‹ Pierre qui rouleChapitre 4 sur 14 · PI K RK K QUI ROULE · texte numérisé non relu

PI K RK K QUI ROULE

enfant, très-résigné, très-patient et 'très-fidèle. L’Auvergnat n’avait qu’un défaut : c’était un maître ivrogne, et bien souvent, fléchissant sous le poids de sa marchandise, il la semait sur les chemins. Hilarion, avec un peu d’exercice, devint un cheval de bât capable de porter tout le fonds de commerce de son patron. En outre, comme il avait bon cœur, il ne l’oubliait pas au revers des fossés, où il faisait de fréquents sommes le long des routes. - Quand il le voyait tituber ou divaguerai l’emmenait prudemment en rase campagne, loin des querelles et à l’abri des voleurs. 11 veillait sur le maître et sur la cargaison ; il cumulait les fonctions du cheval et celles du chien.

L’Auvergnat se mit à chérir Hilarion, et il l’associa à ses bénéfices. L’enfant eût ainsi gagné et amassé quelque chose ; mais, quand le patron avait soif, il lui empruntait sa part de gain et oubliait de la lui rendre. Il est vrai qu’Hilarion oubliait de la réclamer.

Cette amitié et cette association durèrent longtemps ; Hilarion avait vingt ans quand l’Auvergnat mourut hydropique dans un hôpital, laissant un peu d’argent que son jeune associé porta aux héri-

tiers, sans en rien distraire pour payer ses services. C’étaient de pauvres paysans chargés de famille, auxquels il n’eut le courage de rien demander. Il les quitta sans se préoccuper de ce qu’il allait devenir. A force de voir les autres insouciants de son sort, il s’était habitué à faire comme les autres. Déjà misanthrope, il n’avait rien vu et rien connu de bon dans la vie, si ce n’est son Auvergnat ivrogne, qui ne lavait pas maltraité, mais qui ne l’avait pas non plus récompensé. Il ne faisait pourtant en lui-même aucun reproche à sa mémoire. Cet homme lui avait appris à lire et à écrire tant

bien que mal; plus, un peu de bâton pour se défen-

dre au besoin. Il avait développé sa force physique, son sang-froid dans le danger, son aptitude à la vie ambulante. En marchant seul devant lui, Hilarion croyait qu’un homme courageux, fort et sobre, ne peut pas mourir de faim, même au milieu des égoïstes.

11 se trompait ; il faut un premier capital, si minime qu’il soit. Aucun travail ne peut se passer de l’instrument du travail. Hilarion n’avait pas de quoi acheter la plus mince pacotille. Il ne savait comment utiliser ses mains vides, lorsqu’en pas-

sant, après deux jours de jeûne, sur une place publique, il vit un hercule qui tombait tous les intassins de la garnison, et s’avisa que ses poings pouvaient bien lui servir. 11 lui sembla que cet athlète était plus adroit que robuste, et il se présenta pour lutter contre lui, après avoir observé son jeu. Seulement, en pariant de le vaincre, il avoua à l’assistance qu’il mourait de faim et de soif.

— Bois et mange, lui dit l’alcide de carrefour d’un ton superbe, je ne tombe pas ceux qui su tombent tout seuls.

Une collecte improvisée permit au nouveau venu de dévorer un morceau de pain et d’avaler un verre devin; après quoi, il descendit dans l’arène.

C’était bien véritablement une arène, le cirque romain de Nîmes, et, quand Hilarion Moranbois racontait son histoire, il disait que, voyant pour la première fois ce vaste monument d’une si belle proportion, sans savoir ce que c’était, sans avoir la moindre idée du passé, la moindre notion d’histoire, il s’était senti fort et vaillant comme dix mille hommes.

