Pierre Quthe, maître apothicaire de Paris
Dans le courant du mois de mai 1908, les journaux de Paris ont attiré l’attention de leurs lecteurs sur un tableau de François Clouet, que la Société des amis du Louvre venait d’offrir à notre grand musée national.
Le Temps*, un des premiers, donnait sur cette nouvelle acquisition de longs et intéressants détails, dus à la plume très autorisée de M. Henri Roujon.
« Hier [4 mai], disait l’éminent secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, M. Georges Berger annonçait au Conseil des musées nationaux un nouveau don, l’entrée au bercail de l’art français d’un portrait signé de François Clouet.. C’est plus qu’une acquisition heureuse; c’est une vraie conquête.
« Nous commençons à peine à connaître cette dynastie des Clouet que l’ancienne critique admirait de confiance. Les travaux du marquis
1. Extrait d’un mémoire lu, le mercredi 10 juin 1908, à la Société française d’histoire de la médecine, sous la présidence de M. le D r Paul Richer, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine, professeur à l’Ecole des Beaux-Arts. Ce mémoire, destiné au Bulletin de la Société française d'histoire de la médecine, a paru in extenso dans la France médicale (numéro du 25 juin 1908, p. 217-221).
2. Le Temps du jeudi 7 mai 1908, page 1, col. 4, article intitulé : « En marge ». Les articles « En marge » du Temps sont anonymes. Leur auteur, M. Henri Roujon, a bien voulu m’autoriser à dévoiler son anonymat.
de Laborde, de Henri Bouchot, de tous les chercheurs qui exercent les reprises de notre art national, nous permettent enfin d’identifier plus sûrement les œuvres de ces maîtres venus de Flandre pour devenir des Français de pure lignée. Il reste encore à dissiper bien des doutes. Plus d’une œuvre cataloguée sous les noms de Jean ou de François Clouet devra renoncer à cet honneur. En ces obscures questions d’attribution, lorsque l’érudition a terminé son ingrate et rude besogne, c’est au goût, à l’instinct, au pur amour, de dire le dernier mût. Il est des Clouet, tableaux ou crayons, qui, à défaut de signature, crient hautement leur origine. 11 y en a beaucoup moins toutefois que ne le croyaient nos devanciers. Mais un François Clouet signé et daté, il n’en existait qu’un dans le monde. Les Amis du Louvre ont su le trouver, à Vienne, et le ramener d’exil. Quelque chose de chez nous rentre à la maison.
« Quel homme était-ce que ce personnage, de belle santé physique et morale, qui fut l’ami de son portraitiste? Il sera merveilleusement amusant de chercher, dût-on ne jamais le découvrir, le nom de ce modèle de François Clouet. L’œuvre est heureuse entre toutes, largement, modestement, loyalement peinte, dans la joie de surprendre et de fixer un visage aimé. Nulle trace de supercherie professionnelle, point de ruse de métier ni d’apparat, la franche émotion simple en face de la nature, l’art français du portrait, pour tout dire, tel que le pratiquaient excellemment ces Flamands rebaptisés aux eaux de la Loire. Les deux Clouet, le père et le fils, sur qui les documents ne nous disent presque rien et qu’il nous faut deviner par leur œuvre, furent sûrement des psychologues optimistes. Ils nous ont légué les images d’une humanité qui vécut parmi les haines et dans les tueries. Il est remarquable que ces figurants d’un drame atroce semblent, d’après leurs portraitistes, des êtres sains et équilibrés. Bêla dignité, du sérieux, de la raison chez les hommes; quant aux femmes, d’une naïveté presque moutonnière, elles ne confessent que tendresse et chasteté. Les peintres de ces guerriers furieux et de ces pécheresses ont corrigé, calmé, adouci la nature, sans pour cela la trahir. Ces bons ouvriers, finement naïfs, cherchaient quand même la beauté au fond des âmes, par horreur native de toutes les laideurs. Ils faisaient ressemblant et embelli.
« L’ami d’après lequel François Clouet a peint ce portrait découvert à Vienne, devait être un humain d’une charmante et forte douceur. L’artiste a pris délicieusement plaisir à rendre son air de fière bonhomie. Ce n’est pas un soldat, ce bon garçon aux yeux sans colère. Un livre, un herbier 1 est à la portée de ses mains inoffensives. Quelque
. 1. V « herbier », posé sur une table à proximité de l’avant-bras gauche de Pierre Quthe, est peut-être un de ces traités de botanique, abondamment illustrés et publiés un peu partout, dont quelques-uns sont intitulés : Iiorbarius ou HèrJwlarium, en
botaniste, peut-être, un naturaliste hellénisant, qui-vient déliré la classification des plantes du médecin Dioscobide, dans l’édition vénitienne des Aide, un joli esprit docte et tendre selon le souffle de la Renaissance. Ce contemporain des horribles guerres religieuses semble tout près de nous. Si Montaigne l’a connu, il l’a aimé. »
Je n’ai pu résister au plaisir de citer de l’article du Temps tout ce qui concerne le tableau nouvellement entré au musée du Louvre, parce que ce morceau est un véritable régal de lettré. Quant au « personnage de belle santé physique et morale qui fut l’ami de son portraitiste », je n’ai pas eu à en chercher le nom bien longtemps, car nom et prénom « de ce modèle de François Clouet » me furent donnés quelques jours plus tard, toujours par le Temps. Le numéro de ce journal, daté du jeudi 14 mai 1908, m’apprenait en effet qu’au bas de la toile du Louvre, on lit celte inscription : Fr. Janetii opus Pe. Quitlio(sic), amico singulari, ætatis suæ XLI11 , 1562. Bien que fautive (il faut lire Quttio, au lieu de Quittio ), cette inscription 1 me permit d’identifier tout de suite le personnage peint par Clouet et de reconnaître dans le « botaniste » de
latin ; Arbolayre ou Grant Herbier , en français; Herbolario- ou Herbario, en italien; Herball , en anglais; Kreulerbuch, en allemand; Cruydeboeck, en flamand, etc. Ceux-ci sont généralement accompagnés, dans le texte, de figures de plantes qui occupent une partie de la page seulement.
