PI EU K E UU1 HOULE
— Nous avons mille francs de Léon, répondit Moranbois, c’est assez pour nous remettre à flot. Je pourrais endetter le patron sans qu’il le sût, mais ce ne serait pas un service à lui rendre. Si tu veux lui être utile, viens voyager avec nous en associé.
11 m’expliqua alors que Bellamare, Léon, Impéria, Anna, Marco et lui-même avaient résolu de mettre en commun les produits du travail, et que, après avoir prélevé le payement des pensionnaires et les dépenses communes, ils se partageraient intégralement par portions égales les bénéfices.
— Les bénéfices, ajouta-t-il, il n’y en aura pas ; mais nous aurons vécu, travaillé, mangé, voyagé pendant une année sans être à charge à personne. Vois si tu veux être de la partie. Tu as besoin de secouer ta casserole et d’éteindre ton fourneau, les médecins l’ont dit. Tu ne voyageras pas seul, ça coûte trop cher et c’est triste ; avec nous, tu seras de bonne humeur, et les dépenses seront payées par les recettes.
— J’accepterais joyeusement, lui dis-je, si j’avais assez de talent pour contribuer effectivement aux recettes; mais je n’en ai pas, je ne serais qu'une charge de plus.
l’IERRE QUI ROULE
— Tu te trompes; talent ou non, tu attires le sexe, et tu nous remplis les avant-scène. Léon, dans les rôles tendres, est plus mauvais que toi : on ne l’aime que dans le dtfame. Nous ne t’avons pas remplacé, faute de quibus pour engager un amoureux ; tu nous étais très-utile, on s’en est aperçu après ton départ; nous avons baissé.
J’avouai à Moranbois que cette exhibition de ma personne m’humiliait beaucoup. Pour se faire pardonner de poser comme un modèle devant le public, il faut savoir parler à son intelligence eu même temps qu’à ses yeux. Moranbois, tout pénétrant et intelligent qu’il était, ne comprit rien à mon scrupule et m’en railla. Il pensait que, quand on est beau et bien fait, il n’y a pas d’impudeur à se produire. Je vis reparaître en lui l’ancien saltimbanque, l’Hercule de carrefour, exhibant avec satisfaction son torse et ses biceps.
Je consultai Imperia sur la proposition de Moranbois ; son premier mouvement fut d’en accueillir la pensée avec une joie aimable et sincère, puis je la vis devenir inquiète et irrésolue. Je devinai qu’avertie par les suppositions de Bellamare, elle craignait d’encourager mon amour. Je la rassurai en
lui disant que j’avais une fiancée dans mon pays, mais que j’étais trop jeune pour songer au mariage et que j’étais libre de courir le monde à ma guise, au moins pendant une saison. Je crus pouvoir lui faire le mensonge qu’elle m’avait fait, et, comme elle s’était attribué un amour pour se préserver de mes espérances, je m’en supposai un pour me préserver de ses méfiances.
Dès lors, elle insista vivement pour m’emmener, et le médecin qui m’avait soigné lui donna raison. Si je me remettais au travail du cabinet avant six mois, j’étais perdu. Je l’écrivis à mon père, qui m’approuva par la main du maître d’école, son secrétaire. Moranbois et Bellamare m’accueillirent avec transport. Bellamare rédigea une belle page d’écriture qui résumait nos conventions d’association, et nous voulûmes qu’il y fût ajouté une clause moyennant laquelle il conservait son autorité absolue de directeur sur ses pensionnaires. Nous ne voulions pas que l’un d’entre nous, dans un jour d’excitation nerveuse ou de lassitude misanthropique, pût entraver par des discussions oiseuses l’exercice d’une direction aussi active et aussi intelligente que la sienne.
Anna quitta courageusemeut son amant, qui la malmenait et qu’elle pleura quand même. Cette fille, toujours déraisonnable et malheureuse en amour, était en amitié la plus estimable et la plus solide des femmes. Elle n’avait ni dépit ni ran-
eune, et même elle me savait gré de n’avoir pas profité d’un peu d’émotion qu’elle avait eue auprès de moi dans les premiers jours de notre tournée. Elle se réjouit donc de me voir associé à la nouvelle campagne. Léon, qui revint de Blois, et Marco, qui revint de Rouen, me firent le même accueil et me soutinrent que j’étais un artiste. Nous partîmes pour l’Italie dans les derniers jours d’août, sans attendre la fermeture de l’Odéon et sans emmener Régine, qui devait nous rejoindre dès qu’elle serait libre. Nous avions à engager en route une grande coquette et un Frédérick Lemaître quelconque. Ce fut Lambesq qui nous retomba sous la main à Lyon. Il avait fait de mauvaises affaires, et il était plus traitable qu’autrefois. Quelque impatientant qu’il fût, nous lui avions dû des succès et nous fûmes contents de le reprendre. Impéria opina pour lui, disant que nous étions habituésà ses défauts, et que nous ne retrouverions pas aisément ses qualités.
Nous allions nous entendre avec une demoiselle Arsène qui avait joué les confidentes au Théâtre- Français, et qui croyait en conséquence pouvoir jouer les Rachel en province. Nous n’en étions pas aussi sûrs quelle, et nous hésitions encore, lorsque Lucinde nous écrivit qu’elle avait toujours désiré voir l’Italie, et quelle se contenterait des appointements qu’elle avait déjà eus chez nous. Elle n’avait pu faire promettre le mariage à son marchand de vin, qui lui donnait toujours un certain luxe, mais qui l’ennuyait. Elle espérait peut-être réveiller sa passion en le laissant seul et en feignant de lui préférer le théâtre. Nous l’attendîmes et franchîmes la frontière avec elle. La troupe était au grand complet, et, les discussions d’affaires terminées, on était content de se revoir. Chemin faisant, nous jouâmes plus d’une pièce qui réclamait plus de rôles que nous n’en avions dans la troupe. A cette époque, fort troublée en France, beaucoup d’artistes sans emploi cherchaient fortune sur les chemins, et nous pouvions nous en adjoindre quelques-uns temporairement. Ces artistes bohèmes étaient parfois des types très-curieux, particulièrement ceux qui, au milieu des plus étranges vicissi-
tudes, étaient restés honnêtes gens. Si je ne vous parle pas de ceux que la misère avait corrompus, ou qu’elle avait saisis nécessairement et fatalement dans le vice et la paresse, c’est que ces types-là se ressemblent tellement entre eux, qu’il n’y a aucun intérêt à les observer et à les décrire. Ceux qui, au contraire, aiment mieux mourir de faim que de s’avilir mériteraient des biographies rédigées par des gens d’esprit. C’est la curieuse et respectable phalange des toqués que le monde pratique ne plaint pas et n’assiste pas, parce que leur infortune provient justement du manque de sens pratique et peut être imputée sans merci à leur imprévoyance et à leur désintéressement. J’avoue que je ressentis plus d’une fois pour ces honnêtes aventuriers une sympathie très-vive , et que , si je n’avais regardé mon petit capital comme religieusement consacré aux éventualités qui menaçaient mes propres camarades, je l’aurais dépensé en petite monnaie pour secourir ces camarades de rencontre. Je vous en citerai un entre cent, pour vous donner une idée de certaines destinées.
Il s’appelait Fontanet, de Fontanet, car il était