CHAPITRE LV
connûmes au bout de quelque temps que c'était un brick de guerre, et comme il changea tout-à-coup la direction de sa marche , nous présumâmes que •c'était un bâtiment ennemi. Nous lui finies un signal pour savoir s'il était anglais, il n'y répondit pas, et nous nous préparâmes à l'action. Le brick étranger faisait force de voiles à tribord et était à environ deux milles de distance, mais nous le poursuivîmes. La brise était variable ; tantôt le brick marchait en se balançant sous ses voiles de perroquet , tandis que nos grandes voiles étaient déployées ; tantôt, au contraire , nous aurions voulu avoir du monde aux écoutes et aux drisses de nos voiles de perroquet , tandis qu'il déployait jusqu'à son dernier pouce de toile. En somme, cependant, nous eûmes en une demi-heure gagné un demi-mille. Nos gens étaient tous à leurs postes, tous heureux de devoir remettre bientôt la main à leur ancienne besogne. Ils avaient quitté jaquettes et chapeaux, s'étaient noué un ma- <lras autour de la tête, et s'étaient attaché un autre madras ou lUie cravate de soie noire autour de la ceinture. Tous les canons étaient prêts, toute chose était prête , et tout le monde brûlait du désir d'engager le combat; mais je crois plutôt que je dois exceptei" le capitaine , (pii , dès le commencement, ne monti'a ni joie ni surtout de présence d'esprit. Au moment où nous nous étions mis à la poursuite du brick, on îivait dit que c'était un navire marchand, et ce ne fut qu'au grand jour que nous
le reconnûmes pour un navire de guerre. Il y avait une chose à alléguer en faveur de notre capitaine : il n'avait jamais vu le feu de sa vie.
La brise vint alors à faiblir, et les deux bâtiments avaient toutes leurs voiles déployées, quand un épais brouillard déroba 1 ennemi à notre vue. Ce brouillard dura jusqu'au moment où nous arrivâmes dans ses eaux , et alors nous ne pouvions voir à dix verges du brick. C'était un grand sujet de dépit pour nous, car nous courions risque de le perdre ; heureusement, le vent tombait de plus en plus, et vers midi les voiles battirent les mâts. J'allai dire au capitaine que midi sonnait , et je lui demandai si nous donnerions le signal du diner.
— Pas encore, répliqua-t-il ; il faut auparavant virer de bord.
— Virer de bord , monsieur ? m'écriai-je avec surprise.
— Oui , dit-il ; je suis convaincu que nous devons maintenant poursuivre la chasse dans la direction contraire ; et si nous ne virons pas , nous laisserons l'ennemi nous échapper.
— S'il a lui-même viré , monsieur , repartis-je , il s'engagera dans les sables, et nous ne le manquerons pas.
— Monsieur , répliqua-t-il , vous aurez la complaisance de me donner votre avis, quand je vous le demanderai. C'est moi qui commande à bord.
Je portai la main à mon chapeau , et me mis en