L’hercule de profession fut tombé par l’hercule

PIERKE QUI ROULE

improvisé. Le lendemain, il demanda sa revanche. Hilarion avait bien dîné, les amateurs de l’endroit avaient festoyé sa victoire au cabaret. 11 remporta une victoire nouvelle et si éclatante, que d’autres lutteurs ambulants furent convoqués pour se mesurer avec lui. Il les tomba tous et fut engagé moyennant partage d’un quart de la recette. Pourtant, il quitta cette troupe, parce qu’on lui proposa de se laisser tomber par un homme masqué qui n’élait autre que l’hercule dont il avait pris la place. On lui faisait de belles offres pour se prêter à cette comédie qui réussit toujours sur le public et qui devait faire de l’argent. Son amour-propre l’emporta sur son intérêt, il refusa avec hauteur, s’emporta, battit son directeur, creva d’un coup de poing la grosse caisse, qu’on lui fit payer le centuple de ce qu’elle valait, et se sauva, les mains encore vides, pour se rendre à Arles, où on lui avait dit qu’il trouverait d’autres arènes. Il avait décidément le goût des monuments classiques.

Il rencontra en route mademoiselle Plume-au- Vent, qui dansait une espèce de tarentelle mêlée de montferrine en s’accompagnant du tambour de basque et du triangle avec beaucoup d’adresse ; ce

furent ses premières amours. Ils débutèrent ensemble dans plusieurs villes de passage, l’une desquelles faillit lui être funeste.

Le soir de son arrivée, comme il venait d’exhiber ses talents sur la place, il fut appelé discrètement par une soubrette qui le conduisit, à travers un dédale de rues obscures, à une maison de bonne apparence perdue au milieu des jardins. Là, une dame

maigre et brune, à l’œil vif et impérieux, lui parla en ces termes :

— Voulez-vous entrer chez moi comme aidejardinier? Vous ne ferez rien, vous dormirez le jour ; la nuit, vous veillerez en montant la garde sans bruit dans le jardin. Je suis obsédée par un officier de la garnison qui est follement épris de moi et qui menace de m’enlever. C’est un enragé, un diable qui le ferait comme il le dit et qui est trèsfort, je vous en préviens. Mes gens sont poltrons, gagnés par lui peut-être, et vous voyez que, seule dans cette demeure isolée, je ne recevrais pas de secours du dehors. Frappez donc cet homme si vous le voyez rôder sous mes fenêtres ou même dans mon enclos. Ne le tuez pas, mais traitez-le de façon à lui ôter l’envie de revenir. Chaque fois que

vous lui donnerez une leçon de ce genre, vous recevrez cent francs.

— Mais s’il est plus fort que moi ? répondit Hilarion, s’il me tue ?

— Qui ne risque rien, n’a rien, répliqua la dame.

— C’est assez juste, pensa le lutteur.

Et il accepta.

Huit nuits se passèrent sans qu’une feuille remuât, sans qu’un grain de sable grinçât dans le jardin. A la neuvième nuit, par un beau clair de lune, un officier, dont le signalement répondait à celui qu’on avait donné à Hilarion, ouvrit une grille dont il avait la clef, et, sans prendre aucune précaution, se dirigea vers la maison. Hilarion répugnait à se jeter sur lui par surprise. Il eut la simplicité de l’avertir qu’il allait lui faire un mauvais parti, s’il ne se retirait au plus vite. L'inconnu lui rit au nez, le traita d’imbécile et le menaça de le rouler dans les cloches à melons, s’il faisait la mauvaise tête. Hilarion ne put souffrir ce langage, la lutte s’engagea. L’impertinence du visiteur l’avait mis en colère, et la vigoureuse 'défense qu’il faisait ne permettait pas de le ménager. Hilarion le roula dans les artichauts et l’y laissa si malade, qu’il le

crut mort. Il courut avertir la dame, qui vint avec

un flambeau et sa fille de chambre constater l’évé-

nement.

— Malheureux, qu’avez-vous fait? s’écria-t-elle; vous avez assassiné mon mari, qui revenait de voyage! Sauvez-vous, et que je n’entende jamais parler de vous !

Hilarion restait stupéfait.

— Réclame tes cent francs, lui dit tout bas et précipitamment la soubrette : elle savait très-bien . que c’était monsieur ! elle t’en veut de ne l’avoir pas tué tout à fait.

Hilarion fut si terrifié d’avoir commis un crime en croyant faire office de bon gardien, qu’il ne voulut rien réclamer et s’enfuit en jurant qu’on ne l’y prendiait plus.

