LE COMTE
Non, non, gardez-le pour vous-même, il ne tardera pas à vous être utile, etc.
Lambesq imagina de ne pas laisser dire un mot à Suzanne. A peine était-elle sortie de la coulisse, qu’il lui coupait la parole en s’écriant :
— Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle? Vous me voyez en colère! Votre maîtresse a ses vapeurs! Elle veut que je lui prête mon flacon d'éther! Eh bien , le voici, mais ne le rapportez pas, gardez-le pour vous-même, il ne tardera pas à vous être utile.
Toute la scène, qui est de quatre pages, devait se continuer ainsi en monologue.
— Pourquoi pas? disait Lambesq; Almaviva est un roué; donc, ce n’est pas une bête. Il sait fort bien que Suzanne vient le trouver sous un prétexte futile. Ce prétexte, c'est les nerfs de madame. Puisqu’il a toujours un flacon d’éther sur lui, il comprend de reste qu’on vient le lui emprunter. Dans le courant de la scène, il a cependant une surprise : c’est au moment où Suzanne lui donne de l’espoir; mais est-il besoin que Suzanne parle? Ses yeux, son sourire, son trouble simulé, ne suffisent-ils pas pour que le galant interprète et traduise? Voyez comme cela fait bien!
Et il récitait ainsi toute la fin du dialogue :
— Si vous consentiez à m'entendre!... N'est-ce pas votre devoir d'écouter Mon Excellence ? Pourquoi donc , cruelle fille, ne me l'avoir pas dit plus tôt? Mais il n'est jamais trop tard pour dire la vérité. Tu te rendras sur la brune au jardin ; est-ce que tu ne t’y promènes pas tous les soirs ? Tu m'as traité si durement ce matin!... Il est vrai que le page était derrière le fauteuil! Tu as raison, je l'oubliais!... Cependant , entendons-nous , mon cœur , point de rendez-vous, point de dot, point de
mariage! Tu me disais : point de mariage, point
de droit du seigneur? Oh prend-elle ce qu'elle diü D'honneur, j'en raffolerai!... Mais ta maî tresse attend ce flacon, délicieuse créature, je veux t'embrasser... Voilà du monde! — Elle est à moi!
C’est avec cette aisance que Lambesq arrangeait Beaumarchais et les autres, anciens et modernes, quand il abordait une troupe où il avait ses coudées franches. Bellamare ne le laissait point faire, et il tenait Bellamare pour un routinier têtu et inepte. Il s’emportait, boudait, faisait manquer les répétitions, et, à l’heure de la représentation, personne ne savait quèlle folie il allait improviser pour se mettre en évidence et tâter le spectateur récalcitrant par un soulignage obstiné de mots, de regards et de gestes, qui n’était pas toujours approuvé, mais qui forçait tous ses camarades déroutés à lui céder le monopole de l’effet.
ün autre premier rôle qui faisait à volonté les amoureux , les raisonneurs et les traîtres , c’était Léon, qui n’qvait aucune autre ressemblance avec Léonce que celle du nom. Léon était beau, bon, brave et généreux. Il aimait l’art et le comprenait, mais il n’aimait pas le métier, et il était
habituellement mélancolique. Il se sentait fait pour une plus haute expression de son intelligence que le récitage des rôles. Il écrivait des pièces que nous jouions quelquefois et qui n’étaient pas sans mérite; mais une timidité pour ainsi dire bilieuse, une méfiance de lui-même qui allait jusqu’à l’inertie, l’empêchaient de se produire. Il était fils de famille, et il avait fait de bonnes études. Une discussion avec ses parents l’avait jeté sur le théâtre. Il y était très-aimé, très-utile et très-estimé; cependant il ne se trouvait heureux nulle part et vivait replié sur lui-même. J’ai travaillé à conquérir son amitié, je l’ai obtenue, j’ignore si je l’ai conservée.
Mademoiselle Régine, qui avait rempli de temps en temps les seconds et troisièmes rôles à l’Odéon, était des nôtres et tenait les premiers emplois en province. Elle était Phèdre, Athalie, Clytemnestre. Elle n’était ni belle ni jeune, grasseyait un peu trop et manquait de noblesse; mais elle avait du feu, de l’audace, et enlevait les applaudissements à la force du poignet. C’était une très-bonne personne, d’une moralité assez médiocre, d’un cœur généreux, d’un grand appétit, d’une gaieté inta-
rissable, et d’une santé de fer ; elle était très-dévouée à Bellamare, très-bonne camarade avec nous, se rendant utile ou agréable à tous, mais exploitant un peu tout le monde à l’occasion.
Isabelle Champlein , dite Lucinde , représentait les grandes coquettes. Elle était fort belle , sauf quelle avait le nez trop long. Ce nez n’avait jamais pu être engagé à Paris ; une disgrâce physique condamne à la province à perpétuité beaucoup de talents réels. Lucinde n’était pas une personne ordinaire. Elle comprenait ses rôles, elle avait un bel organe, elle disait bien, s'habillait avec luxe et avec goût. Entretenue par un riche propriétaire de vignobles qui, étant marié en Bourgogne, ne pouvait la faire vivre auprès de lui, elle lui était trèsfidèle , autant par prudence que par amour de son art et de sa personne. Elle tenait à conserver sa voix pleine, ses belles formes et sa merveilleuse mémoire. Probe et avare, égoïste et froide, elle ne
faisait ni bien ni mal aux autres. Son service au
théâtre était très-assidu. On n’eut jamais un reproche à lui faire; mais elle discutait ses arrangements avec âpreté et se faisait payer très-cher.
Nous avions une gentille soubrette, espiègle,
alerte, vive comme une fusée sur la scène. A la Yiile, Anna Leroy était une blonde sentimentale qui lisait des romans et se trouvait toujours aux prises avec quelque passion douloureuse. Elle aimait tantôt Larabesq, tantôt Léon; tantôt moi. Elle était si sincère et si douce, que je ne feignis jamais d’être épris d’elle. Je la respectai, Léon la dédaigna parce que Lambesq l'avait compromise et humiliée. Elle vivait dans les larmes, en attendant un nouvel amour qui recommençait toujours la série de ses déceptions et de ses plaintes.
Ainsi les rôles d’homme étaient tenus par Bellamare, Moranbois, Lambesq, Léon et moi ; les rôles de femme par Régine, Impéria, Lucinde et Anna. Une habilleuse qui les servait toutes, et qu’on appelait la Picarde, remplissait les rôles muets ou dotés de trois ou quatre paroles. L’homme qui tenait auprès de nous le même office et qui, en dehors du théâtre) était depuis longtemps attaché à Bellamare en qualité de valet de chambre, ne doit pas être passé sous silence. Il portait l’étrange sobriquet de Purpurin, et s’intitulait Purpurino Purpurini , noble homme vénitien. Cette facétie
dont j’ignore l’origine, il ne la savait pas lui-même,
était devenue sérieuse dans son esprit. Ne se connaissant pas d’autre parent qu’un grand-oncle qui
avait été, disait-il sous-aide porte- foin dans les
écuries de Louis XVI, il s’était persuadé, par une liaison d’idées difficile à saisir, qu’il pouvait être d’origine vénitienne et de race patricienne. Bellarnare racontait plaisamment les étranges notions de Purpurin sur toutes choses , sans chercher à les expliquer. Ce personnage l’amusait, disait-il, h force de l’impatienter, et il avait le privilège de l’étonner toujours par quelque sottise impossible à prévoir, par quelque fantaisie impossible à définir. En fait, c’était un maître sot, aux trois quarts fou, plein d’estime pour lui-même et de dédain pour les gens placés au-dessous de lui. Il n’avait qu’une vertu, qui était de chérir Bellamare et de partager au besoin sa mauvaise fortune avec une confiance superstitieuse dans sa destinée.*
— 11 faut bien, disait-il, que M. Bellamare soit ce qu’il est, c’est-à-dire un homme de cœur et de génie, pour que je me sois attaché à la personne d’un artiste, moi qui ai servi dans de grandes maisons du faubourg Saint-Germain* et à un républicain, moi qui suis légitimiste de ph'C en fils.
