PIEU K K OUI HOULE
pi tant et indécis jusqu’à ce que mes deux machinistes, passant près de moi et s'emparant de deux cordes à poulies, me dissent :
— S’il vous plaît, monsieur, ôtez-vous de là! gare à la plantation !
Ils m’enlevaient mon refuge et mon abri; deux autres ouvriers, opérant en sens contraire, déroulaient le cylindre qui allait remplacer le jardin par un fond d’appartement, et ceux-ci me crièrent à leur tour :
— Place à la plantation !
La plantation ! qu’est-ce que cela pouvait signifier? Quand on est en fraude, on croit aisément à des allusions directes. Je me rappelai l’enseigne de . l’enclos paternel : Plantation de Thomas Laurence '■ et je m’imaginai qu’on me raillait. Il n’en était pourtant rien. La plantation , au théâtre, con- , siste à placer des toiles et des pièces de décor quelconque qui servent à la répétition, pour figurer la disposition du décor que représentera la pièce, et pour régler les entrées et les sorties des personnages. Si le décor de la pièce doit changer, les machinistes, après chaque acte de la répétition, changent ou modifient la plantation.
1>1K K H t QUI ROULE
Je me réfugiai sur un grand escalier de bois qui monte en perron au fond de la scène derrière les décors, et je me hasardai à gagner la plate-forme du haut. Je me trouvai en face d’un coiffeur qui peignait une splendide perruque à la Louis XIV, et qui ne fit aucune attention à moi. Une voix qui partait je ne sais d’où cria :
— Constant!
Le coiffeur ne bougea pas. Ce n’était pas lui. Je respirai.
— Constant! cria une autre voix.
Et quelqu’un ouvrit à ma droite la porte rembourrée d’une pièce garnie de banquettes rouges qui me sembla devoir être le foyer des acteurs. Le coiffeur s’émut alors, car le personnage qui m’apparaissait et que je n’osais pas regarder semblait investi de la suprême autorité.
— Monsieur Jourdain, dit l'artiste en cheveux Constant est par là.
Et, se dirigeant vers la gauche, dans un couloir sombre, il se mit à crier à son tour :
— Constant! M. le régisseur vous demande.
J’allais être pris entre deux feux, le re c i:>seur en
personne d’une part, de l’autre ce fantastique per-
sonnage de Constant, à qui j’avais prétendu vouloir parler, et que je ne connaissais en aucune façon. Je m’enfuis par où j’étais venu, et, cherchant toujours les ténèbres, je me précipitai dans la coulisse de gauche, où je tombai sur un pompier en petite tenue, qui me dit en jurant :
— Faites donc attention ! est-ce que vous ne voyez pas clair?
Comme je lui demandai très-poliment pardon et qu’il n’était chargé que de veiller au danger d’incendie, il ne fit pas de difficulté pour mè dire où je pouvais me réfugier afin de ne gêner personne. Ii me montrait une sorte de pont volant qui descendait du théâtre à l’orchestre et que je franchis d’un saut, bien qu’il fût très-mal assuré.
La salle était aussi sombre que la scène ; j’essayai de m’asseoir, et, me trouvant fort mal à l’aise, je constatai que les sièges des stalles étaient relevés, et que de grandes bandes de toile verte étaient tendues sur toutes les rangées de l’orchestre. Et puis on allumait quelque chose sur la scène, plusieurs personnes descendaient le pont volant et venaient vers moi. Je m’esquivai encore. Je gagnai les couloirs du rez-de-chaussée, et, avisant uni
loge ouverte, je m’y blottis et restai coi. Là, à moins d’une quinte de toux ou d'un éternument indiscret, je pouvais n’ètre pas découvert.
Mais à quoi cela m'avançait-il? D’abord, Impéria n’était pas de la répétition ; sa compagne, chef d’emploi, était rétablie et tenait son rôle, sans aucune velléité de se faire remplacer. Impéria, simple en cas, doublure en disponibilité, devait être dans la salle, à étudier la mise en scène et à écouter les observations que l’auteur et le directeur de la scène faisaient à l’ingénue. Comment distinguer et reconnaître quelqu’un dans cette salle immense à peu près vide, éclairée seulement par trois quinquets accrochés à des poteaux plantés sur le théâtre et jetant une lueur glauque avec de grandes ombres sur les objets environnants? De ce peu de lumière enfumée, que rendait plus trompeuse encore un brusque rayon de soleil tombant des frises sur un angle de décor en saillie, rien ne pénétrait dans l’intérieur de la salle. Tout le public se composait d’une dizaine de personnes assises à l’orchestre et me tournant le dos. C’était peut-être le directeur, le costumier, le chef de claque, un des médecins, enfin des personnes de la maison, artistes ou em-
ployés, plus trois ou quatre femmes, l’une desquelles devait être celle auprès de qui j’avais aspiré à me trouver; mais comment m’approcher d’elle? Certes, il était interdit aux étrangers à l’établissement de s’introduire aux répétitions, et je ne pouvais sans mensonge me réclamer de personne, vu que, mon mensonge facilement déjoué, j’étais honteusement expulsé, sans avoir le droit d’exiger qu’on y mît des formes.
De temps en temps, un bruit de balai, de tapis secoué, de portes fermées sans précaution, partait du haut de la salle. Un des personnages assis à l’orchestre criait : « Chut! silence donc! » et, se retournant, semblait explorer toutes choses d’un regard pénétrant et irrité que je m’imaginais sentir tomber sur moi. Je me faisais petit, je retenais mon haleine. Je n’osais sortir, de peur de trahir ma présence. Enfin, ce cerbère, le régisseur, se leva, interrompit la répétition, et déclara que le nettoyage des loges et galeries devait être effectué avant ou après les répétitions, vu qu'il était impossible de travailler avec ce vacarme et ces distractions. On m’enlevait ainsi un dernier espoir, car l’idée m’était venue de gagner un de ces employés
subalternes et de prendre sa place le lendemain.
Une autre idée me traversa la cervelle. Était-il impossible de se présenter comme comédien ? Ce que j’apercevais de la répétition me faisait constater le peu d’initiative de l’artiste et comme quoi on lui mâche sa besogne. Je n’avais pas la moindre idée de ce que l’on appelle la mise en scène, et la plupart des spectateurs ne s’en doutent pas davantage. On croit naïvement que cet ordre admirable, cette adresse de mouvements, cette sûreté d’entrecroisements qui sont établis sur la scène, et qui servent à l'échange des répliques sans préméditation apparente, à la mise en lumière des effets, au dégagement et au relief des moindres situations, f sont des résultats spontanés dus à l’intelligence des acteurs ou à la logique des scènes. Il n’en est pourtant rien. Ou les artistes ordinaires manquent d’intelligence, ou ils en ont trop, ou ils ne font rien ressortir, ou ils se préoccupent trop de l’effet à produire, et y sacrifieraient volontiers la vraisemblance d’attitude et de situation des autres personnages. La mise en scène est comme une consigne militaire qui règle le maintien, le geste, la physionomie de chacun, même ceux du moindre per-
sonnage. On pourrait marquerà la craie sur le plancher l’espace où chacun peut se mouvoir à un moment donné, le nombre de pas qu’il doit faire, mesurer le développement de son bras en certain geste, déterminer la place précise où doit tomber un objet, dessiner la pose du corps dans les fictions de sommeil, d’évanouissement, de chute burlesque ou dramatique. Tout cela est réglé au répertoire classique par des traditions absolues. Dans les créations nouvelles, tout cela exige de longs tâtonnements, des essais auxquels on renonce ou sur lesquels on insiste : de là des discussions quelquefois passionnées où l’auteur juge en dernier ressort au risque de se tromper, s’il manque de coup d’œil, de goût et d’expérience. Les artistes, du moins ceux qui ont une certaine autorité de talent, discutent aussi; ils réclament contre des exigences justes ou injustes. Les petits ne disent rien; ils souffrent et s’effacent. S’ils sont gauches ou disgracieux, on est obligé de sacrifier un effet que l’on jugeait utile et de tirer le parti qu’on peut de leurs moyens naturels; encore faut-il leur tracer l’emploi de ces moyens pour qu’ils n’y changent rien durant cent représentations. L’acteur qui im-
provise ses effets à la représentation risque de tuer la pièce; il trouble tous ceux qui jouent avec lui. Ce n’est pas seulement un mot déplacé dans une réplique qui les gêne, c’est un geste inattendu, c’est une pose insolite. La mise en scène est donc une opération collective, l’acteur n’y est pas plus libre que le soldat dans une manœuvre.