II retrouva à Arles mademoiselle Plume-au-Vent, qui s’était déjà associée avec un géant alsacien et un nain prétendu lapon. Il y fit assez bien ses affaires ; mais l’âge de la conscription était venu, et il tira le n° 1 . Il fut soldat sept ans en Algérie et s’en trouva bien. Il y acheva son éducation, c’està-dire qu’il y apprit le français et l’arabe, et, comme il écrivait assez correctement et calculait très-juste,

comme il était un fantassin propre, ponctuel et brave, ses camarades, qui l’aimaient malgré sa rudesse, crurent qu’il aurait de l’avancement. Il n’en fut rien, et, nonobstant sa bonne tenue et son assiduité au service, il fut rayé du tableau pour cause d’insubordination. 11 est vrai de dire qu’il détestait ses supérieurs, quels qu’ils fussent, et qu’il leur répondait mal. Soumis à la règle, il ne pouvait supporter le commandement personnel dès qu’il lui semblait dépasser les limites de l’autorité stricte, ou ne pas les -atteindre scrupuleusement. Un esprit de critique très-singulier chez un homme si mal classé dans le monde, très-fâcheux dans la position où il se trouvait, s’était développé en lui et tendait à devenir le fond de son caractère, l’obstacle de son avenir. Il eut plus de punitions que de récompenses, et, quand il eut fait son temps, n’espérant rien d’un rengagement, il revint en France aussi seul, aussi dénué qu’il en était sorti.

Au régiment, il s’était beaucoup exercé à tous les genres de gymnastique, et dans tous il avait été le premier. Il n’aimait pourtant pas l’état de gymnaste, et la perspective de Recommencer ses exercices en plein vent ne lui souriait pas. 11 fut

pendant quelques années portefaix sur le port à Toulon, homme de peine, comme on dit, expression douloureuse qui peint de reste une existence dure et sombre. On ne sait pas combien la force physique est un don fatal et périlleux. L’homme exploite tout, et la vigueur exceptionnelle d’Hilarion l'exposait à tous les genres d’exploitation. Il fut tâté par les voleurs et presque embauché à son insu pour des tentatives de meurtre. Éclairé à temps, il devint définitivement d’une défiance extrême, prit les malfaiteurs en exécration et en vit volontiers partout; sa misanthropie en augmenta, et, comme, au milieu de la fatigue et de la tristesse, il réflé- . chissait plus qu’il n’appartenait à sa misérable condition , il devint une sorte de Diogène. Seul dans la vie, il se fit encore plus seul par ses habitudes et ses pensées.

Très-désintéressé, très-insouciant du lendemain, très-indifférent pour lui-même, il ne tira parti de rien, pas même de ses belles actions. Il se distingua dans plusieurs sauvetages et fut plusieurs fois médaillé, mais sans songer k demander aucun secours, sans vouloir faire partie d’aucune association , sans consentir au moindre remerciaient. 11

avait coutume de dire que, n’aimant pas le genre humain, il n’exposait sa vie que pour le plaisir d’essayer ses muscles et d’exercer son coup d’œil. Quelques personnes du Midi, qui plus tard l’ont retrouvé dans la civilisation, se sont rappelé l’étrange et farouche personnage qu’elles avaient vu portefaix à Toulon, et qu’elles avaient même employé par curiosité de son caractère. Silencieux, absorbé, hautain, il avait toujours l’œil défiant et dur, la parole acerbe, volontiers injurieuse et toujours cynique, le geste provocateur, et tout à coup un calme dédaigneux succédait à la menace. Tout lui était sujet d’irritation, et presque aussitôt objet de mépris ou d’indifférence.

Un beau jour, il rencontra un enfant complètement abandonné qui s’attacha à lui. C’était un assez joli petit garçon, très-pusillanime, que la rébarbative figure d’Hilarion n’effraya pourtant pas. Touché de cette preuve de confiance ou frappé de cette bizarrerie, il emmena l’enfant dans son bouge, le nourrit et l’éleva à sa manière, mais sans réussir le moins du monde à modifier ses instincts de paresse, de couardise et de gloriole. Cet être faible et vain, qui n’était autre que le jeune premier Léonce,

dont je vous ai parlé dans la première partie de mon récit, devint le tyran d’Hilarion. L’homme le plus farouche a besoin apparemment d'être dominé par quelque secrète pitié ; pour complaire à Léonce, pour lui procurer des jouets et des habits neufs, pour le soustraire aux moqueries et aux brutalités des autres enfants, en un mot, pour le surveiller et l’avoir toujours près de lui, Hilarion quitta le port et les ballots de Toulon et reprit son ancien état de lutteur, sa vie d’aventures, son maillot à paillettes, son diadème de clinquant et son ancien sobriquet de Coq-en-Bois.