Si on lui eût objecté qu’étant Vénitien d’origine, il devait être républicain par principe, il eût été fort étonné et eût répondu par quelque raison tirée de l’histoire de la Chine ou de l’Apocalypse, car il ne restait jamais court, et ses répliques faisaient faire de telles enjambées à son esprit fantasque, qu’on restait court soi -même en discutant avec lui.
— Il me ferme toujours la bouche par l’inattendu de sa cervelle, disait Bellamare. Un jour que je lui demandais pourquoi il m’apportait des bas bleus pour jouer Figaro, il me répondit que les cadenettes allaient bien à M. Lambesq. Une autre fois, je me plaignais de la migraine, il prétendit que c’était la
faute du barbier qui l’avait mal rasé. Et c’est toujours ainsi comme au jeu des propos interrompus.
Purpurin s’utilisait quand même sur la scène ; il jouait les niais, et il les jouait tellement à contresens, prenant l’air capable qui lui était naturel pour rendre la naïveté de son personnage, qu’il arrivait, à son insu, à être très-comique. C’était toujours la même figure, celle d’un sot, c’est-à-dire la sienne, qu’il montrait au public, et le public ne se doutait pas de l’innocence du procédé. Il croyait
que Purpurin créait ce type burlesque, et il le trouvait fort plaisant.
Vous pensez peut-être qu’un succès acquis à si bon marché satisfaisait l’amour-propre de Purpurin? Nullement, il était comique par-dessous la jambe et méprisait profondément son emploi. Il avait la passion des vers, ne rêvait que tragédie et rôle tragique. Il tourmentait Bellamare et Moranbois pour qu’on lui fît faire le récit de Théramène, et je dois dire que ce récit dans sa bouche, eût fait fureur, car il était impossible d’entendre une chose plus étonnante et plus désopilante.
La troupe de Bellamare était très-excentrique.
. Elle jouait un peu de tout, le drame, la comédie de genre, le vaudeville, la tragédie et la comédie classiques. Le répertoire était considérable et se renouvelait au pied levé avec une facilité incroyable. Connaissant bien la province et les goûts des diverses localités, Bellamare appropriait merveilleusement à ce public varié le choix des ouvrages qu’il lui donnait. Certaines villes n’aiment que le drame larmoyant ou terrible; certaines autres n’aiment que le genre bouffon ; d’autres ne veulent que des ouvrages nouveaux, les dernières productions
venant de la capitale; d’autres enfin sont classiques et veulent des alexandrins.
Bellamare demandait à ses acteurs pour première qualité la facilité pour apprendre les rôles, la docilité pour la mise en scène. Il savait qu’il est impossible de produire en province une troupe composée de gens d’élite; mais il savait aussi que ce qui manque le plus aux représentations des artistes ambulants, c’est l’ensemble, et il appliquait toute sa volonté à l’obtenir; moyennant quoi, avec des acteurs médiocres, il réussissait à donner des pièces bien sues et bien jouées.
C’est à Orléans que nous commençâmes à donner nos représentations, et c’est là que je fis mes débuts devant un public peu nombreux et peu encourageant. Je n’étais pourtant pas très-effrayé; Imperia était absente. Elle avait quitté Paris la première pour aller, je présume, voir son malheureux père: elle ne devait nous rejoindre que le surlendemain.
C’était pour moi un grand soulagement de pouvoir risquer mon premier pas sans avoir ce juge que je redoutais plus que tout au monde. Je débutais, d’ailleurs, dans un rôle de peu d’impor-
tance, un petit amoureux de M. Scribe. Il ne fallait qu’un peu de tenue, et, grâce à Bellamare, j’étais fort bien de ma personne ; mais je me sentais trèsfroid, et, au second acte', je me trouvai complètement glacé en découvrant la jolie tête fine d’Impéria , qui me regardait de la coulisse ; elle était arrivée depuis un instant, et, sachant combien Bellamare s’intéressait à moi, elle s’intéressait à mon début. Elle m’écoutait, elle m’étudiait, rien de moi ne pouvait échapper à son examen. Un vertige passa devant mes yeux, qui devinrent troubles et hagards probablement. Je me sentis inondé de lumière, bien que le luminaire ne fût pas brillant, et j’aurais voulu me perdre dans je ne sais quel crépuscule qui eût voilé mes défauts. La crainte d’être ridicule me paralysa, et au moment où je devais me passionner un peu, je me sentis si gauche et si mauvais, que j’eus une envie folle de me sauver dans la coulisse; j’ignore comment j’y rentrai et si je n’écourtai pas mon rôle. J’étais prêt à me trouver mal, je chancelais comme un homme ivre. Bellamare entrait en scène, il n’eut que le temps de me dire en passant : ,
— Bu courage donc ! ça va très-bien !
— Non, ça va très-mal, dis-je à Imperia, qui me tendait la main comme pour me soutenir; n’est-ce pas que je suis mauvais, archimauvais?
— Bah! répondit-elle, vous êtes timide, voilà tout, bien plus timide que je n’aurais cru et que vous ne vous y attendiez vous-même probablement. C’est toujours comme cela, mais cela passe avec l’habitude.
J’étais passé inaperçu pour le public, mais non pour mes camarades. Léon, qui m’aimait déjà, était triste. Lambesq, qui déjà me détestait, était rayonnant; il affectait de me plaindre. Léon m’évitait; il ne se sentait pas le courage de m’averlir. Régine disait sans se gêner :
— Quel dommage qu’il n’ait rien dans le ventre! un si beau garçon!
Jusqu’à Purpurin qui murmurait entre ses dents :
— Ce n’est pas encore M. Laurence qui fera oublier M. Talma!
Je me retirais tristement dans mon galetas, certain de ne pas fermer l’œil de la nuit, quand Moranbois vint m’appeler pour prendre un bock avec lui. Je n’aspirais qu’à me cacher, et je refusai.
— Tu es fier, me dit-il, parce que tu as été au
collège et parce que j’ai été élevé sur le fumier?
— Si vous le prenez ainsi, repris-je, je boirai tout ce que vous voudrez.
Quand nous fûmes assis dans le coin d’une brasserie :
— Je veux te parler, dit-il, et c’est de la part de Bellamare, qui n’a pas le temps ce soir. Ne faut-il pas qu’il babille avec cette princesse qu’il appelle sa fille?
— C’est de mademoiselle Impéria que vous parlez de la sorte !
— Oui, je me permets ça, ne t’en déplaise, blancbec! Impéria n’est pas plus qu’une autre pour moi. Elle ne fait rien de mal encore ; mais patience, son tour viendra, et Bellamare, qui voit toujours des anges voltiger dans son plafond, reconnaîtra plus tard qu’il ne faut croire à aucune fille de théâtre, qu’elle ait des bas percés ou des bas de soie; mais laissons ça. Bellamare m’a chargé de te consoler de ta mésaventure de ce soir. Le fait est que tu as été bien mauvais. Je m’attendais à ça ; mais tu as dépassé mon attente.
— Si c’est comme ça que vous me consolez... •
— Ne faudrait-il pas des compliments à monsieur?
— Je sais que j’ai été détestable, et j’en ai du chagrin, un profond chagrin. Quel plaisir trouvezvous à l'augmenter?
— Si tu le prends comme ça, petit, c’est différent. Explique-moi alors pourquoi, ayant répété passablement, tu as été tout à coup si froid et si triste?
— Est-ce que je sais ? est-ce que la timidité peut s’expliquer?
— Ah ! voilà ! tu es arrivé là sans émotion et te croyant au-dessus de ton public. Tu as ait comme le sauvage, qui boit du vin sans savoir qu’il va se soûler. . . Eh bien , méfie-toi à l’avenir, aie peur d’avance, tu auras moins peur en scène. C’est un tribut qu’il faut payer avant ou pendant. Je te dis ça pour ton bien et de la part de ton directeur. Il croit que rien n’est perdu et que la prochaine fois, ça ira mieux.