En voyant cela, je pensai qu’on pouvait bien, sans études spéciales, apprendre vite le métier, sauf à n’avoir pas d’autre talent que celui qu’on vous trace et qu’on vous siffle, car j’entendais aussi que l’on dictait et serinait les intonations aux commençants et même aux expérimentés, quand ils faisaient par mégarde un contresens.
— Pourquoi, me dis-je, ne me soumettrais-je pas à cet apprentissage, dût-il ne me mener à rien qu’au bonheur d’approcher de celle que j’aime? Je le tenterai.
Dès que mon parti fut pris, je me sentis plus à l’aise dans ma cachette. L’illusion se complète vite dans un cerveau de vingt ans. 11 me sembla que je faisais déjà partie de la troupe, que j’étais de la maison, que j’avais le droit d’être où j’étais.
Quand une volonté se dessine dans mon esprit,
je n’ai pas de repos que je ne l’aie mise à exécution. La répétition du second acte finissait, on en restait là; on discutait en élevanC la voix, de la scène aux stalles d’orchestre et réciproquement, sur la nécessité de reprendre ces deux actes le lendemain ou de commencer à débrouiller le troisième. Le directeur s’était levé et se dirigeait vers l’escalier volant pour remonter sur les planches.
Je saisis ce moment pour sortir de ma loge et pour m’élancer avec aplomb vers la sortie de l’orchestre. Je m’y trouvai en même temps que les trois femmes : l’une était grande et sèche, l’autre vieille et grasse, la troisième était jeune, mais ce n’était pas Impéria. Je n’avais donc plus d’autre émotion à combattre que celle de me mesurer avec l’autorité. Je remontai sur le théâtre, où je me mêlai audacieusement à un groupe qui entourait l’auteur et le directeur. Celui-ci insistait sur la nécessité d’une coupure à faire dans la pièce. L’auteur, abattu, cédait à contre -cœur.
— Venez dans mon cabinet, lui dit le directeur, nous réglerons cela tout de suite.
Ce directeur, je n’avais pas songé, tant j’étais ému, aie reconnaître; tout le monde le connais-
sait pourtant; c’était Bocage, le grand acteur Bocage en personne. Je ne favais jamais vu jouer, moi, nouveau à Paris; mais sa noble figure était comme un des monuments du quartier, et il suffisait d’être étudiant pour aimer Bocage. Il nous laissait chanter la Marseillaise dans les entr’actes, et, quand nous la demandions , l’orchestre nous la donnait sans marchander. Cela dura jusqu’au jour où la Marseillaise fut décrétée séditieuse. Bocage résista, il fut destitué.
Sa vue me donna un courage héroïque. II n’y avait pas un moment à perdre. Je l’abordai résolùment.
— Que me voulez- vous , monsieur? me dit-il avec une brusquerie polie.
— Je voudrais vous parler cinq minutes.
— Cinq minutes, c’est beaucoup; je ne les ai pas.
— Trois minutes ! deux !
— En voilà déjà une de passée. Attendez-moi un quart d’heure au foyer des artistes.
Il passa outre, et je l’entendis qui disait :
— Constant, qu’est-ce que c’est que ce grand garçon que vous avez laissé entrer jusque sur le théâtre?
— Un grand garçon ? fit Constant, qui n’était autre que le concierge factotum de l’Odéon.
— Oui, un très-beau garçon.
Constant entre-bâilla la porte du foyer des acteurs, me lança un regard de ses petits yeux perçants, et laissa retomber la porte en disant :
— Ma foi, je n’en sais rien! Qu’est-ce qui l’a fait entrer?
— Dites que c’est moi, me jeta en passant d’un air insouciant le premier jeune comique, le Frontin de la troupe.
Il pénétrait dans le foyer, Bocage n’avait fait que le traverser. Constant, appelé et tiraillé par cinq ou six autres personnes et faisant tète aux demandes et aux questions avec le sang-froid d’un homme habitué à vivre dans le tumulte, sortait par l’autre porte. Je me trouvai seul un instant avec le comique adoré du public.
— Est-ce vrai, lui dis-je, que je peux me réclamer de vous?
— Parbleu ! reprit-il sans me regarder.
Et il disparut en criant au coiffeur :
— Et ma perruque, Thomas, ma perruque pour ce soir?
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Je me trouvai seul dans une pièce basse, en carré long, ornée de portraits d’auteurs et de comédiens célèbres, mais ne regardant rien et comptant les pulsations de mon cœur agité. Quand la pendule sonna cinq heures, il y avait trois quarts d’heure que j’attendais. Les mouvements et les bruits du théâtre s’étaient peu à peu éteints; tout le monde était allé dîner. Je n’osais faire un pas, le directeur m’avait certainement oublié.
Enfin, Constant reparut, la serviette à la main. 11 s’était souvenu de moi au milieu de son repas, l’excellent homme!
— M. Bocage est encore là, me dit-il; voulezvous lui parler?
— Certes, répondis-je.
Et il me conduisit dans un des cabinets de la
direction, où je me trouvai en présence de Bocage.
Le grand artiste me regarda d’un bel œil caressant
qui ne manquait pas de finesse, me montra un
siège , me pria d’attendre un instant , donna en
moins d’une minute cinq ou six ordres à Constant,
écrivit quelques lignes sur une demi-douzaine de
feuilles de papier , et, quand nous fûmes seuls,
me demanda ce que je voulais , d’un ton plein
d’aménité qui signifiait pourtant: « Dépêchezvous. » .
— Je voudrais entrer au théâtre.
Il me regarda encore.
— Vous n’y feriez certes pas mauvaise figure. Un beau jeune premier ! De quelle part venez-vous?
— Je n’ai aucune recommandation.
— Alors, vous ne sortez pas du Conservatoire?
— Non, monsieur, je suis étudiant en droit.
— Et vous voulez quitter une carrière où sans doute vos parents...
— Je ne veux pas la quitter, monsieur Bocage. Je suis un piocheur, bien que j’aime le plaisir. Je compte poursuivre mes études et me faire recevoir avocat; après quoi, je verrai.
— Vous croyez donc qu’on peut se passer d’études spéciales pour entrer au théâtre?
— Je n’en ai fait aucune, je puis en faire.
— Alors, faites-en, si vous pouvez, et revenez nous voir. Je ne peux juger à présent que votre extérieur.
— Est-il suffisant?
— Plus que suffisant. La voix est belle, la pro-
nonciation excellente. Vous me paraissez avoir de l’aisance dans les mouvements.
— Voilà tout ce qu’il faut ?
— Oh ! non, certes ! Il faut du travail. Je vous engage à commencer.
— Puisque vous êtes si bon , si patient que de m’accorder un instant d’attention , dites-moi ce qu’il faut faire. t
Il réfléchit un instant et reprit :
— Il faudrait voir beaucoup jouer la comédie. Suivez-vous les théâtres?
— Ni plus ni moins que les autres étudiants.
— Ce n’est pas assez. Tenez, votre physionomie me plaît, mais je ne vous connais pas. Apportez-moi demain la preuve que vous êtes un trèshonnête garçon, et vous aurez non-seulement vos entrées dans la salle, mais encore vos entrées dans le théâtre, pour que vous puissiez suivre les travaux du répertoire; c’est tout ce que je peux faire pour vous quant à présent. Je n’ai pas besoin de vous dire que, si vous manquiez de discrétion et de convenance dans les rapports qui pourront s’établir entre vous, les artistes et les employés, je ne pourrais pas vous empêcher d’être immédiatement expulsé.
— Je vous apporterai demain la preuve que vous n’avez rien à craindre. Je serais un misérable, si je vous faisais repentir de vos bontés pour moi! i 11 sentit la sincérité de mon émotion, des larmes de reconnaissance et de joie m’étaient venues au bord des paupières. 11 me tendit la main et prit son chapeau en me disant :
— À demain, à la même heure qu’aujourd’hui.
