CHAPITRE LU
Le matin suivant , l'amiral manda O'Brien , et comme il l'aimait beaucoup, car c'était à lui que nous étions venus nous présenter après notre évasion de France , l'instruisit confidentiellement qu'il y avait quelque accroc à sa nomination comme capitaine de la Sémiramis , et qu'il était arrivé l'ordre de payer l'équipage , de le licencier sans délai , et de faire examiner la quille , au cas où le capitaine O'Brien se serait déjà rendu à bord.
— Comprenez-vous ce que cela signifie ? demanda l'amiral qui était curieux de connaître la raison d'un ordre si bizarre.
O'Brien répondit avec hardiesse que lord Privilège, par le crédit duquel il avait obtenu le commandement d'un brick, s'était brouillé avec lui , et que , comme il l'avait vu entrer dans le cabinet du premier lord au moment où il en sortait liii-même , il ne doutait pas que sa seigneurie n'eût parlé à son désavantage , car c'était un homme très vindicatif.
— Eh bien ! repartit l'amiral, il est heureux que votre installation soit faite, car on ne peut à présent ni vous révoquer sans une enquête , ni mettre votre frégate sur le chantier sans une demande de vous.
Aussi, dès que le premier lord sut qu'O'Brien avait été reconnu, il discontinua toute démarche , et laissa la Sémiramis partir j)our sa destination. Mais toute chance de m'cmbarquer sur cette frégat* m'échappait, et pour la première fois j'allais me
séparer d'O'Brien. Je passai avec lui tout le temps que je pus prendre sur mes devoirs. Il était aussi désolé que moi, mais la chose était sans remède. — Ne vous chagrinez pas, Pierre^ me dit-il, j'ai réfléchi jque peut-être tout est pour le mieux. Vous verrez plus de monde , et ne marcherez plus avec des lisières. Vous voilà devenu un homme , et vous êtes , comme on dit en Mande , assez gros et assez laid pour prendre soin de vous-même. Nous nous reverrons, je pense , mais si nous ne nous revoyons pas, eh bien ! que Dieu vous bénisse, mon enfant, et n'oubliez jamais O'Brien.
Trois jours après , il reçut ordre de partir. Je l'accompagnai à bord , et ce ne fut que quand la frégate , poussée par un bon vent , vogua à pleines voiles vers les Aiguilles, que je lui serrai la main et regagnai le rivage. Me séparer d'O'Brien fut pour moi un coup cruel; mais je ne savais guère combien j'aurais à souffrir avant de le revoir.