— Il le croit parce qu’il est bon, indulgent et optimiste ; mais, vous qui êtes sincère, vous n’en croyez pas un mot !
— Veux tu que je te dise ton affaire, là, sans phrase et sans grimace ?
— Oui, dites-moi tout !
— Eh bien, mon gars, tu ne réussiras point, si tu continues à vouloir plaire à Impéria.
Et, comme, surpris de la pénétration de l’hercule, je tressaillais en posant mon verre, il ajouta en attachant ses yeux pâles et fixes sur les miens :
— Ça t’étonne, que Moranbois voie plus clair que res autres? C’est comme ça, il voit tout. Tu es coiffé de cette demoiselle, tu es avec nous pour être auprès d’elle. C’est une mijaurée difficile et une vraie cabotine, qui ne voit que le succès. Quand on ne travaille pas pour le seul plaisir de bien faire, on travaille mal, voilà , et, quand on a une femelle dans la trompette, on ne fait que des bêtises. Je t’ai averti, suffit, je n’ai plus rien à te dire.
Et il me quitta sans me permettre de répliquer.
J’eus le loisir de peser les tristes conséquences de ma mésaventure, car je ne fermai pas l’œil de la nuit. Ma défaite prit naturellement à mes yeux des proportions insensées. L’insomnie est un verre grossissant qui dessine sur les parois du cerveau des cheveux à l’état de poutres et des fourmis à l’état d’hippopotames. Je ne m’assoupissais que pour m’éveiller en sursaut sous une grêle de
pommes qu’ua vent d’orage amenait jusque sur mes couvertures. Parfois, il me semblait que, dans cette bonne ville d’Orléans, où certes personne ne songeait à moi, on se promenait une lanterne à la main dans les rues, et que le but de cetle illumination était pour tous les citadins de s’aborder en disant : « Avez-vous remarqué comme ce jeune acteur a été mauvais dans la comédie ? »
— Tu n’as pas été mauvais , me dit Léon le lendemain. Tu as perdu l’occasion d’être bon, voilà tout.
— Mais peut-on être bon dans un rôle nul ?
— On peut y être convenable, c’est-à-dire chercher la limite juste du personnage. Tu as trouvé cette limite à la répétition ; pourquoi es-tu resté en deçà?
— J’ai été paralysé.
— C’est un bien petit accident, et ce sera peutêtre le seul. Tâche de ne pas faire comme moi, qui, dès le premier jour, ai échoué pour ne plus me relever.
— Que me dis-tu là ? Si j’avais le quart de ton talent, je me trouverais bien heureux !
— Mon cher Laurence, je n’ai pas l’ombre de
lis
talent. Ne parlons pas de cela, ça m’attriste et ne remédie à rien.
Comme il paraissait triste en effet, je n’osai insister. Il était de ceux qui ne veulent point être consolés; mais dans quelle surprise me plongeait son découragement ! Qu’avait-il donc rêvé, lui qui ne se contentait pas d’avoir du succès danstous ses rôles, et qui faisait des passions plus qu’il n’en voulait?
Je demandai là-dessus l’avis de Bellaraare. Il réfléchit un peu et me dit :
— Léon parle et pense comme un ambitieux déçu : à l’entendre, on le prendrait souvent pour un ingrat; mais, quand on le voit agir, on sent la générosité soutenue d’un noble caractère. Je ne peux donc attribuer son dégoût de la vie qu’à une disposition maladive de son organisation. S’il était au plus haut de l’échelle, au sommet de tous les genres de triomphe, il rêverait encore quelque gloire plus pure, fallût-il, pour la trouver, monter dans la lune ; mais parlons de toi, mon garçon. Tu as été troublé hier soir. Ça ne fait rien, ça. Il faut rapprendre ta leçon et recommencer demain. Tu as, celte fois, un meilleur rôle dans la seconde pièce, tu vas prendre ta revanche.
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Au lieu de prendre ma revanche, je fus plus froid qu’à mon début. La même terreur s’empara de moi, bien que je fusse entré en scène sans émotion apparente. Ma figure, ma personne, soutenaient le regard sans trouble, et j’avais l’air d'avoir de l’aisance. Aussitôt que ma propre voix frappait mon oreille, le vertige tourbillonnait dans ma tête, je me hâtais de réciter mon rôle comme une corvée dont il me tardait d’être débarrassé, et je faisais au spectateur l’effet d’un monsieur suffisant qui dédaigne son auditoire et ne se donne pas la peine de jouer.
L’émotion de l’acteur prend toutes les formes imaginables pour trahir sa volonté. Il n’y a pas de fausse apparence qu’elle n’emprunte, pas de mensonge qu’elle n’invente pour se déguiser. Ce qui se produisait en moi était le phénomène le plus douloureux qui pût m’atteindre, car j’étais sincèrement modeste, désireux de bien faire, et j’étais condamné au masque de l’impertinence. Le fait n’était pas absolument nouveau pour Bellamare, qui avait vu de tout dans son professorat ambulant ; néanmoins, je présentais un cas si tranché, qu’il en fut un peu démonté, et je vis dans son regard expressif plus de compassion que d’espérance.
l“«0 PIERRE QUI ROULE
Pour moi, j’étais si désespéré, que mes camarades durent me consoler. Moranbois lui-même me dit à sa manière quelques paroles encourageantes ; mais Impéria ne me disait rien, et, là,*je sentais saigner ma blessure. Elle me parlait à tout autre égard avec douceur et bienveillance ; seulement, elle évitait la moindre allusion à mon désastre, et je ne savais que penser de son appréciation de mon avenir. Je résolus d’en avoir le cœur net, et je m’enhardis à rechercher un tête-à-tête avec elle.
L’occasion était bien plus facile à trouver en province qu’à Paris. Si le sort des mauvaises troupes est misérable et navrant, celui des troupes seulement passables est très-agréable dans la plupart des villes. Pour celles qui n’ont le théâtre que de temps à autre, l’arrivée du Roman comique est toujours un événement. Partout d’ailleurs il y a un certain nombre d’amateurs qui ont la passion, non pas tant du spectacle que des acteurs. Il y a partout un essaim de fils de famille pour voltiger et faire la roue autour des actrices. Il y a partout aussi un essaim de jeunes ou vieux lettrés qui ont en poche des manuscrits inédits, et qui, sans espoir de les faire jouer, rêvent au moins le plaisir émou-
PIi.HR K QUI ROULK
vant de les lire à quelques acteurs. De là des relations dont les intéressés font naturellement tous les frais, des invitations, des parties de campagne avec chasse, pèche, dîners et réjouissances , selon le moyen des personnes. Tout cela est toujours fort gai, grâce à la belle humeur des comédiens, qui savent se tirer avec esprit des guêpiers littéraires, et à la coquetterie des comédiennes, qui savent éviter les pièges de la galanterie quand bon leur semble.
Bellamare n’avait aucune répugnance pour ces parties de plaisir ; il était trop connu partout pour être accusé d’exploiter quoi que ce soit. Il avait trop de savoir et d’esprit pour ne pas payer largement son écot, et ses bons conseils valaient bien tous les dîners du monde. On le savait très-paternel avec ses pensionnaires, et il était rare qu’on l’invitât sans nous tous. Régine aimait à bien manger, et Lucinde à faire de grandes toilettes ; mais Léon, épris de solitude, difficile sur le choix de ses relations et d’une fierté chatouilleuse, refusait presque toujours les invitations. Moranbois, qui était le plus occupé de la troupe et qui, d’ailleurs, n’aimait pas à se contraindre quand nous allions en bonne com-
PIERRE QUI RODEE
pagnie, préférait prendre une heure ou deux de repos au café avec Purpurino Purpurini, qu’il accablait d’invectives effroyables tout en le régalant, et qui le traitait de son côté avec un profond dédain. Ces deux ennemis irréconciliables ne pouvaient se passer l’un de l’autre; on n’a jamais su pourquoi.
