se vantait de nager et de plonger
comme une sarcelle. Il était gai, actif, superbe, et rajeuni de quatre ans. Je lui en fis mon compliment sincère, sans pouvoir surmonter la mauvaise honte qui s’empara de moi lorsqu’il remarqua que mon lit n’était pas défait. Infamie ! j’osai lui répondre que j’avais travaillé toute la nuit; heureusement, l’âne, seul témoin de ma honte, était incapable de la divulguer.
Laurence avait soupé à deux heures du matin, il n’avait ni faim ni soif. Il s’était muni pour tout bagage d’un bâton et d’un album qu’il me permit de regarder. 11 dessinait très-bien, traduisant la nature avec hardiesse et avec conscience. Nous primes à travers champs, et bientôt nous gravîmes la longue montagne sur un chemin très-dur, mais délicieux d’ombrages et d’accidents.
La conversation ne s’engagea réellement que lorsque nous eûmes atteint les âpres rochers où la Volpie se laisse tomber et s’engouffre dans une brisure anguleuse et profonde. C’est une petite chose très-belle, difficile à aborder pour la bien voir.
Nous y restâmes deux heures, et c’est là que
Laurence me révéla le mystère épouvantable de son existence.
Je supprime l’entretien qui peu à peu amena cette expansion. 11 m'avoua sincèrement éprouver depuis longtemps le besoin d’ouvrir son cœur à un homme assez indulgent et assez civilisé pour le comprendre. 11 se figurait que j’étais cet homme-là. Je lui promis qu’il ne s’en repentirait pâs, et il parla ainsi :
Je sais que je suis beau, non-seulement je l’ai ouï dire, mais on me l’a dit dans des circonstances que je n’oublierai jamais. D’ailleurs, je suis assez cultivé comme artiste pour savoir ce qui constitue la beauté, et je me sais doué de toutes les qualités qu’elle exige.
Vous rendrez bientôt justice au peu de vanité que j’en tire, quand vous saurez qu’elle est la source de mes plus grands chagrins. J’ai aimé une femme qui m’a repoussé parce que je n’étais pas laid.
Vous savez que je me nomme Pierre Laurence, et que je suis le fils d’un paysan des environs, aujour-
d'hui pépiniériste et maraîcher. Mon père est le meilleur des hommes, absolument inculte, ce qui ne me gêne pas pour adorer sa droiture et sa douceur. Mon oncle est le baron Laurence, parvenu, anobli par Louis-Philippe et enrichi par l’industrie. Il s’est fixé en Normandie dans un beau vieux château où j’ai été le voir une fois, après mes études, par l’ordre de mon père, qui croyait à son souvenir et à ses promesses. Je ne sais s’il est égoïste, s’il dédaigne l’humble famille d’où il est sorti, ou si je n’ai pas eu le don de lui plaire. Il est certain que, sortant des écoles, imbu d’idées nouvelles et affligé d’une indomptable fierté, j’ai dû lui laisser voir que je ne venais pas à lui de moi-même, que j’aimais mieux mourir que de partager ses opinions et de convoiter son héritage. Bref, il m’a demandé de quoi j’avais besoin, je lui ai répondu crânement que je n’avais besoin de rien. Il m’a dit que j’étais un beau garçon parce que je lui ressemblais, qu’il était aise de me voir, et qu’il sortait pour aller chauffer sa candidature à la députation. Je suis reparti pour Paris sans déboucler ma valise ; il y a de cela sept ans, je ne l’ai jamais revu, je ne lui ai jamais écrit. Je suis bien sûr qu’il me déshéritera:
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il est garçon, mais il a une gouvernante. Je ne lui en veux nullement pour cela. Je sais que, sauf son dévouement à tous les pouvoirs, c’est un très-honnète homme, convenablement charitable. Il ne me doit rien. Je n’ai pas le moindre reproche à lui faire. Il a gagné lui-même sa fortune, il est bien libre d’en disposer à sa guise.
Mon père ne prend pas la chose aussi philosophiquement. S’il a fait des sacrifices pour mon éducation, c’est dans l’espoir que je serais un monsieur. Ce n’est pas ma faute. Je ne demandais pas mieux que d’être un paysan. J’avais l’âme heureuse dans notre humble milieu, et j’y suis toujours revenu en regrettant d’en être sorti. Mon seul plaisir, à l’heure qu’il est, c’est encore d’arroser les fleurs et les légumes de notre enclos, de tailler les arbres, de rouler la brouette et de forcer mon vieux père de se reposer un peu.