C’est dans cet équipage qu’il travailla un jour, il y a quelque dix ans, sous les yeux de Bellamare que le hasard avait amené à la foire de Beaucaire. La figure sinistre, la voix rauque, la prononciation fantastique du personnage n’alléchèrent certes pas l’ imprésario, et il ne put qu’admirer la force de son biceps; mais, le lendemain, comme Bellamare revenait dans un cabriolet de louage, il rencontra sur sa route l’hercule qui s’en allait de son côté, portant Léonce sur ses épaules, Léonce âgé de dix à douze ans, mais trop grand prince pour voyager uatrement que sur le dos des autres. Hilarion Coq-

PIERRE QUI nOULE

en-Bois se souvenait d’avoir porté la balle à l’âge où il se fût volontiers fait porter lui-même, et, ne se sentant ni assez de charme dans l’esprit ni assez de séduction dans le caractère pour amuser son pupille, il faisait pour lui ce qu’il pouvait, ce qu’il savait faire ; il lui épargnait toute fatigue physique et se fatiguait à sa place : n’était-il pas né homme de peine ?

C’est en s’abandonnant à ces réflexions philosophiques qu’à une montée, Coq-en-Bois vit devant lui un cabriolet qui rasait le précipice d’une manière inquiétante. 11 jugea que le conducteur de ce véhicule dormait, et il doubla le pas ; mais, avant qu’il eût pu l’atteindre, le cheval eut peur d’une chèvre, fit un écart à droite, puis un à gauche... C’en était fait de Bellamare, car l’homme qui < onduisait sa voiture de louage avait, en dormant, laissé tomber les rênes. Heureusement, Coq-en-Bois avait lestement déposé son fardeau, il avait couru, il avait saisi une roue avec sa poigne d’hercule. Le cheval, qui avait déjà perdu pied, roula seul dans l’abîme, les deux tiges du brancard s’étant heureusement cassées net avec les traits. Le cabriolet, enrayé par Coq-en-Bois, recula, et Bellamare, en

sautant à terre, vit que son sauveur avait une main déchirée par l’effort inouï qu’il venait de faire au risque d’être emporté aussi dans la chute.

Ainsi commença leur amitié. Ils voyagèrent ensemble jusqu’à Lyon, et le lutteur, pressé de questions, raconta son histoire. La modestie farouche avec laquelle il parla des actions héroïques de sa vie, ce je ne sais quoi de grand et de trivial qui, à chaque mot, révélait son noble et maussade caractère, frappa vivement l’artiste.

La fantaisie de Bellamare était de découvrir et de perfectionner des types ; il s’imagina, non sans raison, qu’un homme si solide à la fatigue, si résigné à toutes les éventualités, si ferme et si fier, si méfiant et si incorruptible, serait pour lui et sa troupe un factotum précieux. Coq-en-Bois, — disons maintenant Moranbois, car la première chose que fit Bellamare fut de lui trouver un nom sortable dont l’euphonisme ne fût pas trop neuf pour ses oreilles, — Moranbois n’avait qu’un défaut réellement insupportable, la grossièreté de son langage. 11 promit de s’en corriger et ne put jamais tenir parole, mais il déploya au service de Bellamare tant de qualités essentielles, probité, dévouement.

courage, intelligence pratique, que Y imprésario ne consentit jamais à se séparer de lui. Il poussa même l’amitié jusqu’à se charger de faire de Léonce un artiste. 11 n’en put faire qu’un joli garçon sans cervelle, frotté de l’esprit des autres et comédien plus que médiocre ; mais il le fit engager en province et même à Paris, où il végète encore dans de pâles emplois. Je n’ai pas besoin de vous dire que ce personnage infatué de lui-même croit qu’il est victime de l’injustice, qu’il accuse tous les directeurs de l’avoir sacrifié par jalousie de ses succès auprès des femmes, enfin qu’il a complètement oublié le dévouement paternel de Moranbois, qu*il se soucie de lui comme d’une nèfle, et le verrait sur la paille sans se rappeler qu’il lui doit tout. Cette race d’ingrats par sottise donne beaucoup dans la vie dramatique ; mais ne la coudoie-t-on pas aussi ailleurs? M’est avis que partout elle abonde.

