‹ Pierre Simple (volume 2)Chapitre 192 sur 250 · CHAPITRE LVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII

encore moins quand on songe que le malheureux , après avoir roulé carrosse, après avoir eu une meute, a été réduit à voir sa femme devenir vivandière. Cette vue lui a brisé le cœur, pauvre homme ! et je vous l'avoue^ M. Simple, je suis beaucoup plus heureuse depuis sa mort; car son chagrin me tuait. D'ailleurs, il était si jaloux, et toujours si injustement ! A pro- pos, avez-vous besoin de viande fraîche pour la salle d'armes? j'ai dans ma barque un délicieux gigot de mouton, et du lait pour le thé.

— Rappelez-vous, madame Trotter, que je vous défends d'apporter des liqueurs abord.

— Seigneur Dieu! M. Simple, comment pouvezvous avoir de pareilles idées? Je sais bien que toutes ces femmes-là sont assez communes pour en être capables ; mais songez donc à l'élégante société où j'ai vécu, aux nobles compagnies que j'ai toujours fréquentées ! en outre, M. Simple, vous devriez vous souvenir que je ne bois jamais que de l'eau.

Je n'étais pas tout-à-fait d'accord avec elle, mais je jugeai inutile de lui donner un démenti.

— M. Simple, continua-t-elle en tirant un papier de sa poche, désirez-vous le journal de Portsmouth? je sais que les messieurs sont friands de nouvelles. Ce pauvre Trotter lisait toujours la Gazette à son déjeuner, et ne sortait pas de table avant de l'avoir Gnie; mais je vous parle d'un temps où nous étions autrement cossus ! Avez-vous du linge à laver , M. Simple ? ou quelqu'un de ces messieurs ena-t-il?

3â2 PIERRE SIMPLE.

— Je crois que vous n'auriez pas le temps de nous le rendre, car nous mettons bientôt à la voile, répondis -je. Nous partons avec le convoi.

— En vérité! s'écria madame Trotter ; et courant aussitôt à la grande écoutille , elle appela Bill, son domestique. Je l'entendis alors lui recommander de ne rien vendre à crédit, par suite de la nouvelle de notre prochain départ.

— Pardon, M. Simple, me dit- elle à son retour, mais je suis allé dire à mon premier commis qu'il avertisse votre intendant , qu'il lui propose ce que nous avons de meilleur , et qu'il vous garde de la crème .

— Je vous demande aussi pardon, madaineTrotter, répliquai-je ; il faut que j'aille à mes affaires. Elle me tira une révérence , se dirigea vers la grande écoutille où les siennes l'appelaient, et je ne la revis plus. J'appris qu'elle avait beaucoup de pratiques , car elle savait s'y prendre avec le monde et se rendait généralement utile aux officiers. On prétendait même qu'il y avait déjà six ans qu'elle était vivandière, et avait dtjà gagné beaucoup d'argent ; que quand un premier lieutenant avait besoin de quarante ou cinquante livres sterling, madame Trotter les lui prétait toujours sans exiger de reconnaissance.

Dans la soirée, le capitaine, après avoir dîné chez l'amiral , vint à bord et laissa l'ordre qu'on se tint prêt à lever l'ancre dès la pointe du jour. Le lende-

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