J’avoue qu’en recevant la première invitation collective dont notre directeur me fit part, je fus un peu surpris et tout prêt à suivre l’exemple de Léon. Je n’avais pas, comme lui, les idées et les mœurs d’un gentilhomme ; mais j’avais conservé la fierté du paysan qui n’aime pas à recevoir ce qu’il ne peut rendre. Léon ne blâmait pas Bellamare d’aimer cette vie joyeuse et facile, puisqu’il y portait la flamme de son intelligence et le charme de son enjouement; mais il se jugeait maussade, et rien n’était plus fâcheux, selon lui, qu’un parasite de mauvaise humeur.
Je n’avais pas le même motif pour concevoir des scrupules. J'étais naturellement gai ; mais, comme artiste, je n’avais encore montré que mes défauts. J’étais peut-être condamné à la nullité, je ne pouvais donner au public aucun plaisir, je n’avais aucun droit au bon accueil qu’on faisait aux autres.
La discrétion m’eût donc commandé de m’abstenir, mais Imperia était de toutes les parties, et je me décidai à en être, dût ma fierté en souffrir. Je vis bien que Léon me désapprouvait. Je feignis de ne pas m’en apercevoir.
La première partie nous fut offerte par des officiers de la garnison, qui se réunirent une demidouzaine pour nous associer à un pique-nique projeté entre eux depuis longtemps. Tout était décidé avec nous, lorsque le plus gradé d’entre eux, le capitaine Vachard, changea le projet de promenade en bateau avec dîner sur l’herbe, en celui d’une régate dans les eaux de son frère , M . le baron de Vachard, qui avait une maison de campagne et un parc arrosé par un petit bras de la Loire. L’offre ne parut pas beaucoup plaire aux autres ; mais, dàns le militaire, on ne s’amuse pas comme on veut quand un supérieur est de la fête, et on dut renoncer au pique-nique pour accepter l’invitation de M. le baron. Il nous fut suggéré tout bas que le capitaine aimait beaucoup mieux festoyer la cave et le garde-manger de son frère que d’avoir à payer son écot, et qu’il ne s’amusait que là où il ne dépensait rien.
Ces premières notions qui me furent données sur le caractère du capitaine m’indisposèrent si fort contre lui, que j’ouvris la proposition de renoncer à la fête. Léon se prononça très-nettement sur le tort que nous aurions de subir la fantaisie d’un pareil pingre. Impéria dit qu’elle ferait ce que Bel- Iamare déciderait. Bellamare, qui, à force de rouler,
était devenu un peu léger dans les choses de peu d’importance, décida qu’on irait aux voix. La majorité se prononça gaiement pour la régate dans les eaux du baron. On se faisait un plaisir de railler l’hospitalité offerte, si elle donnait prise à la critique, et, pour punir le capitaine du ton d’autorité qu’il avait pris avec ses lieutenants et sous-lieutonants en cette circonstance, les femmes se promettaient de le mener à la baguette.
11 y avait trois lieues à faire en voiture ou à cheval pour se rendre au château du baron. On procura des chevaux de selle aux dames qui voulurent montrer leur savoir-faire; ni Bellamare, ni Lambesq, ne se souciaient d’équitation, et on nous amena une voiture dans laquelle on m’invita à prendre place avec eux et avec Régine. De cette façon, nos trois jeunes actrices, Impéria, Lucinde
in:;
et Anna, étaient accompagnées par les officiers, et nous les suivions comme de paisibles et confiants tuteurs. Il nous sembla que Vachard avait prémédité cette sortie triomphale de la ville, et qu’il s’y était réservé le principal rôle, car il se préparait à prendre la tête du cortège avec Impéria, qui montait très-bien et qui se laissait aller sans réflexion à l’innocent plaisir de manier la jument très-douce du capitaine. Je fis tout haut la remarque que nous allions, le directeur, mes camarades et moi, former une arrière-garde des plus ridicules. Un jeune second comique, appelé Marco, que nous avions enrôlé depuis quelques jours, et qui était très-braque, abonda dans mon sens et sauta en croupe derrière Lucinde, jurant qu’il n’en descendrait que par la force des baïonnettes, vu que le devoir du cavalier était de porter le fantassin en cas d’urgence. Lucinde, dont cette invasion dérangeait le pompeux équilibre, se fâcha tout rouge, et Bellamare dut intervenir tout doucement, car il déclarait n'èire pas directeur à la campagne, et cette discussion burlesque se prolongeait au grand dépit de Vachard et aux grands éclats de rire de l’assistance, lorsque j’y coupai court. Voyant tout le monde en belle hy-
meur, et avisant le cheval du capitaine qu’un soldat tenait en main tandis que le capitaine se démenait pour ramener Marco à une conduite plus convenable, je sautai sur ce cheval de bonne mine et bien équipé ; je lui mis les talons au ventre si lestement, que le soldat abasourdi lâcha les rênes, et je partis comme un trait en faisant signe à Impéria de me suivre. Elle m’avait compris, elle m’approuvait, et, d’ailleurs, sa jument avait coutume de suivre la monture dont je m’étais emparé. Je ne savais pas monter à cheval par principes, mais j'avais les jambes nerveuses, le corps souple et la confiance du paysan. Pour être plus sûr de moi, j’avais relevé les étriers et je galopais comme au temps où, à travers les prés, je rasais l’herbe fraîchement coupée, sur le cheval nu, avec une corde pour tout rein. Impéria, élevée aussi à la campagne et bien dressée à tous les nobles exercices, était une remarquable écuyère. En un clin d’œil, nous eûmes traversé la grande place du Martroy et toute la ville d’Orléans, suivis à une notable distance par la cavalcade, qui riait, criait et applaudissait. Les jeunes officiers étaient enchantés de mon audace et du tour joué au capitaine. Quant à lui, il ne riait pas
de bon cœur, comme bien vous pensez ; mais, pour ne pas attirer l’attention sur l’incident ridicule qu’il lui fallait subir, il s’était bâté de monter dans la voiture avec Bellamare et avec Marco, qui avait renoncé à protéger' ces dames en me voyant relever si à propos l’honneur de notre compagnie. Naturellement, le cheval de la voiture, dont Vachard avait pris les rênes et qu’il coupait en vain de coups de fouet, ne pouvait rejoindre les cavaliers. Impéria m’avait prié d’attendre ceux-ci; mais, dès qu’ils furent près de nous, stimulés par leurs encouragements, nous repartîmes à fond de train, résolus à ne pas nous laisser dépasser et à ne pas donner au capitaine la possibilité de nous rejoindre.
Nous arrivâmes ainsi jusqu’à l’endroit où nous devions quitter les rives de la Loire pour entrer dans les terres, et, là, nous ne savions plus le chemin. La course avait donné à ma compagne une animation que je ne lui avais jamais vue.
— Comme vous êtes belle ! m’écriai-je éperdu lorsqu’elle s’arrêta pour me demander de quel côté il fallait nous diriger.
Elle avait confiance en moi, vous vous en souvenez, depuis le jour où j’avais juré de ne pas son-
ger à lui faire la cour. Elle ne prit donc pas mon exclamation et mon émotion en mauvaise part.
— Je devrais être comme cela sur la scène, n’est-ce pas? répondit-elle, et non pas froide comme je le suis. Eh bien, je pourrais en dire autant de vous ; malheureusement, nous ne pouvons pas jouer la comédie à cheval.
C’était le moment de l’interroger sur ce qu’elle pensait de moi, et l’occasion était toute venue. Nos bêtes avaient besoin de souffler, elles ruisselaient de sueur. Nous leur mîmes la bride sur le cou, pensant bien qu’elles trouveraient elles-mêmes leur chemin, et, comme nous avions en ce moment de l'avance sur les autres, nous pûmes échanger quelques paroles.
— Vous prétendez, dis-je à Impéria, que vous êtes froide au théâtre ; c’est pour me consoler d’être glacial ?
— Vous êtes glacial, c’est vrai ; mais peu importe, si vous n’ètes pas glacé.