Je courus à l’instant même à la recherche de toutes les personnes dont j’étais connu. Sans leur faire pressentir mon amour pour une comédienne, je leur dis que je pouvais obtenir mes entrées au théâtre, si elles voulaient rendre bon compte de moi. En deux heures, j’eus une liste de plus de vingt signatures. Mon maître d’hôtel, mon tailleur, mon bottier et mon chapelier attestèrent avec un égal enthousiasme que j’étais un charmant garçon , irréprochable sous tous les rapports. Mes camarades firent encore mieux, ils voulurent m’accompagner, le lendemain, la carte d’étudiant au chapeau, chez le directeur. On ne les laissa pas entrer, Constant était sur ses gardes ; mais Bocage les vit de la fenêtre, leur sourit en répondant à leurs saluts, et me signa mes entrées complètes dans
l’établissement. C’était une grande faveur, que l’on accordait à quelques jeunes artistes seulement, et je n’étais rien encore.
Dès le soir même, j’assistais à la représentation. Hélas! Impéria ne jouait guère que le vendredi; mais je résolus de me lier avec les acteurs de mon âge et de prendre pied au foyer des artistes pour avoir la certitude de l’y rencontrer.
Tout naturellement, j’allai remercier le jeune comique de la protection qu’il m’avait offerte. Il savait déjà mon aventure. 11 avait vu l’espèce d’ovation qui m’avait recommandé à la confiance de Bocage. Il me présenta à ses camarades comme un aspirant garanti , me débita mille lazzis éblouissants, et mp laissa tout ébahi de cet esprit de théâtre, auprès duquel celui des étudiants de seconde année est bien lourd, bien pâle et bien provincial encore.
Au bout de trois jours, j’étais là comme chez moi, sauf que je m’avisais de tout ce qui me manquait pour être au ton de la maison. Je sentais bien aussi que cette espèce de surnumérariat de tolérance ne me donnait pas le droit de prendre mes aises. Je tremblais de mériter le moindre reproche de la part
d’un directeur qui m’avait si généreusement ouvert la porte. Je m’imposais donc une réserve
et une politesse d’autant plus faciles que, sentant
mon infériorité, je n’aurais pas été bien brillant dans la plaisanterie. Je dois dire aussi que généralementles acteurs étaient gens de savoir-vivre et de belles manières; sans raideur et sans affectation, ils avaient le ton de la meilleure compagnie, et il est certain que je m’instruisais encore plus en les écoutant causer dans l’entr’acte qu’en les voyant travailler. Deux ou trois avaient pourtant le droit de tout dire, mais ils n’en abusaient pas tout haut devant les femmes; toutes savaient se faire respecter au théâtre, quelles que fussent leurs mœurs privées à la ville.
Je prenais donc là des leçons de tenue et cette simplicité d’allures qui est le cachet de la bonne éducation. Toutes ces personnes avaient appris par principes la meilleure manière d’être qu’on puisse porter dans le monde, et ils eussent paru, dans le plus grand monde, tout aussi grands seigneurs que sur la scène. Us avaient pris l’habitude d’être ainsi, il n’y avait plus de différence, même quand ils s’égayaient, entre les personnages qu’ils venaient
PIERHE QUI ftOULK •'»*
de représenter et ceux qu’ils étaient réellement. Je compris tout ce qui me manquait pour être un homme civilisé; l’amour me suggérait l’ambition de plaire. Je fus presque content de n’avoir pas* encore à rencontrer le regard d’Impéria, et, pour ne pas retarder la métamorphose que je m’imposais, je quittai l’estaminet, je divorçai avec le billard, je disparus de la Closerie, je consacrai à mes études de droit et à des études littéraires tout le temps que je ne passais pas au théâtre. Mes amis s’en plaignirent; ils ne m’avaient jamais vu si sérieux et si rangé.
Enfin, le vendredi arriva. Depuis cinq jours que j’étais certain de la voir de près, de lui parler peut-être, je n’avais pas une seule fois osé prononcer le nom d’Impéria, et, soit hasard, soit indifférence, il n’avait jamais été fait la moindre mention d’elle autour de moi. Phèdre était sur l’affiche, le nom d’Impéria y était aussi; elle jouait Aricie. J’avais déjà appris à m’habiller convenablement avec ma modeste garde-robe. Je passai une heure à ma toilette; je me regardai au miroir comme eût fait une femme; je me demandai cent fois si ma figure, qui avait plu à Bocage et à Constant,
ne lui déplairait pas. J’oubliai de dîner. J’arrivai sous les galeries de l’Odéon avant que le gaz fût allumé; j’étais dans un trouble mortel en même temps qu’une joie enivrante me causait des vertiges.
Enfin l’heure sonne, j’entre au foyer; personne encore qu’une vieille femme accompagnant une grande fille maigre, vêtue à la grecque, qui se regardait avec effroi dans la glace et se disait près de s’évanouir. Je salue, je m’assieds sur une banquette. Je me demande si cette robe et ces bandelettes blanches sont la toilette un peu soignée d’une figurante. Œnone arrive dans sa tunique écarlate recouverte d’un large péplum fauve. Elle s’assied sur un fauteuil, les pieds sur les chenets, et s’écrie :
— Quel fichu temps!
Les vieilles tragédiennes copient souvent les allures sous-lieutenant de l’Empire qu’affectait mademoiselle Georges. La comédie donne de la tenue; la tragédie, qui entre dans le surhumain, produit par réaction le besoin de rentrer le plus avant possible dans la réalité.
La vieille femme en tartan qui accompagne la jeune Grecque va faire à Œnone une grande révé-
rence en la suppliant de donner un coup d’œil à la toilette de sa fille.
— Tiens ! s’écrie la nourrice de Phèdre, c’est donc elle qui fait Aride ce soir?
— Pour la première fois, madame Régine. Elle a grand’peur, ma pauvre enfant! Moi, je lui dis que c’est une bonne chance que mademoiselle Impéria soit malade; sans cela...
— Impéria est malade? s’écrie Thésée en entrant; tant pis! Est-ce sérieux?
— Il paraît ! reprend la mère, car mademoiselle Impéria ne céderait pas son rôle pour un bobo.
Hippolyte entre à son tour.
— Est-ce que vous saviez ça, que la petite Impéria était malade?
— On vient de me l’apprendre. 11 parait même que c’est sérieux.
— Quoi donc? dit QEnone, qu’est-ce qu’elle a, cette enfant?
— Voilà le docteur, dit Théramène. — Qu’est-ce qu’elle a, notre Aricie?
— Je crains une fièvre typhoïde, répond le docteur.
— Diable! pauvre petite! c’est dommage! C*est aujourd’hui que vous l’avez vue?
— Il y a deux heures.
— Ça s’est donc déclaré tout d’un coup, que nous n’en savions rien? reprend Œnone.
— Tellement vite, dit la mère de la nouvelle Aricie, que ma fille n’a pas pu seulement avoir un raccord.
— Elle ne pense qu’à sa fille, celle-là! dit Œnone en se levant ; moi, je suis très-chagrinée. Imperia est pauvre, sans famille, sans soutien d’aucun genre, vous savez ? Je parie qu’il n’y a pas un chat auprès d’elle et pas vingt francs dans sa petite bourse ! Messieurs, mesdames, on se cotisera dans l'entr’acte, et, aussitôt que je serai morte, je cours chez la malade. Qu’est-ce qui vient avec moi pour m’aider à la veiller, si elle a le délire ?
— Moi ! m’écriai-je, pâle et hors d’état de me contenir davantage.
— Qui ça, vous? dit Œnone en me regardant d’un air ébahi.
— Mesdames et messieurs, on commence ! cria l’avertisseur en agitant sa cloche.
Cette brusque interruption me sauva de l’attention qui allait s’attacher à 'mon trouble et à mon désespoir. Je courus chez Impéria. Il n’y avait
dans la loge du concierge qu’un bonhomme sourd qui finit par comprendre que je m’informais de la jeune actrice et qui me répondit :
— Il paraît que ça ne va pas très-bien ; ma femme est auprès d’elle.
Je m’élançai vers l’escalier en lui criant que je venais de la part du médecin du théâtre. 11 me montra le fond du couloir et une porte entrouverte au rez-de-chaussée. Je traversai deux petites pièces très-pauvres, mais d’une propreté exquise, qui donnaient sur un bout de jardin, et je me trouvai en face de la portière, à qui je répétai le mensonge que je venais de faire à son mari.