J’aime mes compagnons d’enfance. Leurs façons rustiques sont loin de me déplaire ; autant que je peux m’étourdir de mes chagrins, c’est avec eux que je le tente. Boire et chanter, travailler et causer avec ces braves gens, voilà encore ce qu’il y a de plus clair dans mes amusements. J'abuse un
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peu de mes forces ; tantôt je voudrais les conserver pour in’élancer à la poursuite de mon rêve, tantôt je voudrais les éteindre pour l’oublier.
Tout le monde peut vous dire dans le pays que je suis très-bon, très-loyal, très-discret et très-dévoué. Seulement, les bourgeois me reprochent de n’avoir pas d’ambition et pas d’état, comme si ce n’en était pas un de' cultiver la terre !
Mon père est aisé dans la mesure de ses besoins, 1 a une vingtaine de mille francs placés, et je ne lui ai jamais fait payer la dette la plus minime. Moi, j’avais hérité dix mille francs de ma mère. Je les ai mangés, voici comme.
Après avoir passé mes examens de baccalauréat à Paris et salué mon onde en Normandie, je re-
vins ici pour demander à mon père ce qu’il souhaitait que je fisse.
— Il faut retourner à Paris, me dit-il, il. faut y devenir avocat ou magistrat. Tu paries facilement, tu ne peux manquer de devenir un grand parleur. Étudie la loi. Je sais qu’il faut une dizaine de mille francs pour vivre là-bas quelques années. Je vendrai la moitié de mes biens. Si je manque, étant vieux, tu t’occuperas de ne ^as me laisser sans pain.
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Je refusai l’offre de mon père. Je sacrifiai seulement mon héritage personnel ; il y consentit, et je retournai à Paris, résolu à travailler et à devenir un grand parleur pour complaire à l’auteur de mes jours, un peu aussi pour me satisfaire. Je ne sais quel instinct de tempérament me poussait à me mettre en vue, à étendre ou à arrondir mes bras flexibles et forts, à me bercer du son de ma voix puissante. Que vous dirai-je ? une sorte d’exhibition de mes avantages naturels m’apparaissait comme un devoir ou comme un droit, je ne sais lequel ; mais l’ambition n’y a jamais été pour rien, comme vous allez voir. ,
11 y avait encore à cette époque un quartier latin. Les étudiants n’avaient point passé la Seine. Ils n’entretenaient pas des demoiselles, ils dansaient encore avec des grisettes, espèce qui déjà tendait à disparaître et qui a disparu depuis. C’était au lendemain de 1848.
J’étais trop solidement trempé pour craindre de mener de front le travail et le plaisir. J’eus vite des amis. Un garçon fort et hardi, libéral et affectueux, doux et bruyant, voit toujours se grouper une phalange autour de lui Nous étions de toutes les luttes
au bal, au théâtre, aux cours et dans la rue.
Je ne vous raconterai pas mes aventures et mes agitations de la première année. Je revins au pays pour les vacances. J’avais travaillé et pas trop dépensé. Mon père était enchanté de moi et disait : — M. le baron se ravisera.
Mqs camarades du faubourg me trouvaient délicieux parce que je redevenais paysan avec eux. L’hiver suivant, après la rentrée des écoles, une femme décida de ma vie.
Nous étions de toutes les premières représentations à l’Odéon. Nous faisions grand bruit pour les pièces dont nous ne voulions pas et pour celles que nous voulions soutenir. Il y avait alors à ce théâtre une petite amoureuse que l’on appelait sur l’affiche mademoiselle Impéria. Elle jouait inaperçue dans ce qu’on appelle le répertoire. Elle était merveilleusement jolie, distinguée, froide par nature, par inexpérience ou par timidité ; le public ne s’occupait point d’elle. A cette époque-là, on pouvait jouer pendant dix ans les Isabelles ou les I.ucindes de Molière et les seconds rôles de la tragédie sans que le public y prît garde, et sans qu’à moins de
naute protection on obtint le moindre avancement.
