CHAPITRE XXXIX
assurément que le mien soit né après moi , mais je ne puis rien y faire. J'ai trouvé toute ma famille pleine de santé et de joie, mais on ne peut plus délabrée quant à la toilette par exemple ; ce n'était pas sans raison que le révérend Mac Grath se plaignait de sa soutane ; elle n'était plus que l'ombre d'un vêtement j néanmoins , grâce à Dieu , au dernier trimestre de ma paie , et au secours d'un tailleur, j'ai complètement radoubé tout le monde, et l'antique famille des 0 Brien de Ballybinch est maintenant munie d'agrès de la proue à la poupe; mes deux sœurs vont être amarrées à de jeunes écuyers du voisinage ; il paraît qu'elles n'attendaient qu'une robe décente pour naviguer vers l'église. Elles appareilleront vendredi procbain , et je voudrais seulement , Pierre , que vous fussiez ici pour danser à leurs noces. N'importe , je danserai pour vous et pour moi. D'ici-là , je vais vous dire ce que le révérend Mac Grath et moi nous avons fait touchant et concernant votre scélérat d'oncle,
A presque rien , pour ne pas dire rien du tout, se réduit ce que le révérend Mac Grath a fait avant mon arrivée; car le révérend O'Toolc avait une soutane neuve , et le révérend Mac Grath était si râpé qu'il ne pouvait se mesurer si désavantageusement avec lui ; cependant le révérend Mac Grath l'a épié, et de droite et de gauche a glané divers renseignements , qui, quand j'ai voiUu les additionner, ont donné pour total l'équivalent do zéro.
Mais depuis ma rentrée sous le toit paternel , nous n'avons pas croisé les bras. Le révérend Mac Grath, une fois habillé de neuf, est parti pour Ballycleugk, aussi brave qu'un lion , et jurant qu'il arracherait les cheveux au révérend O'Toole pour le piuiir de lui avoir fermé la porte au nez : je crois certes qu'il l'eût fait, s'il avait pu mettre la main sur luij mais, ne le trouvant pas, il revint tout aussi savant et aussi fier qu'il était allé.
Alors,. Pierre , j'ai moi-même dirigé ma promenade de ce côté , et tandis que je rôdais autour du manoir où votre oncle a élu domicile , qui ai-je rencontré? la jeune Ella Flanagan qui sert comme femme de chambre dans la maison. Il y a en ce monde deux manières , me suis-je dit , de parvenir à son but ; l'une par l'amour , l'autre par l'argent. Les O'Brien, de même que la plupart de leurs compatriotes , sont mieux fournis de la première monnaie que de la seconde; j'en ai donc libéralement dépensé poiu^ vous servir, Pierre.
— A coup sûr , lui dis-je , vous êtes la petite que mes yeux guettaient toujours la dernière fois que je suis passé par ici?
— Et qui êtes-vous donc? demanda-t-elle.
— Le lieutenant O'Brien , de la marine royale, revenu au pays pour une ou deux minutes afin d'y chercher femme , répondis-je ; et c'en est une de votre tournure , de votre visage et de votre sagesse qui réaliserait l'idéal de mes rêves.