Elle me reconnut tout de suite, el me dit en hochant la tète :
— Est-ce encore un conte que vous me faites?
— Comment saurais-je que mademoiselle Imperia est malade, si je ne venais du théâtre?
— Comment s’appelle le médecin ?
Je le lui nommai.
— Je commence à vous croire. Après tout, dans l’état où elle est... Entrez avec moi.
Elle rouvrit la porte, qu’elle tenait demi-fermée derrière elle, et je la suivis ; mais, quand je fus dans
cette chambre où sur un lit d’enfant dormait, écrasée par la fièvre, la pauvre jeune artiste, je fus saisi de crainte et de repentir. 11 me sembla que j’outrageais une agonie, et je n’osai ni m’approcher d’elle ni la regarder.
— Eh bien, tàtez-lui donc le pouls ! me dit la bonne femme, voyez si la fièvre augmente... Elle n’a pas sa connaissance, allez !
11 me fallait tâter le pouls ou renoncer à mon rôle de médecin. Je dus soulever ce pauvre bras inerte et prendre dans ma main cette main mignonne, brûlante de fièvre. Rien de plus chaste à coup sûr que cette investigation, mais je n’étais pas élève en médecine ; je ne pouvais rien pour elle, je n’avais pas le droit de lui imposer mon dévouement. Si elle eût pu ouvrir les yeux et voir sa main dans celle d’un inconnu, elle si austère et si farouche, son mal eût empiré par ma faute. En faisant ces réflexions tristes, je regardai machinalement une carte photographiée posée sur la petite table : c’était le portrait d’un homme ni beau ni jeune, un parent sans doute, peut-être son père. Il me sembla que ce visage fin et doux m’adressait un reproche. Je m’éloignai du lit, et je me décidai à dire la
vérité à l’humbie gardienne de la jeun« fille.
— Je ne suis pas médecin !
— Ah ! voyez-vous ! je m’en doutais !
— Mais je suis attaché au théâtre , et je sais que les artistes s’inquiètent de l’isolement de leur jeune camarade..., de sa pauvreté aussi. Ils vont faire une collecte, et une de ces dames se propose de la veiller. N’ayant rien à faire ce soir et craignant que vous ne fussiez embarrassée, je vous apporte ma cotisation. Je vois que vous lui êtes dévouée, et votre figure me dit que vous êtes . bonne et honnête. Ne la laissez manquer de rien, soignez-la comme si elle était votre fille, on vous aidera. Moi, je ne me permettrai de revenir que si on m’appelle, je n’ai pas le droit d’offrir mes services...
— Mais vous êtes amoureux d’elle, comme tant d’autres, n’est-ce pas? Ce n’est pas un crime; vous avez l’air bon et honnête, vous aussi. Je vous permets de venir demander de ses nouvelles à la loge. Voilà tout. Vous êtes trop jeune pour faire un mari; elle ne veut point d’amant, et ce n’est pas moi qui lui conseillerai une sottise. Allons, retirezvous et soyez tranquille : qu’on lui apporte ou non
de l’argent, que l’on m’aide ou ne m’aide pas, elle sera soignée comme ma fille, c’est vous qui l’avez dit; c’est gentil, mais c’était inutile. Adieu! remportez votre argent; j’en ai, moi, si la petite en manque.
Je n’osai pas retourner au théâtre , je sentais que j’allais être interrogé et que je me trahirais. Dans l’état oh je laissais la pauvre Impéria, je n’aurais pu prendre un air dégagé, ni inventer un nouveau mensonge.
D’ailleurs , j’étais las de mentir, et je rougissais de mes ruses. La sincérité est le fond de mon caractère.
Pour mettre d’accord ma conscience et mon amour, je pris la résolution de me consacrer réellement au théâtre. Jusque-là, je ne m’étais pas posé sérieusement la question; je ne m’étais pas demandé non plus si ma passion serait assez durable pour me conduire au mariage. Cette vieille honnête femme qui venait de me dire mon fait si simplement avait touché le fond de la situation. Je n’étais peut-être pas trop pauvre pour épouser une fille qui n’avait rien, mais j’étais trop jeune pour lui donner confiance. Je n’avais pas d’état, le
théâtre seul pouvait m’en donner un tout de suite, si je savais tirer parti de mes dons naturels. 11 ne me fallait peut-être que quelques mois pour être convenablement rétribué, et, s’il me fallait quelques années, qu’importe, si Impéria m’aimait et daignait se fiancer à moi?
Je n’oubliai pas mon père au milieu de mon rêve; celui de ce cher brave homme était de me voir devenir beau parleur. Il entendait par lk devenir avocat ou substitut, la chose n’était pas bien nette dans son esprit ; mais il ne pouvait pas avoir de préjugés contre le théâtre, il ne savait ce que c’était. Je ne crois pas qu’il fût entré une seule fois en sa vie dans une salle de spectacle. J’avais sur lui un ascendant que chaqüe année augmentait. Je ne pouvais pas désespérer de lui faire comprendre que, quand on est un beau par* leur, il vaut quelquefois mieux réciter les belles choses qu’ont écrites les autres que de débiter des sottises qu’on tire de soi.
En songeant ainsi, j’arpentais le quartier environnant, je parcourais la rue Notre-Dame-des- Champs, je longeais le jardin du Luxembourg, la rue de l’Ouest, la rue Vavin, et je revenais vers la
pauvre rue Carnot, guettant dans l’ombre l’arrivée d’GEnone, que j’y vis entrer à dix heures avec une autre femme. Ces dames, comme je l’ai su plus tard, connaissaient très-peu Impéria; mais elles étaient bonnes. A très-peu d’exceptions près, tous les acteurs sont bons. Quels que soient leurs travers, leurs passions, leurs vices même, ils sont d’une charité, d’un dévouement admirables les uns pour les autres. J’ai été par la suite à même de constater que nulle autre profession ne comporte autant de fraternité compatissante.
Je passai la nuit à errer comme une ombre à travers le vent et la pluie. A peine fit-il jour, que je frappai timidement au n° 17. On m’ouvrit aussitôt, et je vis debout la bonne portière qui me dit en souriant :
— Déjà levé? Allons, vous l’aimez bien, à ce qu’il parait? Réjouissez-vous, elle va beaucoup mieux. Elle a reconnu ses camarades. Elle n’a presque plus de fièvre. Je viens de dormir un peu, et je retourne auprès d’elle. Ces dames vont s’en aller pour revenir à midi.
— Me permettez-vous de venir savoir à oa*e heures...?
— Oui, mais, si elle est sauvée, vous nous laisserez tranquilles, pas vrai?
J’allai me jeter sur mon lit.
A onze heures, madame Romajoux — c'était le nom de cette portière — m’apprit que le médecin était venu. Il avait dit :
— Ce ne sera rien, nous en serons quittes pour la peur; quelle ne sorte pas avant cinq ou six jours, et tout sera dit.
En entendant prononcer le nom de madame Romajoux, je lui dis, saisissant un prétexte pour prolonger l’entretien, qu’elle ou son mari devait être de l’Auvergne.
— Nous en sommes tous deux, répondit-elle.
Et vous?
— Je suis d’Arvers.
— Nous de Volvie; c’est assez loin. Comment vous appelle-t-on ?
Je lui dis au hasard un nom qui n’était pas le mien .
— Qu’est-ce qu’ils font, vos parents ?
— Ils sont paysans.
— Comme nous étions ! Mais dites donc, mon payfe, vous êtes du monde comme nous, et vous pensez à cette demoiselle?
— Elle est actrice, j’étudie pour être acteur, et je ne suppose pas qu’elle soit fille de prince.
— C’est ce qui vous trompe. Il y a peut-être des princes dans sa famille. C’est une demoiselle noble.
— Qui s’appelle?...
— Je ne vous le dirai pas ; elle cache son nom.
Elle travaille au théâtre et chez elle pour payer la
pension de son père, qui est... qui est incurable
et dans la misère ; mais en voilà assez, vous me
feriez causer, et je ne dois pas dire ce qu’elle m’a
confié. Voyons, oubliez cette jolie fille. Elle n’est
pas pour vos beaux yeux, et je suppose que vous
la détourneriez de son devoir; seriez-vous bien fier d’avoir fait tomber une petite perle fine dans le ruisseau ? Si vous avez du cœur, laissez-la en paix.
