CHAPITRE LUI
Je quittai ma sœur pour me rendre auprès de mon père, que je trouvai assis dans son grand fauteuil. Je fus épouvanté de l'état dans lequel il était. La figure horriblement maigre , l'œil terne , l'air hagard , il restait la bouche sans cesse ouverte. Une garde-malade , qu'avait appelée ma sœur, se tenait prés de lui.
— Bah ! bah! bah ! bah ! s'écriait mon père, que pouvez-vous, vieille radoteuse, connaître à l'intérieur de mon corps? Je vous dis que le gaz s'y engendre avec une vitesse inconcevable, et que déjà je puis à peine demeurer en place. Je sens que je m'enlève, m'enlève, m'enlève; et si vous ne m'attachez pas avec des cordes, je vais partir comme un ballon.
— N'ayez pas peur, monsieur, répliqua la garde. Ce sont, tout simplement, des vents que vous avez dans l'estomac. Vous allez en être bientôt débarrassé.
— C'est du ffaz inflammable, vieille Hécate!
Je le sais, moi. Dites, voulez-vous aller quérir une corde, ou ne le voulez-vous pas?.... Eh! qui est là? Vous, Pierre! ^la foi, vous êtes tombé des nuages, juste à temps pour m'y voir monter.
— J'espère que vous vous sentez mieux , mon père, dis-je.
— Je me sens beaucoup plus léger de minute en miiuite. Allez qu('rir une corde, Pierre, et attachezmoi au pied de la table.
— Je voulus lui persuader qu'il était dans l'er-
reur, mais tons mes efforts furent inutiles. A la fin il entra dans une violente colère , et prétendit que je souhaitais qu'il fût déjà au ciel. Comme j'avais entendu dire que mieux valait se prêter aux caprices des hypocondriaques, car c'était évidemment la maladie dont mon père était attaqué, je recourus à cette méthode. — Il me semhle, mon père, lui diâje, que si vous pouviez extraire de dix en dix minutes le gaz que vous avez dans le corps, ce serait un excellent remède.
— Oui , mais le moyen d'y parvenir ! répliquat-il en secouant tristement la tête.
— Parbleu ! avec une seringue. On vous l'insérera vide dans la bouche, on la fera jouer, et on pompera ainsi le gaz .
— Mon cher Pierre, vous me sauvez la vie ; mais dépêchez-vous, sans quoi je vais pa&ser à travers le plafond.
Par bonheur l'instrument indiqué se trouvait à la maison. J'introduisis la canule dans la bouche du malade, je tirai le piston , je rejetai l'air, et je recommençai plusieurs fois ce manège. Au bout de deux minutes, mon père se déclara mieux, et quand je laissai la vieille garde continuer cette rude besogne, il était tout tranquillisé. Je retournai près de ma sœur, et lui contai la chose; mais nous ne songeâmes guère à en rire, quoique s'il se fût agi d une personne indifférente nous aurions pu la trouver risible. L'idée de quitter Hélène, comme je serais