Cette jeune fille n’avait aucun appui au ministère, aucun ami dans la presse, elle ne briguait même pas les sympathies du public. Elle disait bien, elle , avait une grâce décente: on sentait en elle une conscience d’artiste, mais pas d’inspiration, pas d’entrain et pas l’ombre de coquetterie. Ses yeux n’interrogeaient jamais les avant-scènes, et, qtjand, pour obéir aux effets de son rôle, elle les baissait, elle ne laissait pas tomber sur l’orchestre ce regard voilé et lascif qui semble dire : « Je sais très- bien ce que mon personnage a l’air d’ignorer. »
Je ne saurais dire pourquoi, après l’avoir vue avec indifférence dans plusieurs bouts de rôles, je fus frappé de sa physionomie modeste et fière au point de demander à mes camarades durant un entr’acte s’ils ne la trouvaient pas charmante. Ils la déclarèrent jolie, mais sans charme sur la scène. L’un d’eux lui avait vu jouer Agnès, il prétendait quelle n’avait rien compris à celte création classique, et une discussion s’engagea. Agnès devait-elle être une madrée qui fait l’innocente, ou une véritable enfant qui dit des choses très-fortes sans en pénétrer le sens? Je soutins la dernière opinion, et, quoique je ne tinsse guère à avoir raison, la
première fois que l'École des Femmes parut sur l’affiche, je quittai le café Molière pour voir la pièce. Je ne saie pourquoi j’eus la fausse honte de ne le dire à personne. 'Les étudiants n’écoutent jamais le répertoire, qui est cependant imposé, en vue de leur instruction, au second Théâtre-Français. Nous sommes tous censés connaître les classiques par cœur, et beaucoup se déclarent saturés de ce vieux régal, qui n’en connaissent que de courts fragments et n'en ont jamais pénétré l’esprit ni apprécié le mérite.
J’étais dans ce cas comme bien d’autres, et, au bout de quelques scènes, je sentis comme un remords de n’avoir jamais apprécié un chef-d’œuvre si aimable. Nous ne sommes plus romantiques, nous sommes trop sceptiques pour cela; le romantisme n’en a pas moins pénétré dans l’air que nous respirons; nous en avons gardé le coté injuste et superbe, et nous méprisons les classiques sans rendre beaucoup plus de justice à ceux qui les ont démodés.
A mesure que je goûtais l’œuvre burlesque et profonde du vieux maître, j’étais frappé du charme de la cruelle Agnès : je dis cruelle parce que Ar-
nolplie est certes un personnage malheureux et in-
téressant malgré sa folie, il aime et il n’est point aimé! Il est égoïste en amour, il est homme. Sa souffrance s’exhale par échappées en vers admirables qui ont, quoi qu’on en ait r un écho dans le cœur de tous les hommes épris. Il y a dans presque toutes les pièces de Molière un fonds de douleur navrante qui, à un moment donné, efface le ridicule du jaloux trompé. Le gros public ne s’en doute pas. Les acteurs qui creusent leurs rôles en sont frappés, et cette nuance profonde les gène, car, s’ils obéissent au sens plein de larmes de la nuance, le gros public n’y comprend rien, croit qu’ils parodient la souffrance, et rit encore plus fort. Au milieu de ce gros rire, il y a bien peu de personnes qui disent à l’oreille de leur voisin que Molière est un aigle blessé, une âme profondément triste. Cela est pourtant, car, moi aussi, je l’ai creusé, et dans tous ses cocus, je retrouve le misanthrope. Arnolphe est un Alceste bourgeois, Agnès une Célimène en herbe.
Mais mademoiselle Imperia rendait Agnès intéressante par la bonne foi absolue de son innocence, par certains accents non plaintifs, plutôt énergiques
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et indignés contre l’oppression. Tout en nie demandant si elle était dans le vrai, il me fut impossible de ne pas être saisi et dominé par sa figure et son attitude. La nuit, je rêvai d’elle ; le lendemain, je ne pus travailler; le surlendemain, je me promenai, sous prétexte de bouquiner, le long des galeries de l’Odéon, toujours revenant à la petite porte en treillis par où entrent et sortent les employés du théâtre et les artistes en répétition ; mais j’eus beau attendre et guetter, on répétait une pièce nouvelle où Impéria n’avait pas de rôle. Tout ce que je pus parvenir à savoir en écoutant causer les allants et venants, c’est qu’elle était convoquée pour le lendemain à l’effet de suivre les répétitions, l’actrice chargée du rôle d’ingénue étant souffrante et risquant d’être malade le jour de la première . Je vis paraître un gamin muni d’un bulletin pour elle, et, comme il portait ce petit papier au bout de ses doigts, d’un air distrait, je le suivis avec une intention perfide, je feignis d’être aussi distrait que lui, je le heurtai au moment où il se glissait à travers les omnibus qui stationnent à côté du théâtre. Le papier tomba, je le ramassai et je le lui rendis après l’avoir essuyé sur ma manche, bien qu’il ne fût pas
sali. J’avais eu le temps de lire l’adresse : « A Ma-
demoiselle Impéria, rue Carnot, n° 17. »
Quand le gamin fut reparti, j’eus l’idée de lui donner cinq francs et de faire la course à sa place. Je n’osai pas.