— Je la respecte tellement, que je vous prie de ne pas lui parler de moi.
— Soyez tranquille! je n’ai pas envie qu’elle se perde, et je ne lui dis pas tout l’argent que je refuse et tous les galants que j’éconduis.
— Continuez, ma chère payse, continuez ! Vous êtes une femme adorable.
Elle se mit à rire, mais l’heure approchait oh
le médecin pouvait me surprendre. Je m’enfuis et j’allai voir la répétition. On allait débrouiller le dernier acte et on changeait la plantation du décor. 1! y avait un quart d’heure de repos pour les acteurs. #
— Ah ! le voilà ! s’écria madame Régine en me voyant entrer au foyer; expliquez-nous, mon petit, d’où vous connaissez notre Impéria.
— Moi ! je ne la connais pas, répondis-je ; je ne lui ai jamais dit un mot.
— Sur l’honneur ?
— Sur l’honneur.
— Mais vous en tenez pour elle?
— Pourquoi donc?
— Vous m’avez offert de la veiller comme si vous étiez son frère ou... Il rougit, messieurs! voyez comme il rougit!
— On rougit aisément et sans motif à mon âge, surtout quand on se voit interrogé par une personne de talent comme vous.
— Merci, vous êtes bien gentil ; après ?
— Après, après... Vous avez dit devant moi hier que cette demoiselle était pauvre, respectable, sans famille; vous avez parlé de fièvre, de délire. Son malheur et votre dévouement surtout m’ont atten-
dri, saisi... Je me suis offert sans songer à l’inconvenance de mon premier mouvement, — et voilà tout.
Elle me regarda dans les yeux avec malice, et ajouta :
— Est-ce que c’est vrai que vous vous êtes fait admettre comme cela chez nous pour apprendre le théâtre?
J’étais sûr de moi celte fois, et je lui répondis de manière à la convaincre.
L’incident n’eut pas de suites. On parla d’Impé-
ria, on l’estimait beaucoup, bien qu’en dehors du
théâtre on ne la connût pas ; mais on appréciait
sa bonne tenue, sa déférence aux conseils, sa
décence et sa fierté.
— Est-il vrai, bien vrai, dit quelqu’un, qu’elle soit un astre de pureté comme elle le parait?
— Moi, j’en suis sûre, repartit madame Régine. Si vous aviez vu ce pauvre petit ménage, si propre, si décent, si caché ! D’ailleurs, vous savez bien ce que Bellamare nous a dit de sa pupille ?
— Oui! elle avait dix-sept ans quand il nous l’a amenée, mais elle en a dix-huit.
— Eh bien, c’est tout comme, repartit Régine.
PIERRE QUI ROULE Gj
Dame! je ne vous réponds pas que, quand elle en aura vingt...
On fut interrompu par la reprise du travail, et on descendit au théâtre. Je restai seul dans le foyer avec le chef d’orchestre, un homme excellent et plein d’esprit, qui relisait le manuscrit des premiers actes pour voir où il aurait à placer quelques phrases musicales. Il était très-bon et trèspaternel avec moi; je me hasardai à lui demander ce que c’était que Bellamare, et, comme ce personnage va jouer un rôle important dans mon récit, j’appelle votre attention sur les détails qui me furent donnés.
— Bellamare? me dit le chef d’orchestre, vous n’avez pas encore entendu parler de Bellamare ? C’est l’ami de la maison, un ancien acteur d’ici. 11 jouait les comiques et il avait du talent ; mais il parlait du nez, et sa voix ne portait pas sur une aussi vaste scène. Il avait eu de grands succès en province. Ici, le public le toléra et ne voulut pas l’adopter, si bien qu’au bout de quelques années il s’en retourna en province avec une troupe qu’il recruta et dressa à sa guise. Il a fait ainsi tantôt bien, tantôt mal ses affaires, mais toujours
avec tant de délicatesse et de générosité, qu’il s’est acquis une véritable considération, et que, quand il s’enfonce, il trouve toujours des mains amies et confiantes qui le ramènent sur l’eau. Il n’a pas cessé d’entretenir des relations d’amitié avec nous tous, et, tous les ans, il vient nous voir au moment où nous fermons, pour engager les artistes sans emploi à courir la province avec lui. Ceux qu’il ne peut employer lui-même, il les recommande, il les renseigne, il leur trouve de l’occupation. Tout ce qui vient de Bellamare est bien accueilli partout. Enfin c’est une autorité et une notoriété dans la partie... Et j’y songe! ce que vous avez de mieux à faire, quand vous aurez un peu profité de ce que vous voyez ici, c’est de demander à Bellamare de vous faire débuter n’importe où... Si vous pouvez obtenir qu’il vous attache à sa troupe, vous aurez en lui un conseil précieux, un professeur de premier ordre pour le sérieux encore plus que pour le comique ; car, si la nature lui a refusé les moyens, l’intelligence y supplée, et c’est peut-être le maître le plus habile qui existe. Il voit d’un coup d’œil tout ce que l'on peut tirer d’un sujet, et, quand il a fait engager ici
la petite Impéria l'an dernier, il a dit à ces messieurs : « Elle sera correcte, mais froide, cette première année. Je la reprendrai aux prochaines vacances, et yous la rendrai meilleure. La troisième année, vous ne voudrez plus ’ia lâcher , et vous lui donnerez dix mille francs d’appointements. »
— Et en attendant? repris-je.
— Elle en gagne dix-huit cents, ce qui est bien insuffisant pour une fille honnête qui a des parents à sa charge ; mais c’est tout ce que peut espérer une débutante. Celle-ci est heureusement trèsadroite et très-courageuse. Tout en apprenant ses rôles, elle fait de la guipure très-belle que ces dames lui achètent sans la marchander. On sait qu’elle a besoin, et vraiment, quoiqu’on ne soit pas rigoriste ici, on ne peut pas s’empêcher de l’admirer. On sait bien que ça ne durera probablement pas, que la misère finit presque toujours par user la volonté, qu’un jour vient où le besoin de se reposer et de s’amuser l’emporte sur les principes...
— A moins qu’un honnête artiste ne se présente pour l’épouser?
— C’est une chance comme une autre. Je parie
que vous y songeriez, si vous aviez un état et dix ans de plus !
— Maestro, lui dis-je, on prétend que la jeunesse est le plus beau temps de la vie?
— C’est une opinion assez généralement répandue.
— Eh bien, moi, je trouve que cette opinion-là n’a pas le sens commun. Toutes les fois qu’à mon âge on est supposé former un projet quelconque, tout le monde se dépêche de vous crier : « Vous êtes trop jeune ! »
— Ah ! est-ce que...?
— Non, je ‘suis trop bien averti qu’un homme de vingt ans n’est bon à rien !
Je le quittai en maudissant mes belles années, et
en me jurant, quand même, que je m’attacherais à
Bellamare comme à la planche de salut.
Trois jours après, comme j’entrais dans ce même foyer des artistes, je tressaillis en voyant Impéria assise auprès du feu, et attendant la fin du deuxième acte en répétition, pour assister au troisième. La pauvre enfant était encore pâle et brisée. Son petit manteau était bien mince, sa chaussure bien mouillée. Elle se séchait d’un air indifférent et calme, les
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yeux fixés sur les tisons qui ne brûlaient guère. J’appelai Constant pour qu’il ranimât le feu. Elle le remercia sans s’apercevoir de mon initiative.
— Eh bien, lui dit Constant, ça va donc mieux? Savez-vous que ça vous a changée ? Est-ce que ce n’est pas trop tôt pour sortir?
— Il faut bien faire son devoir, monsieur Constant, répondit-elle de cette voix pure et vibrante qui me remuait le cœur.
