CHAPITRE XV
teignissions la pointe, l'ouragan redoubla de furie. — Si la moindre chose bronche, nous sommes perdus, monsieur, s'écria le premier lieutenant.
— Je le sais parfaitement , répliqua le capitaine d'un ton calme; mais , comme je vous l'ai déjà dil , et comme vous devez maintenant le reconnaître, c'est notre seule ressource. La conséquence du moindre défaut de soin et d'attention dans l'arrangement et la tenue des agrès, va se faire sentir; et ce péril, si nous y échappons, nous montrera quelle immense responsabilité encourent les marins pour avoir négligé leur devoir. La mort de tout un équipage peut provenir de la négligence ou de l'impéritie dont un officier se sera rendu coupable , même dans le port. Mais , Falcon , je dois à la justice de vous dire que les mâts de ce vaisseau, sont, j'en suis convaincu, aussi solides que leur solidité peut dépendre du savoir et du zèle.
Le premier lieutenant remercia le capitaine d'avoir de lui une si bonne opinion, et montra qu il espérait bien que ce n'était pas le dernier compliment qu'il aurait à recevoir de son chef.
— Je l'espère aussi ; mais dans quelques minutes la question sera décidée.
La frégate n'était plus alors éloignée de la pointe que de deux longueurs de câble. Je vis quelques matelots joindre les mains, mais la plupart d'entre eux étaient silencieusement jaquettes et souliers, afin de ne pas perdre une chance de salut dans le cas où la frégate toucherait.
— Elle va toucher, vraiment! entendis-je le capitaine dire à M. Falcon, car, depuis une demiheure qu'on avait déployé la grande voile, je me tenais accroché aux chevilles damarrage. Venez à l'arrière , il faut que vous et moi prenions le gouvernail. C'est à présent, mais à présent seulement, que nous avons besoin de nerf.
M. Savage et M. Falcon allèrent donc prendre les deux rais les plus élevés de la roue ; 0 Brien , à un signe du capitaine, en prit un autre près de lui, et un vieux quartier-maître qui se trouvait au gouvernail, en saisit un quatrième. Le rugissement des vap-ues sur les rochers, joint aux hurlements du vent, était terrible ; mais le spectacle qui soffrait alors aux legards était plus effrayant que le bruit. Quelques moments je fermai les yeux , mais T inquiétude me força de les rouvrir. A ce qu'il me semblait , nous n'étions qu'à soixante pieds des rochers lorsque la fi'égate passa en face. Nous fendions l'écume qui baissait autour de nous ; et , au moment où le vaisseau fut le plus près de la pointe , à l'instant où la vague le fit donner à la bande, je crus que notre f^rande vergue allait tourner les rocs. Au même instant aussi , vint un coup de vent qiù coucha la frép^ate sur l'extrémité de son ban, et qui l'arrêta court, tandis que l'accumulation du bruit était assourdissante. Quelques secondes de plus , et le navire était jeté sur le flanc ; une autre vague en effet passa pardessus lui , et se brisa sur les rochers , qui en ren-