CHAPITRE LV
devoir de faire exécuter la manœuvre prescrite par le capitaine; mais je ne doutai pas qu'il ne voulût éviter l'action , car la seule chance d'évasion qui restât au brick, était de garder le vent dans la direction où il marchait.
— Virer de bord ! virer de bord ! s'écrièrent les matelots. Que diable irons-nous faire de l'autre côté ? se demandaient-ils les uns aux autres en montant sur le pont.
— De l'avant à l'arrière, silence ! m'écriai-je. Capitaine Hawkins, je ne crois pas que nous puissions virer de bord sans porter ; le vent est si léger !
— Alors, que le bâtiment porte, M. Simple.
Il est des circonstances où la mauvaise humeur et le mécontentement qui régnent parmi les gens de l'équipage, soijt partagés si bien par les olïiciers, qu'ils ne relèvent pas les expressions dont on se sert autour d'eux : c'est ce qui arriva en cette occasion. Lesofiiciers se regardèrent lun l'autre, sans souffler mot; mais les matelots ne se gênèrent pas dans leurs propos. Le brick vira lentement ; et tandis que les matelots brassaient les vergues , après les avoir tournées dans la direction contraire, ils ne firent entendre ni leur « houra » ni leur (( en avant marche, » mais ils ne cessèrent de grommeler.
— Brassez donc ces vergues en silence ! criai-je aux hommes. C'était tout ce que je pouvais leur dire.
Les cordes furent mises en glênes, et nous donnâmes le signal du diner. Le capitaine, qui était
resté sur le pont, ne put manquer d'entendre les murmures qui s'élevèrent de temps en temps sur le franc-tillac. Il ne fit aucune observation , mais il regardait d'instant en instant si le brick obéissait à la manœuvre. 11 lui fallut dix minutes pour y obéir,, et il y eut alors un calme plat tel , que, pour nous servir d'une expression triviale , il ne gagna presque rien à se bouger. Vers une heure et demie, une légère brise s'éleva du côté opposé ; nous la pinçâmes, elle augmenta, le brouillard se dissipa, et au bout d'un quart d'heure nous aperçûmes de nouveau le brick ennemi qui était à notre vent. Les gens de l'équipage poussèrent trois houras.
— De l'avant à l'arrière silence ! s'écria le capitaine avec colère. Est-ce là , M. Simple, continuat-il, la discipline que ces hommes ont apprise sous l'ancien commandant? consiste-t-elle à exprimer par des cris leur approbation ou leur mécontentement , toutes les fois que bon leur semble ?
Je fus irrité d'une observation si désobligeante pour O'Brien. — Oui , monsieur, répondis-je; ils ont été toujours accoutumés à manifester leur joie à la perspective d'en venir aux mains avec l'ennemi.
— Fort bien, M. Simple, répliqua-t-il.
— Dans quelle direction dois-je gouverner ? demanda le maître d'équipage en mettant la main à son chapeau. Faut-il donner la chasse ?
— Soit , repartit le capitaine , qui alors descendit dans la cabine.