Elle prit sa broderie et se mit à faire cette merveilleuse guipure qu’elle faisait si vite et si bien. Je la regardais en profil perdu, car je n’osais faire un pas pour la voir en face. Elle était dix fois plus jolie au jour qu’aux lumières. Sa peau était d’une finesse lustrée, ses longues paupières brunes caressaient ses joues, sa belle chevelure châtain clair se tordait sur sa nuque blanche et ferme où frisottait un nuage de petits cheveux échappés de la coiffure. Elle était plus petite que je ne pensais, franchement petite, mais si bien proportionnée et si élégante de lignes, qu’elle m’avait semblé presque grande sur la scène : ses pieds et ses mains, son oreille mignonne, étaient des chefs-d’œuvre. Il m’arriva de tousser, car j’avais pris presque une
pleurésie h passer la nuit dehors durant sa fièvre. Elle se retourna comme surprise, et, en me rendant mon salut, elle eut un petit clignotement froid ou méfiant qui semblait dire : « Quel est ce monsieur? » mais son attention ne s’attacha pas à un nouveau visage de plus ou de moins; elle reporta les yeux sur son ouvrage, et rien ne me donna l’espoir que ma maudite heureuse figure l’eût frappée.
Je pris mon courage à deux mains, comme on dit. Je feignis de regarder le portrait de Talma, placé du côté de la cheminée. Je m’étais rapproché; mais je lui tourrfais presque le dos, et alors je m’imaginai qu’elle se préparait à laisser la cheminée libre pour ne pas se trouver près de moi. Je ne voulus pas voir s’accomplir son mouvement de retraite, et, toussant encore, cette fois pour me donner une contenance, je sortis par la porte qui conduit au théâtre. J’allai m’asseoir à l’orchestre, et j‘entendi9 M. Bocage dire au régisseur, en lui montrant l’ingénue qui répétait :
— Léon, cette petite ne va pas du tout, elle est impossible ! A la fin de l’acte, il faudra y renoncer. Impéria ne serait pas plus passionnée, mais elle ne
serait pas gauche et vulgaire. Est-ce qu’elle n’est pas guérie?
— Je ne crois pas.
— Faites donc demander. . .
Je me hasardai à dire que mademoiselle Impéria était au foyer.
— Et pourquoi diable y reste-t-elle? — Mon cher enfant, ajouta-t-il en s’adressant à moi, ayez l’obligeance d’aller lui dire que nous désirons, dans son intérêt, qu’elle soit là.
Je ne fis qu’un bond du théâtre au foyer, et je rendis compte de ma mission d’une façon si humble, qu’elle en fut étonnée et ne put réprimer un léger sourire.
— Oui, monsieur, répondit-elle , je vais avoir la bonté d’obéir.
Elle fourra son ouvrage dans sa poche et alla s’asseoir à l’entrée de l’orchestre. Bocage lui fit un signe de tête auquel elle répondit par un salut à la fois digne et respectueux. D’un autre signe, il me rappela, et, me passant son chauffe-pieds de fourrure :
— Cette enfant est encore souffrante, me dit-il, donnez-lui ça.
Je mis presque un genou en terre pour placer celte fourrure sous les pieds d’Impéria. Elle me remercia avec l’aisance d’une femme habituée aux égards, et remercia d’un nouveau salut son directeur. Elle recevait cette charité comme une bonne princesse reçoit l’hommage qui lui est dû. Je fus frappé en ce moment de l’expression ferme et calme de sa physionomie, j’en fus même effrayé. Elle n’avait pas besoin, elle, d’étudier les autres acteurs pour avoir des manières nobles et simples, elle leur en eût remontré à tous. Que je me sentais gauche et petit devant elle !
Pendant que l'ingénue pataugeait dans la dernière scène de l’acte, le régisseur impatienté, après avoir échangé quelques mots avec l’auteur, vint auprès d’Impéria :
— Faites attention à ce qu’on reproche à votre camarade. Le rôle va lui être retiré. Soyez prête à le répéter demain.
Impéria ne répondit rien, une larme coula sur sa joue.
— Eh bien, qu’est-ce que c’est? reprit le régisseur.
— Ah ! monsieur, je n’avais pas encore élé forcée de faire de la peine à quelqu'un !
PIEKHK QUI HOULE
— Il faut vous habituer à ça, mon enfant, c’est le théâtre !
Le lendemain, elle remplaçait mademoiselle Corinne, qui se déclarait son implacable ennemie.
La pièce marchait mieux et plus vite. Je remarquai que, lorsqu’on avait à chauffer un peu le jeu trop posé d’Impéria, on lui parlait toujours avec une extrême déférence, et que, dans les parties du rôle où ressortaient ses qualités, on l’encourageait beaucoup. Évidemment, on avait pour elle une considération au-dessus de son âge et de sa position. Elle le devait à sa tenue et à sa douceur, qui imposaient à la fois le respect et l’intérêt. Au foyer, cette secrète influence se faisait sentir encore plus. Les acteurs sont des enfants parfois mutins, légers et prêts à tout casser; mais ce sont des enfants impressionnables, des observateurs délicats, des instruments très-sensibles qu’un souffle met en vibration. Superbes et cruels dans le dénigrement, ils sont toujours prêts à l’enthousiasme, et il arrive souvent que deux ennemis irréconciliables s’applaudissent l’un l’autre avec transport sous le coup d’une admiration sincère. Ils ont la liberté de jugement des virtuoses irresponsables. Leur vie intel-
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lectuelle est un laisser aller cruel ou généreux à l’excès. Obligés de débiter les choses bonnes ou mauvaises qu’on leur impose, ils ne se défendent de rien, de l’engouement pas plus que du dédain.
Impéria était donc appréciée, et, lorsqu’elle se trouva pour la première fois en contact avec la troupe dans une pièce nouvelle, grand sujet d’émotion toujours pour les sujets qui en sont ou qui regrettent de ne pas en être, on se convainquit pleinement de cette pureté d’âme et de cette noblesse de caractère que l’on n’avait encore fait qu’entrevoir et pressentir. On s’occupa d’elle, on la contraignit à causer en lui parlant comme elle méritait qu’on lui parlât, on mit de la coquetterie à l’apprivoiser, et, quand elle traversait le foyer au milieu d’une causerie un peu trop montée de ton, le jeune Frontin disait :
— Chut, messieurs ? voilà l’ange qui passe !
Enfin, la voyant affranchie de toute méfiance, j’osai me mêler aux conversations qui s’établissaient autour d’elle et du groupe des femmes. C’était toujours à quelque autre que je parlais. Elle fut la dernière à qui je me permis d’adresser la parole ; mais la destinée me poussait, et ces premières
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paroles de ma part furent malgré moi une déclaration.
On parlait mariage à propos de la publication de bans d’un jeune tragique de la troupe, qui épousait une jeune et belle soubrette.
— Ils ont raison, ces enfants, disait l’un.
— En voilà une folie ! disait l’autre.
Et, chacun donnant son avis sur les avantages et les charges de la famille, mon ami Frontin m’interpella :
— Et le beau surnuméraire, dit-il, l'aspirant garanti, qu’est-ce qu’il en pense?
— Moi, répondis-je, je suis un enfant, j’ai la conOance de mon âge ; je ne comprends pas qu’on n’épouse pas la femme qu’on aime.
— C’est très-gentil, dit Régine ; mais, comme à votre âge on aime toutes les femmes, cela fait bien des mariages qu’on se mettrait sur les bras.
— A mon âge, repris-je éperdûmenten m’adressant à Impéria, qui souriait, on n’aime qu’une femme...
— A la fois peut-être ! reprit Régine ; mais à coup sûr c’est la première qui vous passe sous le nez qu’on prend pour son idéal.
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— L’idéal '! ça n’existe pas ! dit le gros personnage chargé des rôles de financier, en s’adressant au raisonneur.
Le raisonneur plaça ici un discours qui semblait emprunté à son répertoire. Il était devenu trèsdisert à force de raisonner en scène. Il dit que l’idéal était une chose relative, que chacun le bâtissait de toutes pièces dans son cerveau, le parait des séductions auxquelles son tempérament le rendait accessible.
— J’ai connu, dit-il, un homme de talent délicat et d’apparence exquise qui avait pour idéal une femme grasse, sachant bien faire la cuisine. — A votre âge, ajouta-t-il en s’adressant à moi, c’est le contraire, on aime les femmes diaphanes, qui ne vivent que de rosée.
— Ne t’en défends pas, me cria le jeune comique, un jeune premier doit être comme ça. Couper son pain en mouillettes et le tremper pour son déjeuner dans un bouton de rose; rien d’assez subtil, rien d’assez parfumé pour Lindor ou pour Célio : aussi rien de moins propre aux soucis du ménage ! Voyez-vous d’ici Cinthio del Sole occupé à débarbouiller ses marmots? Non, l'acceso, celui
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qui toujours brûle, est trop beau, trop propre et trop enrubanné pour tomber dans la graisse du pot-au-feu ! — Qu’en dit la judicieuse Impéria ?
