‹ Pierre qui rouleChapitre 12 sur 14 · IG · texte numérisé non relu

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gentilhomme et n’exhibait ni ne cachait sa particule. 11 avait joui d’un capital de cinq cent mille francs, et, pendant sa jeunesse naïve et sérieuse, il avait vécu à la campagne, sur ses terres, adonné à la collection des ouvrages qui traitent du théâtre. Pourquoi cette manie plutôt qu’une autre ? En fait de manies, il ne faut jamais s’étonner de rien ; si on pouvait remonter à la source mystérieuse d’où découlent les innombrables fantaisies du cerveau humain, on trouverait des hasards tombant nécessairement sur des aptitudes.

Tant il y a que Fontanet se trouva ruiné, un beau matin de 1849, par un ami lancé dans les affaires à qui il avait laissé prendre une hypothèque de cinquante mille francs sur son bien. C’était alors une spéculation comme une autre d’emprunter une faible somme sur un immeuble important, de ne pas la rendre, de faire forcer par-dessous main la vente de l’immeuble et de le racheter, toujours par-dessous main, à vil prix. De nombreuses existences ont ainsi croulé pour enrichir secrètement les capitalistes prudents et avisés.

Victime de cette aimable opération, Fontanet trouva superflu de s’cn plaindre, et, s’imaginant

PIERRE QUI ROUEE

que sa science archéologique du théâtre le rendait propre à aborder la scène, il se fit comédien. La nature lui avait tout refusé, sauf l’intelligence : ni voix, ni physique, ni prononciation, ni aisance, ni mémoire, ni présence d’esprit. Il n’eut aucun succès, ce qui ne l’empêcha pas de trouver son nouvel état très-amusant, et de continuer à collectionner pour les autres les livres et gravures qu’il ne pouvait plus acheter pour son compte. Ayant obtenu un emploi subalterne au théâtre de Lyon et cherchant un logement, il trouva pour un prix infime une espèce de boutique qu’en raison de son exiguïté on ne pouvait louer à aucun marchand. Il y installa son grabat ; mais, dès le lendemain, il se dit qu’ayant une boutique, il devait y vendre quelque chose, et il acheta, moyennant vingt francs, un fonds de jouets d’enfaht, toupies, balles, cordes et cerceaux En même temps il se mit à confectionner lui-même des pelles et de petites brouettes de bois. Son commerce alla très-bien et eût pu prospérer encore ; mais la troupe à laquelle il était attaché quitta Lyon, et il ne put se résigner à ne plus être artiste. Il céda son fonds à un juif qui connaissait sa manie, et qui lui donna en échange un portrait apocryphe

PIERRE OIM ROULE

d'un acteur antique. C’était un petit bronze quelconque adroitement orné d’une légende menteuse. Fontanet crut tenir un trésor et chercha à le vendre. Il en trouva un millier de francs, et ne put se résoudre à s’en séparer, jusqu’au jour où il découvrit la fraude et s’en consola eir disant :

— Quel bonheur que je ne l’aie pas vendu mille francs ! comme j’aurais trompé l’acquéreur !

Dans une ville du Piémont, il rencontra unedame pieuse qui le pria de lui indiquer un bon peintre. Elle voulait orner sa chapelle particulière d’un tableau de deux mètres de haut sur un mètre de large, représentant son saint patron, et elle offrait cent francs à l’artiste. Fontanet offrit de faire le tableau lui-même. De sa vie, il n’avait touché un pinceau, ni tracé une figure. Il se mit à l’œuvre résolûment, copia comme il put un saint quelconque sur la première fresque venue et signa avec orgueil : de Fontanet , peintre de sujets religieux. li eut d’autres commandes, fit des enseignes flamboyantes et commençait à gagner sa vie, quand un hasard l’emporta en un autre lieu où la passion de la céramique s’empara de lui et lui fit commettre de nombreux vases étrusques qu’il vendit à des

Anglais, mais pour un prix si modique, qu’en vérité ils n’étaient pas volés et se réjouissaient de voler le vendeur ignorant.

Ce que Fontanet avait gagné sur ses tableaux, il le prêta à un directeur de troupe ambulante qui ne le lui rendit pas; ce qu’il avait gagné sur ses vases, il le donna à une pauvre, mendiante pour élever un enfant dont la figure lui -avait servi de modèle, et qu’il fit entrer dans une école. C’est ainsi qu’après avoir fait cent petits métiers et cent petits commerces, sans avoir rien gardé pour lui-même et sans pouvoir se résoudre à quitter le théâtre, qui, de toutes ses industries, était la plus ruineuse, en ce sens qu’elle ne lui permettait de se fixer nulle part et le mettait sans cesse en contact avec des exploiteurs ou des nécessiteux qui le dépouillaient, il nous offrit à Florence -de jouer les Financiers. Il avait fini par acquérir un certain talent depuis ses débuts. Il nous /ut utile, et il était si aimable, si gai, si original et si sympathique, que nous regrettâmes beaucoup quand force nous fut de le quitter.

Je ne vous raconterai pas mes voyages, j’en aurais pour trois jours, et mes souvenirs, bons

PIF. R RK QUI R OtTLÊ

peut-être à défrayer une causerie à bâtons rompus, retarderaient ce qui vous intéresse, l’histoire de mes sentiments et de mes pensées.

Je vous ferai donc passer à vol d’oiseau par Turin, Florence, Trieste ; je vous ferai revenir par l’Autriche et la Suisse, où nous fîmes nos comptes, à Genève après quelques soirées assez bonnes. Nous avions boulotté, comme disait Moranbois , nous avions soixante-quinze francs de bénéfice net à partager entre sept sociétaires ; mais nous avions fait un voyage intéressant et presque confortable, les pensionnaires étaient payés et l’ami de Léon fut remboursé. Lucinde, Lambesq et Régine nous quittaient. C’était l’époque de mes vacances, et mon père m’attendait. Les autres associés allaient tenter fortune, on ne savait encore où. Je leur promis de les rejoindre après l’hiver, que je voulais passer à Paris, et, cette fois, Moranbois accepta l’emprunt de mes mille francs, nécessaires pour mettre mon directeur et mes camarades en état de se réorganiser.

Rentré dans mon faubourg de petite ville, entouré des raves et des asperges paternelles, j’eus le loisir de me résumer, comme je vais tâcher de le faire pour vous.

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