— Je crains bien d’être à jamais l’un et l’autre.
— Vous ne pouvez pas le savoir.
— Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?
— Rien encore, c’est trop tôt.
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— Et, d’ailleurs, cela vous est bien égal?
— Pourquoi me dites-vous ceia ?
— Il me semblait...
— Pourquoi ?
— Vous ne pouvez pas vous intéresser beaucoup à moi.
— Qu’ai-je donc fait pour perdre la confiance que vous m’accordiez ? Voyons, dites !
— Vous avez l’air de ne plus savoir si j’existe.
— Si j’ai cet air-là, mon air est menteur. Je parle de vous sans cesse avec Bellamare, et je lui
disais hier que je vous aimais et vous estimais chaque jour davantage.
— Pourquoi ? je vous en prie, dites-moi pourquoi. Je voudrais tant savoir en quoi je peux mériter votre amitié... et celle de M. Bellamare !
— Je peux très-bien vous dire pourquoi ; vous êtes bon, sincère, dévoué, intelligent, exempt de vices. Enfin vous valez Léon, et vous êtes plus vivant, plus aimable et plus sociable. '
— Je suis bien heureux alors ; mais, pourtant, si je n'ai jamais de talent...
— Alors, malheureusement, vous nous quitterez.
— Pourquoi? Ne pourrais-je pas me rendre utile
dans quelque autre emploi que celui d’amoureux? Bien des gens vivent du théâtre sans avoir de talent.
— Ils en vivent mal. 11 ne faut pas faire un état qu’on n’aime pas.
— Mais j’aime le théâtre en dépit de ma nullité, et bien d’autres sont comme moi.
— Alors..., allez devant vous, si vous n’étes pas ambitieux...
— Je ne suis pas ambitieux, je suis... Je ne sais pas trop ce que je suis.
— Je vais vous le dire. Vous avez des goûts d’artiste, et vous serez artiste probablement, soit que vous réussissiez comme acteur, soit que vous fassiez autre chose. Vous aimez cette vie insouciante à force d’étre précaire, ces voyages, ces nouvelles figures et ces nouveaux pays à observer, à goûter ou critiquer ; vous aimez surtout ce que j’aime le plus de tout cela, l’association à un groupe, aimable ou non, mélangé, divertissant ou attendrissant, ou blâmable et impatientant, la vie à plusieurs enfin ! C’est comme la vie de famille après tout, moins ses chaînes sans terme, ses déchirements profonds et ses horribles responsabilités; mais il
me semble qu’avec Bellamare pour directeur on ne peut pas être absolument malheureux, et tout m’amuse ou m’intéresse dans le sort qu’il nous fait.
— Je pense en tout comme vous. Alors, si, manquant à jamais de talent et de succès, je m’attache quand même à cette vie insouciante et douce, vous ne me prendrez pas pour un de ces malheureux fous qui s’acharnent à une illusion ridicule ? Vous ne me mépriserez pas?
— Non certes, car je suis dans la même situation que vous. Je poursuis l’essai d’une carrière où je ne suis nullement sûre de réussir, et je sens que j’y persisterai d’une façon ou de l’autre, même si je n’arrive pas à avoir un véritable talent. Que voulezvous 1 c’est comme cela; quand on a pris goût au théâtre, tout le reste ennuie.
— Pourtant, ce n’est pas votre milieu naturel et final? Vous pouvez rencontrer, d’un jour à l’autre, l’occasion de faire ce qu’on appelle un beau mariage ?
. — Je ne veux pas faire un beau mariage !
— Vous n’en voudriez pourtant pas faire un qui vous jetterait dans la misère ?
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— Non, à cause des enfants qu’on peut avoir, car, s’il ne s’agissait que de soi,... pour mon compte, je suis indifférente à toutes les privations. Avec de l'ordre et du travail, on arrive toujours à trouver le nécessaire.
— Laissez-moi vous dire que personne ne vous connaît. Tous nos camarades vous croient prudente, froide et même ambitieuse. Bellamare vous a prédit un grand avenir; on s’imagine que vous sacrifierez tout à ce but.
— Si j’y croyais,... peut être regarderais -je comme un devoir d’y sacrifier tout; mais j’y crois trop peu pour m’en préoccuper sérieusement. Je fais de mon mieux, j’essaye de comprendre et j’attends.
— Et, en attendant, vous ne souffrez pas? vous êtes gaie ?
— Mais oui, vous voyez !
— C’est que vous êtes sûre de celui qui vous aime...
— Ai-je dit que quelqu’un m’aimait?
— Vous avez dit que vous aimiez quelqu'un.
— Ce n’est pas la même chose.
— Vous aimeriez un ingrat ?
riERKE QUI ROULE
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— 11 n’est peut-être pas ingrat, supposons qu’il ne se doute pas de ma préférence...
— Alors, c’est un aveugle, un imbécile, une vraie brute !
Elle éclata de rire, et sa gaieté me fit bondir de joie. Je m’imaginai qu’elle avait inventé cet amour préservateur des sottes déclarations, dans un jour d’ennui ou de crainte, et que son cœur était aussi libre que son existence. Elle était assez espiègle pour avoir improvisé cette malice, car, depuis que nous étions en voyage , elle avait montré le fond de son caractère, qui était constamment retenu devant les étrangers, mais admirablement enjoué et même taquin avec ses camarades , et , comme elle n’était ni dissimulée ni habile, elle ne pouvait pas chercher à m’en imposer dans le tète-à-tète.
— Alors, m’écriai-je, vous vous êtes moquée do nous, vous n’aimez personne ?
Elle se retourna comme si elle allait me répondre ; mais, avisant un cavalier qui avait devancé les autres et qui s’approchait de nous rapidement, elle pâlit et me dit en me le montrant :
— C’est le capitaine! Il a pris, je pense, le cheval d’un de ses jeunes officiers. Ils sont donc
lâches, ces militaires? Ils n’auront pas osé nous préserver de l’abordage !
— Eh bien, quoi, après? que craignez- vous de ce Vachard ?
— Je crains... je ne sais pas, une querelle avec vous !
— Devant vous ? Je ne lui accorderai pas ce délassement. Faisons-le courir, puisqu’il nous y invite.
— C’est cela, répondit-elle, fuyons !
Nous fûmes emportés comme par le vent jusqu’à une vilaine grande maison sottement peinte en rose, et nos chevaux nous engouffrèrent dans une cour où trois pots de géraniums grillés du soleil complétaient, avec deux affreux lions de terre cuite, la décoration du manoir.
Ce fut le baron de Vachard en personne qui nous reçut d’un air stupéfait, mais qui, reconnaissant nos montures, comprit ou supposa que nous étions au nombre de ses invités. C’était un homme de quarante-cinq ans environ, fort peu plus âgé que son frère le capitaine; peut-être même étaientils jumeaux, je ne m’en souviens plus. Ils se ressemblaient extraordinairement, la même petite
taille fortement prise, les épaules hautes, le teint coloré, les cheveux blonds grisonnants et rares, le nez court et comme oublié, le yeux saillants, les oreilles proéminentes jetées en avant comme celles des chevaux ombrageux, la mâchoire saillante et très-lourde ; seule, l’expression de ces deux figures fondues dans le même moule différait essentiellement. Celle de l’aîné était douce et stupide, celle du capitaine stupide et irascible. Les habitudes d’ordre ou d’économie nous parurent préoccuper autant l’un que l’autre. Ils avaient en outre une habitude, je devrais dire une infirmité commune, dont nous ne tardâmes pas à nous apercevoir.
Le baron, ayant remarqué que les chevaux étaient dans un état épouvantable, donna des ordres pour leur essuyage, sans nous demander si nous n’avions pas chaud ou soif nous-mêmes ; puis il nous conduisit en silence à un salon très-frais et très-sombre, et, là, après un certain effort, comme pour rassembler ses idées, il nous dit d’un air de détresse :
— OU est donc mon frère ?
— Il nous suit, répondis-je; il était sur nos talons.