Il en est d’autres, tels que le Herbarum vivæ eicones d’OrnoN Brunfels (Strasbourg, 1532-1536, 3 vol. in-folio), le In Dioscoridis historiam herbarum eertissiïna adaptatio du même auteur (Strasbourg, 1543, in-folio), le De historia stirpium de Léonhart Fuchs (Bâle, 1542, in-folio), dont la plupart des pages sont occupées jusque dans les marges par une seule gravure sur bois. Ils ont beaucoup d’analogie avec le,volume de Pierre Qothe, sauf que celui-ci est un gros in-quarto. Il existe un livre analogue quant au format et à la grosseur : c’est le De stirpium, maxime earum, quæ in Germania nostra nascunlur de Hieronymus Tragus, autrement dit Bock (Strasbourg, 1552, in-4°), lequel, lui aussi, contient quelques figures de plantes à pleine page. Comme on rencontre souvent des exemplaires de ces ouvrages, coloriés à la main, il est possible que Pierre Qothe ait pris l’un d’eux pour poser devant Clouet.
D'après une autre hypothèse, ce livre serait tout bonnement un traité de botanique, dans lequel Pierre Qothe aurait introduit des plantes pour les y conserver, comme cela se faisait couramment autrefois.
En tout cas, il est certain que 1’ « herbier » de cet apothicaire n’est pas un herbier ordinaire : 1° parce que les plantes n’y paraissent point fixées; 2° parce que dans les vrais herbiers on ne met qu’une plante entre deux pages.
Quanta la reliure du livre, elle est en parchemin ou en vélin souple, avec les plats recouvrant la gouttière et des lanières comme fermoirs. On trouve de ces vieilles reliures (dites reliures molles et reliures à recouvrement) dans la plupart des bibliothèques : l’École de Pharmacie de Paris possède des ouvrages' de tous les formats, reliés de cette façon, entre autres, deux Dioscoride in-folio, l’un de 1543 et l’autre de 1549 (n° s 6141 *et 6071).
1. L’inscription du tableau de Clouet se lit sur le fond, à gauche, au-dessous du rideau. Peinte en capitales et disposée sur quatre lignes, elle est ainsi conçue : FR. 1ANETII. OPVS. H PE. QVTTIO. AMICO. SINGVLARI. || ÆTATIS. SVE. XL1II.
M. Roujon îe fameux apothicaire parisien Pierre Quthe, dont le jardin « médicinal » était réputé dans le monde entier 1 .
Ayant dépouillé jadis les archives des apothicaires de Paris, je connais Pierre Quthe de longue date : j’ai maintes fois rencontré son nom et sa signature dans les registres de ces ancêtres dont j’ai la garde. J’ai même parlé de lui dans deux de mes publications : l’une, Les Rasse de N ceux, maîtres chirurgiens de Paris , publiée en 1902 dans le Janus d’Amsterdam 2 ; l’autre, intitulée : « Deux arrêts du Parlement réglementant la pharmacie au xvi e siècle », et publiée, en 1905, dans le Bulletin de la Société syndicale des nharmaciens de la Côte-d’Or , avec tirage à part daté de 1906 3 .
Je lis part de ma découverte à quelques amis : le 14 mai, à M. Perrot, professeur à l’École de Pharmacie de Paris, qui me demanda un article sur Pierre Quthe pour le prochain numéro du Bulletin des Sciences pharmacologiques , et à M. Pierre Rambaud (de Poitiers), venu à Paris pour assister à la séance de la Société française d’histoire de la médecine, tenue la veille; le 18 mai, à M. le D r Wickersheimer, bibliothécaire attaché à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris; le 23 mai, à M. Antoine Thomas, professeur à la Sorbonne et membre de. l’Institut, etc. Je la communiquai également à M. Henri Stein, archiviste aux Archives nationales, qui, le jour même, s’empressa de la dévoiler, à mon insu, à la Société nationale des Antiquaires de France. Dans quels termes le fit-il? Le Journal des Débats du 31 mai va nous l’apprendre. On y trouve en effet un compte rendu succinct de la séance de la Société des Antiquaires, tenue le mercredi 27 mai, où il est dit que « M. Henri Stein a fait part de la découverte qu’il a faite de l’identitéf « du portrait de Clouet, récemment entré au Louvre : c’est un apô-4 « thicaire et botaniste parisien, notable et célèbre en son temps, « Pierre Cuthe (sic) -».
Ainsi donc, M. Stein s’est tout bonnement approprié mon identification et l’a, sans aucune honte, donnée comme étant de lui, dans une compagnie de savants qui se sont empressés de divulguer sa prétendue découverte.
|| 1362. Elle a été reproduite de grandeur naturelle dans Les Clouet par M. Étienne Moreau-Nélaton (planche XII), ouvrage qui a paru deux jours après la lecture de mon mémoire.
1. Le jardin « médicinal » de Pierre Quthe est mentionné dans l'Agriculture et maison rustique, par Charles Estienne et Jean Liébault (Paris, 1578, fol. 121), ouvrage dont il a été publié des traductions en allemand, en anglais, en flamand’ en italien, etc.