D’ailleurs, j’étais enivré de ma découverte comme d’un triomphe. La première chose que rêve un amoureux naïf, c’est de savoir l’adresse de son idéal, comme si cela lui faisait faire un pas vers le succès !
Jd n’en suivis pas moins le petit messager à distance. Je le vis entrer au n°17, une des plus pauvres maisons de cette pauvre rue, qui n’était ni pavée ni éclairée au gaz. Je doublai le pas, et je me croisai avec lui comme il sortait en criant au portier de remettre le bulletin aussitôt que mademoiselle Chose serait rentrée.
•Mademoiselle Chose ! profanation ! J’ignorais le laisser aller de tout ce qui tient au théâtre, même aux théâtres sérieux. Je m’enhardis, elle n’était pas là. Je pouvais, par le concierge, apprendre quelque chose sur son compte. J’entrai résolument sous un péristyle sombre, et, à mon tour, je demandai mademoiselle Impéria à travers la vitre.
— Sortie, répondit brusquement une vieille femme grasse, qui avait pourtant une bonne figure.
— Quand rentrera-t-elle ?
— Je ne sais pas.
Et, me toisant de la tète aux pieds, d’un air demi-railleur, demi-bienveillant, elle ajouta :
— Avez- vous sa permission pour lui rendre visite?
— Mais certainement, répondis-je misérablement troublé.
— Faites voir ! reprit la vieille femme en tendant la main.
J’allais m’enfuir, elle me retint en disant :
— Écoutez, mon petit, vous êtes de ces jolis garçons qui croient qu’il n’y a qu’à se montrer ; il en vient tous les jours, et ça ennuie cette jeune actrice, qui est sage comme un petit ange. Nous sommes chargés de dire aux beaux messieurs qu’elle ne reçoit jamais personne. Ainsi ne prenez pas la peine de revenir; voilà, bonsoir, portez-vous bien.
Et elle releva à grand bruit, en ricanant, le vasistas qu’elle avait abaissé pour me parler.
Je me retirai mortifié et enchanté. Impéria était vertueuse, peut-être innocente comme elle le paraissait. J’étais amoureux fou. Je ne me moquais
PIKRRr OUI ROULE
plus de mon caprice, j’y tenais comme à ma vie.
Je ne vous raconterai pas tout ce que j’imaginai, tout ce que je tentai pour m’introduire dans le théâtre le lendemain. Je n’osai pas ; mais, le jour suivant, voyant entrer et sortir beaucoup de gens de tout état par cette petite porte, qui ne me semblait pas gardée, et qui n’est jamais fermée, je la poussai résolument et passai devant une toute petite niche de concierge que gardait un enfant. J’avais saisi le moment où deux ouvriers entraient, j’étais sur leurs talons ; l’enfant, qui jouait avec un chat, entendant des pas et des voix qu’il connaissait de reste, ne leva seulement pas les yeux sur moi.
Les ouvriers qui me précédaient montèrent cinq ou six marches firent demi- tour, à droite, montèrent deux ou trois autres marches qui venaient buter l’escalier principal, poussèrent une lourde porte battante et disparurent. Je m’arrêtai irrésolu un instant. L’enfant m’aperçut alors et me cria
— Qui demandez-vous?
— Monsieur Eugène ! répondis-je à tout hasard, et sans savoir pourquoi ce nom me venait sur les lèvres plutôt qu’un autre.
— Connais pas, reprit le jeune gars. C’est peutêtre M. Constant que vous voulez dire?
— Oui, oui, pardon! C’est cela! M. Constant.
— Montez devant vous !
Et il reprit son chat, qu’il était fort occupé à débarbouiller avec un bonnet de femme, celui de sa mère probablement.
Qu’allais-je dire à M. Constant? et qu etait-ee que M. Constant? Je me disposais à suivre les ouvriers par la porte battante.
— C’est pas parlé ! me cria de nouveau l’enfant; ça, c’est le théâtre!
— Je le sais bien, parbleu ! repris-je d’un ton courroucé. J’ai affaire là d'abord.
11 se laissa éblouir par mon audace. En deux enjambées, je me trouvai sur le plancher, attiré par l’obscurité rassurante que j’avais entrevue, et où il me fallut quelques instants pour me rendre compte du lieu où j’étais.
C’était au fond du théâtre, et mon premier mouvement fut de me glisser derrière une toile qui, je me le rappellerai toujours, représentait un bout de jardin avec de colossales fleurs d’hortensia que je pris d’abord pour des citrouilles. Je m’y tins pal-