Moranbois, homme de confiance de Bellamare, trouva bientôt qu’il n’avait pas assez à faire de voyager en courrier pour louer les salles de spectacle, pour préparer les logements, pour s’aboucher avec les hôteliers, taverniers, lampistes, coif-

feurs et machinistes, commander les affiches, organiser les moyens de transport, etc. Il voulait s’utiliser en raison de ses forces, et, un beau jour, la troupe de Bellamare se tordit de rire en entendant l’ex-porte- balle, l’ex-portefaix, l’ex-lutteur, déclarer qu’il avait assez de santé pour jouer la comédie par-dessus le marché. Offensé de l’hilarité de l’auditoire, il traita tous les acteurs de bouchetrous, de jolis cœurs et de baladins (j’adoucis singulièrement les épithètes).

On était habitué à ses boutades, on rit davantage. Il se fâcha sérieusement et se vanta de jouer mieux que personne les brigands de mélodrame.

— Pourquoi pas ? dit Bellamare. Apprends un rôle, répétons-le à nous deux, et nous verrons.

Moranbois essaya, et donna la grosse note de l’emploi de la façon’ la plus satisfaisante; mais la fantaisie lui manquait. Bellamare lui souffla des idées et lui apprit à tirer parti de ses défauts naturels. Docile avec ce maître ingénieux et persuasif, Moranbois devint un brigand très-supportable pour la province. Il ne compromit rien et plut beaucoup au populaire. Son succès ne l’enivra pourtant pas, il consentit à remplir les derniers rôles dans les

pièces où il n’était qu’une utilité. Il ne se crut

jamais rabaissé pour dire trois lignes, pour repré-

senter un voleur, un paysan, un ivrogne, un ouvrier, dans une courte scène, même pour endosser la livrée et porter une lettre : cette humilité était d’autant plus touchante qu’il avait la conviction secrète d’être un grand comédien, satisfaction erronée, mais naïve, qui ne le rendit pas plus fier, ce dont Bellamare lui sut gré.

Mais je ne vous ai pas encore dit le plus bizarre résultat de l’association d’un être exquis de finesse et lettré comme était Bellamare et de l’être rugueux, mal dégrossi, toujours impossible de manières et de langage dont je vous trace le portrait. Bellamare, qui remarque et note toutes choses sans avoir l’air de prendre garde à rien, découvrit que M. Hilarion Moranbois était un critique très-net et très-sûr. En le menant avec lui dans les théâtres de Paris, il fut frappé de son jugement sur les pièces, de son coup d’œil pour les acteurs. Il le promena dans les musées pour voir s’il avait des yeux en dehors du théâtre; Moranbois s’arrêta d’instinct devant les toiles des maîtres, et s’enthousiasma pour les statues grecques, pour les bustes

romains. Il ne s.ut pas dire ce que c’était que le beau idéal et ce que c’était que le beau réaliste ; mais il constata la différence à sa manière, et Bellamare reconnut qu’il avait profondément compris.

11 le consulta sur l’esprit et le sens des monuments, sur l’art du décor, et il le trouva plein d’idées et d’invention. C’en était fait, la spécialité de Moranbois s’était révélée. Il était l’homme de prompte appréciation et de bon conseil par excellence. Quand, à Paris, où il suivait son directeur pas à pas, il voyait une répétition, en dix paroles, souvent brutales et malséantes, il disait à l’oreille de Bellamare en quels endroits la pièce tomberait, en quels endroits elle se relèverait, et quel serait définitivement son sort. 11 ne se trompait jamais. Il était à lui tout seul le public vibrant et susceptible, naïf et corrompu, généreux envers le moindre effort, cruel envers la moindre défaillance, toujours prêt à rire ou à pleurer, mais implacable quand on l’ennuie. Il était l’instinct personnifié; son âme, restée fruste dans l’âge mûr, était comme le thermomètre des foules. Quels auteurs haut placés sur l’échelle littéraire se fussent avisés de consulter cet homme au long nez aquilin, au crâne