— Ah ! fort bien, reprit-il. *
Et il attendit que nous fissions les premiers frais de la conversation; Iuipéria, par malice, attendit qu’il s’en chargeât, et j’attendis par curiosité le résultat de cette attente réciproque.
Le baron, qui, soit distraction, soit imbécillité, ne trouvait absolument rien à nous dire, fit, en plissant singulièrement les lèvres, le tour de l’appartement ; on eût dit qu’il sifflait mentalement une réminiscence musicale. Nous en fûmes assurés quand le son, devenu à peu près distinct, nous permit de reconnaître une interprétation sui generis de l’air de bravoure de la Dame blanche.
11 s’aperçut de sa préoccupation et nous regarda, fit un grand effort pour rompre le silence et nous * déclara qu’il faisait beau temps. Même silence perfide de la part d’Impéria. 11 tourna vers moi ses yeux ronds comme pour m’interroger. Je détournai les miens pour savoir comment il sortirait ' d’embarras. 11 en sortit par un temps d’arrêt devant la porte-fenêtre et par une reprise plus distincte du sifflotement de la phrase : Ah ! quel plaisir d'être soldat ! avec l’accompagnement d’un rhytlime tambouriné sur la vitre ; après quoi, ii
s’élança dehors sans paraître se souvenir de nous.
Impéria éclata de rire. Je lui poussai le coude, je venais d’apercevoir dans les profondeurs de l’appartement un personnage que la brusque transition du grand soleil à l’obscurité avait d’abord rendu invisible pour nous. C’était une grande femme brune et grasse, jadis belle, mademoiselle de Sainte-Ciaire, dont on nous avait parié, autrefois mademoiselle Clara, alors actrice de province jouant les grandes coquettes, désormais compagne de M. de Vachard et gouvernante de sa maison.
— Ne faites pas attention aux manières du baron, dit-elle sans se déconcerter. Son frère et lui... enfin ! les deux font la paire. Ce n’est pas pour être réjouis par sa conversation que vous êtes venus, n’est-ce pas ’c’est pour passer une journée à la campagne. Ce ne sera pas bien amusant, je vous en avertis. Chez les gens bêtes, tout est bête ; mais le dîner sera soigné, je vous en réponds. Le baron est sur sa bouche, c’est la seule qualité que je lui connaisse. Quant à l’autre, il n’a même pas celle-là ; mais qu’est- ce que vous en avez donc fait, du plus crétin des Vachard ?
— Et, sans attendre aucune réponse, elle nous
l’IEHKE QUI HOULE
fit servir des rafraîchissements et continua de nous parler sans façon et sans détour devant les servantes.
— Ah çà! mes petits enfants, reprit-elle, qui êtes-vous dans la troupe de Balandar ? Ah ! pardon, vous l’appelez Bellamare à présent, c’est son nom de théâtre ; autrefois, il s’appelait Balandar, ce n’était peut-être pas non plus son nom. Nous autres, vous savez, on a le nom qu’on veut ou qu’on peut ! Moi, pour le moment, je suis une ancienne fille noble qui a eu des malheurs. Vous savez, toujours le même truc ! Les Vachard qu’on rencontre sur son chemin n’y croient pas, mais ils aiment à se le persuader, et ils le répètent à leurs amis et connaissances, ça fait bien ! Il a dh vous parler de moi, votre directeur ? 11 m’aimait bien autrefois, du temps que j’étais une jeune et jolie fille, mince comme vous, ma petite, et lui... je ne dirai pas, mon garçon, qu’il était beau comme vous, mais il avait la jeunesse, et l’esprit, et un certain charme avec les femmes. Les adore-t-il toujours toutes à la fois, le vaurien? Ma foi, j’ai été bien jalouse de lui, et je me suis bien vengée; mais dites-rnoi donc, petite, ce n’est pas vous celle
qu’on dit être ses délices du moment? la belle Impéria ?
Imperia rougit pour la seconde fois. Elle avait déjà eu le sang au visage quand cette fille lui avait parlé de noblesse d’aventure, elle se troubla tout à fait en recevant l’insulte en pleine poitrine ; mais, comme j’allais répondre, elle me coupa la parole et répliqua avec vivacité :
— Je ne fais les délices de personne, et je ne uis pas belle, comme vous voyez.
— C’est vrai, reprit la Sainte -Claire, vous êtes petite et sans éclat ; mais vous êtes jolie, et, puisque vous venez seule avec ce grand beau garçon que voilà, vous êtes amants, mes tourtereaux, mariés peut-être? Enfin ce n’est pas vous qui faites pour le quart d’heure'le bonheur de votre directeur et de notre capitaine. Ce beau Léandre qui vous accompagne ne souffrirait pas tout ça.
— Il y a donc dans notre troupe, demandai-je, une personne que le capitaine se vante d’avoir charmée?
— Eh bien, la fameuse Impéria, que je brêle de , voir!
— Il s’en vante ? repris-je tout empourpré de
PIERRB QUI ROULE
colère pendant que la pauvre Imperia pâtissait, et me jetait un de ces regards navrés qui demandent involontairement au premier honnête homme venu protection ou vengeance.
— Il ne s’en vante peut-être pas, répondit la Sainte-Claire, il le confie à tout son régiment, et c’est pour répondre à cette confiance que mon baron, qui n’est pas la libéralité même, s’est fendu aujourd’hui d’un grand dîner pour la maîtresse de son frère. H faut vous dire que le baron est jaloux de moi, parce que le capitaine m’en conte aussi. 11 est donc charmé quand le capitaine en conte à d’autres ; mais le capitaine a beau se distraire, il en reviendra toujours à moi, qui tiens les cordons dè la bourse, vous comprenez?
Impéria passa son bras sous le mien comme pour s’en aller; elle était si émue, que je crus qu’elle se trouvait mal , et que son nom m’échappa. La Sainte-Claire, en voyant la bévue qu’elle venait de faire, peut-être avec intention, n’éprouva aucune confusion, et, avec l’insouciance des gens mal élevés, se prit à rire aux éclats.
— Allons-nous-en, me dit Impéria en m’em-
menant dehors. C’est une honte pour moi d’être en rontact avec de pareilles gens.
— Restons, lui répondis-je. Restez, puisque vous êtes avec moi ; méprisez c^tte duègne effrontée qui ment peut-être par jalousie, et voyons si M. le capitaine se vante en effet...
— Je vous entends, Laurence! vous voulez lui donner une leçon. Je vous te défends, vous n’en avez pas le droit.
— J’en ai le droit et le devdr; souvenez-Vous, vous avez dit au monde dont vous sortez un éternel adieu. Vous êtes artiste, vous avez en moi, en chacun de vos camarades, un frère dont l’honneur répond du vôtre. J’ignore si Lambesq est de mon avis, mais je sais qu’à ma place Bellamare, Léon, Moranbois lui-même,peut-être aussi le petit Marco, ne vous laisseraient pas insulter. Si nous étions des gentilshommes, notre protection pourrait vous compromettre ; mais .nous sommes des histrions, et le préjugé ne nous défend pas d’avoir du cœur.
— Si tous n’en ont pas, répondit-elle, vous êtes de ceux qui en ont beaucoup, je le sais, et c’est pour cela que je ne veux pas...
Elle n’en put dire davantage; le capitaine, rouge comme une betterave et ruisselant de sueur venait à nous avec l’intention évidente de nous reprocher notre équipée. Je fis trois pas à sa rencontre et le regardai de façon à le déconcerter, car il bégaya quelques mots inintelligibles, fit tomber sa colère sur un géranium qu’il arracha presque du pot de terre où il languissait, ébaucha un sourire forcé, plissa les lèvres comme avait fait son frère
en nous accueillant dans son salon et passa outre *
en sifflotant le même air. Ils avaient le même tic, et au régiment on les avait baptisés les frères Fufu.
Impéria se rassura en voyant que le capitaine ne me cherchait pas querelle et prit le parti de rire de l’aventure.
