‹ Pierre Simple (volume 2)Chapitre 162 sur 250 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

mît sur le chantier. J'avais reçu des lettres de ma sœur, que la nouvelle de mon heureux retour et lespérance de me voir bientôt enivraient de joie. Mais les détails relatifs à mon père étaient aussi peu satisfaisants que possible. Hélène m'écrivait que le désappointement et les soucis l'avaient à tel point rongé, qu'il en avait perdu la raison. Notre nouve.ui capitaine vint nous joindre. C'était un tout jeune homme, et jamais encore il n'avait commandé de vaisseau. Sa réputation comme lieutenant était bien connue et ne laissait pas que d'être assez mauvaise. 11 passait pour un officier dur et désagréable; mais comme il n'avait pas même été premier lieutenant, on ne pouvait dire de quelle manière il remplirait le grade de capitaine. Néanmoins nous en étions un peu inquiets , et nous regrettâmes vivement d'avoir perdu O'Brien.

Il se rendit à bord de la coque du bi'ick où nous avions été tous convoqués et provisoirement logés, nous lut sa commission, et se montra l'homme le plus afFoble, le plus commode et le plus bienveillant du monde. Surtout , il fut d'une exquise politesse à mon égard , et me déclara que comme je devais connaîti e à merveille les gens de 1 équipage , il ne me gênerait en lien dans l'exercice de mes fonctions. Nous supposâmes que les personnes qui nous avaient parlé de lui étaient aveuglées par la prévention ou s'étaient méprises sur son caractère. Pendant la demi-heure qu'il resta à bord, je lui confiai (|ue, s'il

voulait m'aiitoriser à solliciter du premier lord un congé d'une quinzaine de jours tandis que notre brick était sur le chantier, je serais bien aise d'aller voir ma famille.

Il s'empressa d'y consentir, et ajouta qu'il se chargeait de toutes les demandes nécessaires. Ma lettre à l'amirauté fut donc transmise par un intermédiaire, et obtint une réponse favorable. Le lendemain^ je partis par la diligence et me retrouvai dans les bras de ma chère sœur.

Après la première effusion de notre tendresse, je la questionnai sur mon père. Elle me répondit qu'il élait tellement ombrageux , que personne ne pouvait en venir à bout. Il était à la fois triste et irritable , et sa pauvre tète était évidemment dérangée, car il s'imaginait tantôt qu'il était composé de diverses substances, tantôt qu'il exerçait certains métiers , certaines professions. Généralement ces lubies-là lui duraient quatre ou cinq jours , il allait alors se coucher , dormait vingt-quatre heures ou plus , et se réveillait avec quelque autre idée non moins bizarre dans la tête. Son langage était violent, mais, du reste, il semblait plutôt avoir peur des autres que penser à leur faire du mal , et devenait chaque jour plus original et plus ridicule. Lors de mon arrivée, il venait de sortir d'un de ses longs ^mmes, et était dans son cabinet; mais avant de s'endormir, il s'était cru charpentier, et avait scié, coupé, taillé tous les meubles de la maison.

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