élevé parsemé de cheveux rares, à la face longue et convexe, à la joue creuse et bistrée, à l’œil petit, enfoncé, clair et morne, ce triste personnage à l’habit râpé, au gilet à carreaux écossais, à la cravate en corde, aux mains noueuses dépourvues de gants, qui se tenait dans un coin avec les machinistes et qu’on eût pu prendre pour l’un des moins attentifs ? Et si l’on eût dit à cette élite des gens de lettres : « Le pauvre hère que vous voyez là, qui vous écoute et vous juge, c’est un ancien saltimbanque qui portait une roue de charrette sur son menton, et qui jonglait avec des boulets de canon pas du tout creux ; eh bien, demandez -lui son avis et suivez-le, c’est le public incarné par qui vous serez sifflé ou porté en triomphe !... » quelle surprise pour les maîtres de l’art, quel dédain peutêtre!

Bellamare consultait Moranbois comme un oracle, et l’oracle était infaillible. Je vous ai raconté cette longue histoire, je vous ai dit tous ces détails qui ouvrent dans mon récit une trop complaisante parenthèse, pour vous donner une idée de cette bohème intellectuelle du théâtre qui se recrute à tous les étages, par conséquent à toutes les extrémités

126 PIERRE QD! ROULE

de l’échelle sociale. C’est là que les destinées les plus diverses, les éducations les plus dissemblables, les facultés les plus opposées, semblent apportées comme les débris de toute sorte que le flot charrie et amoncelle au hasard sur un écueil. Ce qui se bâtit là avec les ruines d’un monde de passions évanouies, d’ambitions déçues , de productions spontanées, de rêves ardents, de mornes désespoirs, de forces indomptables, de maladies mentales, d’éclosions merveilleuses, d’inspirations folles, sublimes, stupides, c’est le palais de fées qu’on appelle l’art dramatique, le sanctuaire, ouvert à tous les vents, de la fiction splendide ou misérable. C’est quelque chose de fuyant comme un songe, de confus comme une émeute, où tout ce qui est faux s’attelle à la représentation du vrai, où la pourpre du couchant et l’azur des nuits sont de la lumière électrique, où les arbres sont de la toile peinte, la brume un rideau de gaze, les rochers et les colonnades de la détrempe : vous savez tout cela, vous connaissez tous les artifices, vous devinez tous les trucs; mais ce que vous ne savez pas, c’est la fantasmagorie du monde moral qui vit là d’une vie factice comme le reste. Ce vieillard

courbé, à la voix grêle, à l’œil éteint, qui tous les soirs fait dire à un millier de spectateurs : « Où ont-ils péché ce vieux bonhomme qui joue au naturel un octogénaire et qui a encore de la mémoire? 5» c’est un garçon de vingt-cinq ans qui a toutes ses dents, tous ses cheveux, qui est frais et dispos, et que sa maîtresse attend dès qu’il aura ‘ essuyé ses rides et posé sur un champignon de bois son faux crâne dénudé. Il se redresse, il chante d’une voix mâle en descendant les escaliers quatre à quatre. Son emploi de vieillard lui est léger, et sa gaieté n’en souffre pas. — Auprès de lui, vous avez admiré le contraste de ce beau vainqueur dont l’œil ardent et la voix fraîche expriment la passion ou la galanterie triomphante. Hélas! il y a quarante ans qu’il est jeune, et ses amantes lui coûtent bien cher. — Cet excellent comique qui vous fait pâmer de rire, c’est un désespéré qui songe au suicide ou qui s’enivre pour s’étourdir. Ce valet de troisième ordre dont l’emploi classique consiste à recevoir des coups de pied dans le dos, c’est un érudit qui fait des études archéologiques très-importantes ou un lettré qui collectionne des ouvrages rares. Cet autre, qui représente les tyrans ou les Lraîtres, est