—Vraiment, je suis sotte, me dit-elle; j’ai encore des pruderies qui ne conviennent pas à mon état. Je vous jure, Laurence, que je rougis de mon courroux de tout à l’heure. Notre métier est d’amuser les autres, notre philosophie doit être de nous amuser d’eux quand ils sont ridicules et de ne nous laisser atteindre par rien de blessant, surtout quand nous valons quelque chose.
Je lui laissai croire que l’incident était clos, et
nous courûmes rejoindre la bande joyeuse, qui déjà s’élançait sur la flotte de M. le baron. Figurezvous trois mauvais bachots sur une longue mare stagnante, et vous verrez d’ici la régate. En un clin d’œil, je vis, moi, que tous mes camarades avaient de mauvaises intentions et que les jeunes officiers avaient de coupables espérances, le projet ou le désir de tous étant de faire prendre un bain au capitaine. Les femmes nous comprirent et ne voulurent pas monter en barque, excepté la Sainte- Claire, qui bondit lourdement et résolûment sur la maîtresse embarcation et prit le gouvernail, tandis que le capitaine s’emparait des avirons et suppliait Impéria de se fier à lui. Au lieu d’elle, ce fut moi qui acceptai l’invitation après m’être entendu par signes avec Marco, qui gouvernait la seconde barque, et Bellamare, qui se chargeait de la troisième. Bientôt, au lieu d’une régate, un combat naval fut improvisé, et les deux barques exécutèrent avec ensemble un furieux abordage contre la nôtre. Il s’agissait de culbuter le capitaine dans la confusion de la lutte et au milieu d’un vacarme épouvantable. Je tenais à m’en charger tout en paraissant le défendre, puisque je faisais partie de son équipage,
et la chose eût été facile avec ce cavalier à jambes courtes, si la Sainte-Claire, qui n’était pas dupe et qui faisait contre fortune bon cœur, ne se fût tournée contre moi en m’appelant traître avec de gros rires et de gros mots. Elle était forte comme un homme et brave comme une femme qui se bat. Je la laissai se prononcer contre moi et tenter de me faire passer par-dessus le bord. Alors je mis en jeu mon adresse naturelle, car je ne devais pas user de ma force avec une femme, si peu femme qu’elle fût, et dli même croc-en-jambe je lançai dans les eaux vertes de M. le baron, son aimable frère et sa vaillante gouvernante. De là, je sautai sur l’autre barque, qui se laissa capturer, et je criai victoire, ce qui fit plus d’honneur que de plaisir à Vachard barbotant de conserve avec la Sainte-Claire dans des flots peu profonds, mais peu limpides.
Ils parurent bien prendre la chose, tout le monde s’y trompa, excepté moi ; on trouva le capitaine meilleur enfant qu’on ne le supposait, et le diner fut d’une gaieté bruyante qui ne permit aucune enbuète particulière sur les événements de la matinée; mais, comme on passait sous une tonnelle pour prendre le café et fumer, Vachard le jeune, s’ap-
prochant de moi, me dit à voix basse, d’un ton sec et net qui contrastait avec son regard aviné :
— Vous m’avez crevé mon cheval et gâté mon uniforme, vous l’avez fait exprès.
— Je l’ai fait exprès, répondis-je tranquillement.
— 11 suffit, reprit-il.
Et il s’éloigna.
Le lendemain, dès l’aurore, je reçus la visite de deux officiers, amis du capitaine, qui me sommèrent de rétracter la déclaration que je lui avais faite, ou de lui rendre raison de mes paroles. Je refusai le premier point, j’acceptai le second, et rendez-vous fut pris pour le lendemain à la sortie du spectacle, car j’étais nécessaire à la représentation. Chose bizarre, je ne fus pas ému de ce premier duel comme je l’ai été plus tard en d’autres rencontres. Ma cause me paraissait si juste, je haïssais si cordialement l’homme qui outrageait Imperia et qui avait prétendu la compromettre sous
les yeux de ses camarades 1 Je me regardais comme le champion naturel de la compagnie, et, bien que j’eusse fort peu d’escrime et que Vachard en eût beaucoup, je ne doutai pas un instant que la destinée ne fût pour le bon droit et ia bonne inten-
tion. — Chose plus étrange encore, je jouai fort bien ce soir-là. J’avais, il est vrai, un bon rôle que j’avais accepté en tremblant, et que je remplis à la satisfaction de tous. Je me sentais élevé au-dessus de moi-même par ma confiance en moi comme homme, et j’oubliai de douter de moi comme artiste. J’eus même un très-beau moment dans la pièce, et je fus applaudi pour la première et la der nière fois de ma vie. L’excellent Bellamare m’embrassa en pleurant de joie sitôt que le rideau fut tombé; Impéria me serra les mains avec effusion.
— Allons, belle princesse, dit une voix rauque sortant de derrière moi, embrasse-le aussi, si tu as un peu plus de cœur qu’une cigale.
A cette agréable interpellation de Moranbois, Impéria sourit et me tendit sa joue en disant :
— Si c’est une récompense, qu’il la prenne !
Je l’embrassai avec trop de trouble pour en ressentir du plaisir; mon cœur m’étouffait. Moranbois me frappa sur l’épaule en me disant à l’oreille :
— Chevalier du beau sexe, on t’attend !
Comment savait-il mon affaire, que j’avais cachée avec le plus grand soin? Je l’ignore, mais son avertissement me fit bondir de joie. Mes lèvres ve-
naient de boire le parfum de mon idéal, j’avais cent coudées de haut, j’eusse terrassé une légion de diables.
— Ami, dis-je à Moranbois, qui m’avait suivi au vestiaire et m’aidait, contre toute habitude d’obligeance, à m’habiller, tu as été maître d’armes au régiment, comment s’y prend-on, quand on ne sait rien, pour désarmer son homme ?
— On s’y prend comme on peut, répondit-il.
As-tu du sang-froid, imbécile ?
— Oui.
— Eh bien, ne doute de rien, va de l’avant, mon crétin, et tu le tueras.
Cette prédiction ne fit sur moi aucune impression sinistre. Avais-je le désir de tuer ? Non certes, je suis très-humain et point vindicatif. Je ne voyais pas clair dans le rêve qui me portait. Je voulais vaincre, je ne me croyais pas assez habile pour choisir le moyen. Je savais mon adversaire redoutable, je ne le redoutais pas, voilà tout ce que je me rappelle de ce drame rapide, où je me jetais en homme passionné. J’eusse regardé en ce moment tout scrupule philosophique comme un argument de la peur,
J’avais pris pour témoins Léon et Marco ; je tenais à ce que la partie fût nettement engagée entre militaires et artistes. Vachard ayant le choix des armes, on se battait à l’épée. Je ne sais ce qui se passa. Pendant deux ou trois minutes, je vis un scintillement au bout de mon bras, je sentis une chaleur brûlante à ma poitrine, comme si mon sang, pressé de me quitter, s’élançait au devant de mille pointes d’épée. Je songeais à parer une attaque quand Vachard roula sur l'herbe. Il me sembla que mon arme avait traversé le vide ; je cherchais mon adversaire devant moi, et il râlait à mes pieds.
Je m’étais cru de sang-froid, je m’aperçus que j’étais complètement ivre, et, quand j’entendis le chirurgien du régiment dire : « Il est mort ! » je crus qu’il s’agissait de moi, et je m'étonnai de me sentir debout.
Je compris enfin que je venais de tuer un homme ; mais je ne sentis aucun remords, car il avait eu vis-à-vis de moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, et j’étais blessé au bras. Je ne m’en aperçus que quand on me pansa, et, dans ce moment, je vis la face livide de Vachard, qui sem-
blait absolument trépassé. J’eus froid par tout le corps, mais ma pensée ne fonctionna pas.
11 fut très-mal, mais il en revint; il n’était pas digne d’une fin dramatique. Il a perdu son frère et il a épousé la Sainte-Claire, qui s’appelle aujourd’hui madame la baronne de Vachard, mais qui ne donne plus de régates.