— Quoi ? dit Impéria, qui ne s’attendait pas à l’interpellation ; de qui parle-t-on ?
— Regardez le berger Pàris qui vous contemple en rougissant, reprit le comique en me poussant devant elle. Comment trouvez-vous celui-là ?
— Très-bien élevé, toujours ! répondit Impéria sans lever les yeux sur moi; c’est tout ce que je sais de monsieur.
— C’est toujours ça, reprit le Frontin; vous n’en pourriez dire autant de moi ! ,
— Je n’ai pas à me plaindre de vous plus que des autres.
— Est-elle jésuite ! elle me déteste ! Allons, je me formerai ! L’aspirant me donnera des leçons ; il me fera répéter le salut du matin, la présentation du fauteuil, la manière de ramasser l’ouvrage qui tombe et d'y replacer l’aiguille sans tirer le point, car il sait faire tout cela, lui, le sournois !
— Je saurais me dévouer davantage, répondisje, et sans ridicule peut-être !
PIERRE QUI BOUEE
— Te dévouer jusqu’à la mort, n’est-ce pas ?
repartit Frontin avec emphase.
Et, comme Impéria surprise me regardait enfin avec quelque attention, je répétai : « Jusqu’à la mort! » avec un accent de comiction passionnée qui la fit légèrement tressaillir.
— Le coup est porté ! s’écria Frontin ; la flèche est décochée, là, droit au cœur !
— Au cœur de qui? demanda-t-elle avec une tranquillité désespérante.
— Au seul cœur que je sache encore libre dans la compagnie.
— Le mien? Qu’en savez-vous, monsieur *** ?
— Ah ! c’est différent, pardon ! je ne supposais pas... On disait... Voyez les femmes, et comme les Agnès vous trompent !
— Je ne suis pas une Agnès. Personne ne me tyrannise.
— Mais Horace...
— Je ne connais pas Horace.
— Voyons, reprit Régine, dis-nous donc la vérité, petite ! Tu es honnête ; donc, tu n’es pas prude, et tu n’es pas arrivée à dix-huit ans sans préférer quelqu’un ?
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J’étais prêt à me trouver mal, et on fit remarquer ma pâleur ; Impéria eut la cruauté implacable de la vertu, elle répondit en souriant :
— Vous tenez à le savoir? Eh bien, je ne tiens pas à le cacher. Il y a, bien loin d'ici, quelqu’un que j’aime très-sincèrement.
Je ne sais si on lui fit des questions indiscrètes, ni comment elle s’en débarrassa... Je sortis précipitamment, et j’allai promener mon désespoir sous les marronniers du Luxembourg.
Quelle blessure , quelle chute, quelle colère et quelle douleur ! Je peux rire aujourd’hui de la cause; mais mon cœur saigne encore au souvenir de l’effet.
Il fut si profond , que je m’en effrayai moimême. Étais-je donc fou ? Comment et pourquoi étais-je à ce point épris d’une personne que je connaissais depuis si peu de jours et à qui je parlais pour la première fois ? Que savais-je d'elle après tout? Pourquoi m’étais-je planté dans la cervelle d’arriver le premier dans sa vie et de lui plaire à première vue ?
Comme je redescendais l’allée de l’Observatoire, je me croisai avec Léonce, un de nos jeunes
premiers, joli garçon très -braque et très-mauvais acteur, qu’il m’eût été bien facile de remplacer d’emblée, si j’eusse été mauvais camarade. Il avait l’air sombre et désolé.
— Ah! mon cher Laurence, s’écria-t-il en se jetant presque dans mes bras, si tu savais comme je souffre î
— Quoi donc ? qu’as-tu ?
— Elle aime quelqu’un !
— Qui, elle?
— Impéria ! elle vient de le dire tout haut et d’un aii de bravade pour nous tous !
— Je le sais bien, j’y étais !
— Tu étais là ? Tiens, c’est vrai, c’est à propos de toi ;... mais ce n’est pas à cause de toi qu’elle a parlé comme elle l’a fait! c’est à cause de moi, va, et pour me désespérer.
— Tu l’aimes donc ?
— Éperdûment!
Je n’en savais rien, et en cela j’étais aussi fou que lui, qui se croyait le seul aspirant. Je me gardai bien de lui ouvrir mon cœur, et je feignis de le plaindre, enchanté d’avoir quelqu’un à qui parler d'elle. II l’aimait depuis qu’elle était entrée à l’O-
SI
déon, lui sortant du Conservatoire, elle venant de la province. Il s’était enquis, il avait cherché avec persévérance, il savait la véritable naissance, la véritable destinée d’Impéria. Il s’était juré de ne jamais trahir les secrets qu’il avait surpris, et il me les racontait, à moi, qu’il connaissait depuis huit jours et qu’il tutoyait pour la première fois.
Impéria s’appelait Nancie de Valclos. Elle était du Dauphiné. Son père, le marquis de Valclos, était un homme intelligent, généreux, très-estimé dans son pays. Il adorait sa femme, qui était trèsbelle, et il faisait lui-même l’éducation de sa fille, dont il était fier à juste titre. Madame de Valclos, qui n'avait jamais fait parler d’elle, eut tout à coup, à quarante ans, une aventure horriblement scandaleuse avec un officier de la garnison. Le mari tua l’amant, la femme se suicida ; M. de Valclos devint fou au bout de trois mois, après avoir jeté toute sa fortune dans une entreprise absurde, où le poussa l’impatience de réaliser son avoir pour s’expatrier avec sa fille.
— Mademoiselle de Valclos se trouva autant
dire orpheline à l’âge de vingt ans, car elle nous
trompe, observa Léonce au milieu de son récit. Elle
SS
a vingt-deux ans. Elle cache son âge pour déguiser par tous les moyens son identité ; elle pourrait aussi bien faire croire qu’elle est encore plus jeune qu’elle ne le dit. Une figure aussi parfaite n’a pas d’àge.
11 poursuivit :
— Comme M. de Valclos avait été dupé à la veille de l’aliénation mentale bien constatée, et lorsqu’il était déjà fou probablement, sa fille eût pu plaider et repêcher au moins quelques débris de son patrimoine. On le lui conseilla, elle refusa froidement. L’aventure de sa mère, cause de la démence de son père, avait fait trop de bruit pour qu’elle l’ignorât, et il était impossible de plaider sans faire allusion à cette cause. Elle se laissa entièrement dépouiller, et, lorsqu’elle put constater qu’il ne lui resterait pas même de quoi nourrir son malheureux père, elle songea à travailler,
» Quoiqu'elle eût des talents et de l’instruction, elle ne trouva pas de ressources immédiates, et elle prit secrètement un parti extrême. Bellamare, l’iropresario galant homme dont tu as dû entendre parler chez nous, avait donné à diverses reprises des représentations dans la ville qu’elle habitait, il
avait môme, dans les temps heureux de la famille de Valclos, dirigé la comédie de société au château de Valclos. 11 y avait passé quelques jours, il y avait rempli un rôle et fait débuter, devant les parents et les amis, la petite Nancie, alors âgée de douze ans. Il l’avait trouvée si bien douée, qu’il avait dit devant elle en riant :
» — C'est grand dommage qu’elle soit riche. Il y a en elle l’étoffe d’une artiste.
» L’enfant n’avait jamais oublié cette parole. La pauvre demoiselle se la rappela, et courut trouver Bellamare, qui jouait à Besançon. Elle n’eut pas besoin de lui raconter sa triste histoire, il la savait. Il lui dit du théâtre tout ce qu’un honnête homme doit en dire à une honnête fille. Elle ne s’en effraya pas. Il paraît même qu’elle lui répondit :
» — Moi, je suis invulnérable. Le souvenir de nos malheurs et de nos déchirements est entré en moi comme un fer rouge ; jamais je ne serai tentée de commettre une faute.