l 28 PIERRE QUI ROULE

un père de famille qui mène ses enfants à la campagne aussitôt qu’il a un jour de congé. En voici un autre qui fait de la peinture charmante et qui représente les épiciers ; un autre, qui joue les gens du grand monde, les ducs et les princes, a la passion des échecs ou celle de la pèche à la ligne ; d’autres sont chasseurs, canotiers, pianistes, mécaniciens, que sais-je? Et ces dames ? Celle-ci est une courtisane et joue les ingénues à ravir ; celle-là est une respectable mère de famille, et elle joue les courtisanes avec supériorité ; celle-ci a une diction merveilleuse d’élégance et de pureté, elle sait à peine lire ses rôles et n’en comprend pas le premier mot; celle-là dit mal et parait sans intelligence, elle est très-correctement instruite, et pourrait tenir un pensionnat. Voici une duègne austère, c’est une diseuse de mots risqués; voilà une paysanne ronde et hardie, une soubrette égrillarde,... chut! ce sont des dévotes renforcées, peut-être des colombes mystiques du père Trois- Etoiles , qui, a la spécialité des conversions dramatiques.

Ainsi tout est contraste, apparence vaine, mensonge officiel dans cette existence simulée du théâ-

tre. Parfois aussi l’acteur s’incarne dans son personnage et n’en sort plus. Tel qui n’aimait que la pipe et le billard devient un profond politique parce qu’il a joué des personnages historiques sérieux ; tel autre qui se croyait républicain radical devient conservateur parce qu’il joue les financiers. Ainsi, tantôt le contraste s’efface ; la fiction et la réalité se confondent dans l’homme à tel point que celui qui a droit à un prix Montyon renoncerait à son état plutôt que de consentir à représenter une mauvaise action en scène ; tantôt le contraste s’accuse et arrive à la dernière limite, à ce point que le plus désintéressé des hommes peut exceller à représenter la figure de Shylock.

J’ai eu un camarade de théâtre qui s’était fait trappiste pendant quelques années et qui m’a raconté des choses étranges et romanesques sur l’intérieur des couvents. Il paraît que la vie monastique est aussi un écueil où viennent échouer les débris les plus disparates de la société humaine, et que les caprices de la destinée y sont personnifiés à peu près' comme au théâtre; mais là tout s’éteint et cesse d’ètre, la règle abrutissante vient à bout de toutes les excentricités. Au théâtre, rien

ne se confond, tout prend du relief, les personnalités s’accusent de plus en plus. Il y a de l’emploi pour toutes, et vous vbyez, moi qui vous parle, j’ai été paysan, étudiant, comédien, paysan encore, paysan à jamais peut-être, mais paysan malgré lui désormais. Dans quelle série sociale pourrais-je être chiffré ? Tout ce qui a passé par le couvent ou par le théâtre est, sauf de rares exceptions, à jamais déclassé.

Revenons à la troupe de Bellamare. Il avait alors un grand premier rôle qui lui coûtait fort cher et qui lui causait beaucoup d’ennuis. Il le subissait dans l’espoir que je pourrais le remplacer à la fin du trimestre. Ce personnage, qui n’était plus jeune, mais qui avait encore de belles apparences, ne manquait pas de talent; malheureusement, sa manie était de n’en vouloir que pour lui seul. Il répétait en amateur, sans jamais indiquer ses effets, tant il était occupé à guetter ceux des autres afin de les paralyser ou de les supprimer. En province, on allège souvent le texte des pièces que l’on joue. Selon les interprètes qu’on est forcé d’avoir ou selon la susceptibilité du public local, on retranche des mots qui ne seraient pas compris ou qui le se

raient mal, des situations qui nécessiteraient un décor impossible, des rôles entiers qui manquent dans le personnel. Ces coupures, parfois ingénieuses, parfois absurdes, selon le génie du directeur, passent bien souvent inaperçues. Lambesq, notre premier rôle, n’avait qu’une idée en tète, celle d’effacer tous les rôles qui n’étaient pas le sien. Dans une scène à trois, il voulait se faire attribuer les répliques du second interlocuteur; dans une scène à deux, il voulait faire lui-même les questions et les réponses. Je me ; souviendrai toujours de la neuvième scène du troisième acte du Mariage de Figaro, où la grâce et la gentillesse de Suzanne lui portaient ombrage. Dans cette scène, coupée en dialogue vif et serré, il déclara à la répétition que mademoiselle Anna ne lui donnait pas la réplique assez vite et que son rôle à lui languissait d’autant. 11 proposa donc très-sérieusement de la modifier ainsi ; écoutez d’abord comme le dialogue s’engage :

SUZANNE, essoufflée.

Monseigneur!... pardon, monseigneur!

Page 1