Quant à moi, je fus surpris, en quittant le théâtre du duel, de voir Moranbois à mes côtés. Il m’avait suivi, il avait assisté, sans se montrer, à l’affaire ; il me conduisit sans me rien dire à mon domicile, et sans me rien dire, il passa la nuit près de moi. Je fus agité, et je rêvai beaucoup, mais je ne rêvai que de théâtre, nullement de combat. En me réveillant, je vis l’hercule assoupi sur une chaise derrière mes rideaux. Il répondit par une grossièreté à mon remerciaient, mais il me serra la main en me disant qu’il était content de moi.
Ma blessure n’était pas grave, et, malgré la défense du chirurgien, dont je n’attendis pas la visite, je courus m’informer de l’état de ma victime. Il semblait désespéré, mais le soir on était plus tranquille, et je pus me rendre à la répétition sans montrer d’émotion et sans avoir le bras en écharpe.
Je supposais que personne ne savait rien au théâtre, car dans la ville rien n’avait encore transpiré ; mais Moranbois avait tout dit à mes camarades, et Bellamare vint à moi les bras ouverts.
— Tu nous as montré hier soir, me dit-il, que tu étais un artiste, mais nous n’avions pas besoin que tu eusses cette affaire d’honneur pour savoir que tu étais un homme. Ah çà ! ne t’habitue pas à ces distractions-là ; à présent que tu as du talent, ce serait désagréable pour moi de voir revenir mon beau jeune premier éborgné ou disloqué. Je mettrai sur ton prochain engagement que je t’interdis le duel pour cause de service.
— En me plaisantant ainsi d’un ton enjoué, il avait une larme au coin de l’œil. Je vis qu’il m’aimait, et je l’embrassai tendrement. Impéria m’embrassa aussi en me disant :
— Ne vous habituez pas à cela non plus.
Et elle ajouta ensuite tout bas :
— Laurence, vous êtes bon et brave, mais voilà que tout le monde ici croit... ce qui n’est pas et ne peut pas être. Soyez délicat aussi, et faites bien comprendre que vous ne songez pas à moi.
— Et que vous importe ? lui répondis-je, blessé
de sa préoccupation après la crise dont je sortais à peine, et dont les palpitations secouaient encore ma poitrine. Quand on dirait que je vous aime, serait-ce une honte pour vous ?
— Non, certes, dit-elle ; mais ..
— Mais quoi ? Votre préféré le trouverait-il mauvais?
— Si j’ai un préféré, il ne s’occupe pas de moi, je vous l’ai dit. Seulement, j’ai accepté votre amitié et ne puis m’engager davantage. Est-ce que tout va changer entre nous ? Serai-je obligée de me préserver, de m’observer, de vous traiter comme un jeune homme avec qui on compte ses paroles et même ses regards, pour ne pas agir en coquette ou en folle ? Vous savez bien que je veux rester libre, et que, pour cela, il ne faut pas se laisser aimer. Si vous êtes mon ami, vous n’engagerez pas une lutte qui m’a toujours effrayée et mise en fuite. Vous ne voulez pas me gâter un bonheur que j’ai conquis avec tant de peine après des chagrins, des malheurs dont vous n’avez pas l’idée ?
J’étais dominé par elle. Je lui jurai que je serais toujours son fraternel camarade, et qu’elle n’aurait
pas à se préserver de mes obsessions. Je ne son-
PIERHE QUI HOULE
geai pas à l’accuser de froideur et d’égoïsme, bien que la chose eût dû me paraître évidente du moment qu’elle n’était pas éprise d’un autre, ou qu’elle surmontait cet amour pour n’en pas subir les conséquences.
Léon était content de moi aussi, et il me le dit avec effusion. Régine m’accabla de caresses, Anna se mit à m’admirer comme un héros, Lambesq me détesta davantage, le petit Marco s'engoua de moi et se fit mon âme damnée. Purpurin, voulant me témoigner son estime, m’appela M. de Laurence. Moranbois, tout en continuant à me brutaliser, cessa de me traiter de paltoquet. L’entourage le plus infime du théâtre se crut ennobli par ma gloire; en un jour, j’étais devenu le lion de la troupe.
Dans la ville, on commença bientôt à parler de l’événement. Le régiment convint le moins possible de la rude leçon donnée par un cabotin à un officier. Vachard n’était ni aimé ni estimé; mais, quoiqu’au fond on fût pour moi et non pour lui, l’esprit de corps ne permettait point qu’on me donnât raison, et quelques-uns parlèrent d’un coup de tète de ma part, suivi d’un coup de maladroit. Les
civils ne consentaient pas à ce que j’eusse un si petit rôle, et, dans les cafés, il y eut des discussions assez aigres à propos de moi. Le militaire aime le comédien, sans lequel il périrait d’ennui en garnison, mais il n’aime pas que le pékin se serve bien de l’épée, tandis que, dans le civil, on est ravi de voir qu’un pékin de la dernière classe, c’està-dire un histrion, tienne tête aux capitans.
Dans de plus hautes régions, à la préfecture, chez le général et dans les salons de la ville, ou s’émut, on questionna, on commenta; les gens trop comme il faut furent scandalisés de l’ardeur avec laquelle me prônèrent de jeunes esprits trop avancés; tant il y a que Bellamare, fin et prudent comme l’expérience, nous rassembla la veille de la représentation annoncée, et nous dit avec son enjouement habituel :
— Mes petits enfants, nous avons cueilli dans cette bonne ville les palmes de la gloire; mais la gloire des armes nuit à l’artiste, et, de plusieurs renseignements que j’ai fait prendre, il résulte que nous pourrions bien avoir du bruit demain soir au parterre et même à l’orchestre. Nous servirons peut-être de prétexte à des antipathie# ou à des
!Si
rancunes que nous ignorons, mais dont l’administration ou l’opinion voudra nous rendre responsables. Le plus sûr est de coller une bande sur l’affiche et d’aller retenir notre wagon de seconde classe pour ce soir. Nos personnes éloignées, notre gloire restera pure des coups de poing qui pourraient lutter, demain, contre les trognons de pommes; car, si l’artiste a ses séides, le guerrier a aussi les siens. Filons donc, et que les dieux de l’Olympe, Apollon et Mars, nous protègent!
— Vive Bellamare, qui a toujours raison! s’écria
Marco; mais aussi vive Laurence, qu’aucun de nous ne désavouera jamais !
— Crions tous : « Vive Laurence ! » reprit Bellamare. Il est notre orgueil quand même !
— Vous comptiez faire ici de l’argent, lui dis-je, et mes lauriers vous coûtent peut-être plus cher qu’ils ne valent.
— Mon fils, répondit-il, l’argent vient toujours à celui qui sait l’attendre, et, ne vînt-il jamais, l’honneur vaut mieux.
Avant de partir, je voulus avoir encore des nouvelles de Vachard, et je courus chez lui. C’est le baron en personne qui me reçut dans la salle à
manger, où son déjeuner était servi et où, sans me reconnaître , tant il était distrait, il m’offrit une chaise. Je le remerciai, et j’allais me retirer lors
qu’il me reconnut.
— Ah! très-bien! fit-il; c’est vous qui... fu... fu... vous qui avez failli tuer mon... fu.'.. fu... Vous en avez du regret..., très-bien... fu fu... Une querelle absurde, bien malheureuse, bien malheureuse! mais qu’y faire? Un militaire... fu... fu... est obligé d’être susceptible, et vous lui aviez pris sa... fu... fu... sa maîtresse...
Je sentis que le sang me montait à la tête et que j’allais chercher querelle au baron pour avoir cru et pour persister à croire au mensonge impudent de son frère.
— Comment va-t-il? lui dis^-je précipitamment* je n’ai pas autre chose à entendre; espérez-vous le sauver?
— Oui, oui, fu... fu... nous l’espérons.
— Eh bien, quand il sera guéri, veuillez lui dire que je n’ai pas voulu quitter le pays sans lui laisser mon adresse, pour le cas où il voudrait recommencer.
Et je lui remis le nom et l’adresse de mon père,
■ FIEHRK QUI R OU I.E