» Bellamare céda, jura de lui servir de père, et, ne voulant point partir avec elle d’un lieu où elle était connue, il lui donna rendez-vous en Belgique, où elle débuta sous le nom d’Impéria et où personne
ne soupçonna le mystère de sa vie. On ne sut pas en Dauphiné ce qu’elle était devenue. On apprit qu’elle avait conduit son père du côté de Lyon, chez un ménage de vieux domestiques qui lui étaient complètement dévoués et qui le soignaient comme un enfant. Sa folie est douce, à ce qu’il paraît. Il a entièrement perdu la mémoire, et ce ne serait pas un service à lui rendre que de la lui faire retrouver. On croit que mademoiselle de Valclos est partie comme institutrice pour la Russie. Ici, on n’a rien découvert non plus. Il n’y a que le père Bocage qui sache tout, et moi... qui ai tout appris,... hélas! et, te l’a vouerai-je? en écoutant à travers une porte !... C’est que j’en suis fou ! vois-tu. C’est que, pour lui plaire et la persuader, je suis capable de tout; c’est que... Mais tout est perdu! Elle est, elle sera toujours vertueuse, c’est vrai, mais elle aime quelqu’un !
— Qui crois-tu que ce puisse être? demandai-je à Léonce en feignant de m’intéresser à son chagrin.
— Ah! qui peut savoir? s’écria-t-il en faisant de grands gestes : elle a dit quelqu'un bien loin d'ici ! C’est peut-être un artiste quelle a connu à
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Bruxelles,... peut-être uu noble à qui elle était fiancée en Dauphiné avant ses malheurs.
— Si c’est un noble, il se conduit comme un vilain en l’abandonnant au rude travail qu’elle fait. Il est sans doute riche, et il l’oublie ! Quand elle en sera bien sûre, elle l’oubliera aussi !
— Oui ; c’est un espoir que tu me donnes, je t’en remercie! et puis je me dis aussi qu’elle a peut être inventé cet amour-là pour mettre le mien à l'épreuve.
— Elle sait donc que tu l’aimes?
— Oui, certes ! Je le lui ai écrit, il y a déjà quelque temps, dans les termes les plus persuasifs et les plus respectueux.
— En lui offrant le mariage?
— Oui; mon père est notaire, il a de la fortune, et j’en aurai.
— Et il consentira au mariage ?
— Il faudra bien !
— Et Impéria t’a répondu?...
— Rien. Elle n’a pas eu l’air d’avoir reçu ma lettre.
— Ce qui ne t’empèche pas d’espérer ?
— J’espérais ; à présent, je crains ! Que me conseilles-tu?
— Rien. Observe-la et attends.
— Alors, tu crois que je ne dois pas y renoncer?
— Je n’en sais absolument rien.
— Allons dîner ensemble, reprit-il ; tu me laisseras te parler d’elle. Si je restais seul, je sens que je ferais quelque folie.
Je l’écoutai divaguer toute la soirée, la plupart du temps sans entendre un mot de ce qu'il me disait. Je le trouvais stupidement présomptueux d’aspirer à l’attention d’Impéria, et je prenais pour mon compte les puériles consolations que je lui offrais. Sans songer que j’étais aussi fat que lui, je me plaisais ît me persuader qu’elle avait menti pour se débarrasser des poursuites de Léonce, et que ce n’était pas moi qu’elle avait eu l’intention de décourager.
En voyant Léonce si ridicule, je profitai pourtant do ma rivalité pour me promettre de n’agir en rien comme lui. Il ne cacha son grand désespoir à personne, et le bruit qu’il en fit empêcha qu’on n’en fit à propos de moi. Je me montrai très-gai, très-dégagé, et, niant que j’eusse fait aucune déclaration indirecte à Impéria, je prétendis avoir exprimé ma manière de voir en général sur
l’amour et le dévouement : je réussis à ne pas être trop bête et à détourner, sinon les soupçons, du moins les lazzis. Léonce sembla les provoquer par sa sottise, et il me rendit le service de les accaparer.
Impéria eut un petit succès dans la pièce nouvelle ; elle joua bien et plut généralement. Elle n’en parut pas enivrée le moins du monde, et à nos compliments elle répondit qu’elle ne se dissimulaiv pas tout ce qui lui restait à apprendre encore pour être quelqu’un au théâtre. Cependant, elle prit de l’aplomb. Elle montait un petit degré de l’échelle et paraissait satisfaite. On sut que Bellamare lui avait écrit pour la féliciter et l’encourager. Mademoiselle Corinne se laissa vaincre par sa douceur et sa raison, d’autant plus qu’elle avait été sévèrement contredite par tout le monde quand elle avait essayé de calomnier Impéria.
t La pièce nouvelle amenait tous les soirs Impéria au théâtre. Elle avait déjà un rôle dans la prochaine pièce que l’on ne tarda point à répéter. Elle passait donc presque tout son temps à travailler, et je pouvais la voir à toute heure ; mais, ne voulant pas que mon père pût croire que la paresse me faisait changer d’état, et ne voulant rien déci-
PinRRE OUI HOULE
der sans son consentement, j’eus soin de continuer mes études de droit, et je me retirais à neuf heures du soir pour travailler jusqu’à deux heures du matin. Je me levais tard, j’étais au théâtre à midi pour tout le reste du jour, sauf l’heure du dîner. Imperia faisait le rude métier de répéter trois et quatre heures dans la journée et de jouer "trois ou quatre heures le soir avec un changement de costume à chaque entr’acte. Le reste du temps, elle faisait de la guipure ou étudiait son rôle chez elle. Elle ne perdait pas un instant, et le calme qu’elle portait dans cette terrible vie était inconcevable. Elle avait tant d’intelligence et d’instruction, que rien ne lui était étranger, et qu’elle causait de tout avec une aisance modeste. Elle ne paraissait jamais triste et jamais gaie. La découverte de son âge véritable m’avait un peu calmé dans les premiers jours, non qu’elle fût moins belle et moins désirable pour être une fille majeure ; mais comme ces deux ans qu’elle avait de plus que moi me rejetaient en arrière! comme le chef d’orchestre avait eu raison de me dire que j’étais trop jeune pour me permettre d’énoncer des projets d’avenir quelconque !
Malgré ce nouvel obstacle bien évident pour moi, malgré le soin que j’apportai à paraître sage, je sentis bientôt se réveiller l’intensité de mon désir ; c’était comme une démence, une idée fixe. Les prétentions insensées de Léonce me donnaient la force de cacher mon mal, non celle de le vaincre. J’étais attiré par Impéria, a son insu, comme le papillon par la lumière; je voulais absolument me brûler. Elle était plus que moi par la naissance et l’éducation, par sa position déjà presque faite et son avenir déterminé, par son talent, incomplet encore, mais que je n’atteindrais peut-être jamais, par son âge enfin, qui lui donnait plus de raison que je n’en avais, par son expérience du malheur, qui lui donnait plus de force et de mérite.
Que pouvais-je lui offrir? Une figure que l’on vantait et qui ne lui plaisait peut-être pas, une petite somme qui représentait de quoi vivre pauvrement durant les deux ou trois années de mon apprentissage, et un amour enthousiaste qu’elie n’avait pas de motifs pour croire durable.
C’est ce qu’elle me fit parfaitement comprendre lorsqu’elle fut forcée de remarquer mes soins et de deviner l’émotion de mon silence. Je m’observai
encore plus, car tout ce que je craignais au monde, c’est qu’elle ne me prit en méfiance et ne me priât de ne plus jamais lui adresser la parole. Je m’attachai à détourner ses soupçons, et autant j’avais désiré qu’elle sût mon amour, autant je m’appliquai à lui faire croire qu’elle s’était trompée ou que j’avais renoncé à ma chimère. Je poussai la dissimulation et la couardise ’ jusqu’à faire un doigt de cour à mademoiselle Corinne, tremblant qu’elle ne prît au sérieux les compliments que je lui adressais. Elle ne s’en soucia guère, elle visait à des conquêtes plus solides. Léonce, éconduit sévèrement par Impéria, donna le change à son dépit en essayant de prendre Corinne au sérieux. Elle se moqua de lui, et, quant à moi, elle me dit, enbonne camarade , qu’elle regrettait ma situation précaire, et ne comptait pas faire un mariage d’amour.
Dieu sait que je ne lui avais parlé ni d’amour ni de mariage. Je m’étais contenté de lui parler de sa beauté, qui était assez .problématique ; néanmoins, mon naïf stratagème réussit. Impéria, qui était au fond bien naïve elle-même, se laissa persuader que je ne songeais point à elle, et. dès lors, elle me