‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 99 sur 219 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

même temps, ne manquaient pas de confiance. Ils savaient pouvoir compter sur le capitaine, en tant que riiabileté ou le courage suffirait pour écarter le péril ; puis , les marins sont trop braves pour désespérer jamais, fût-ce à toute extrémité. Quanta moi, je me sentais plein d'une telle admiration pour le capitaine, après les événements du matin , que, malgré ma pensée fixe, qui était que , selon toute vraisemblance, je n'existerais pas dans quelques heures, je ne pouvais m'empècher de reconnaître combien il serait plus sérieux qu'un tel homme fût enlevé à son pays. Je ne prétends pas dire que cette pensée-là me consolait; loin de là , c'était pour moi une raison de redouter encore davantage les périls dont nous étions menacés.

Avant midi la pointe rocailleuse que nous redoutions tant se montra en plein à l'opposé du vent ; et si la côte basse et sablonneuse nous avait paru tenible, combien davantage nous le parurent, même à distance, des masses de noirs rochers couverts d'une écume qui à chaque instant s'élançait plus haut que le faite de nos petits mats ! Le capitaine y fixa silencieusement les yeux l'espace de quelques minutes , comme s'il se fût livré à des calculs.

— M. Falcon, dit- il enfin, il nous faut déployer la grande voile du vaisseau.

— Il ne pourra jamais la porter, monsieur.

— Il faut qu'il la porte , répliqua M. Savage.

T. I. PIERRE SIMPLE. l3

Commandez qu'on t'étende , et veillez à ce que les cargue-ionds soient soigneusement attachés.

On déploya donc la grande voile , et l'effet en fut terrible. La fi'égate pencha à tel point du côté où le vent donnait , que des porte-haubans se trouvaient sous Teau; et que, quand un coup de mer la choquait , le même côté du gaillard d'arrière et du passavant était inondé. Il me semblait voir alors un fier et fougueux cheval que l'éperon a mis en fureur, car la frégate ne s'élevait plus comme atipa-^ ravant, mais se frayait un passage à travers des montagnes d'eau , et fendait les vagues dont le torrent continu se répandait de l'avant jusque sur le pont inférieur. Quatre hommes étaient attachés à la roue ; les matelots étaient obligés de se tenir arec les mains pour ne pas être emportés ; les cordages étaient poussés pêle-mêle sous le vent ; les boulets rovilaient hors des parcs ; enfin tous les yeux étaient levés sur les mats que d instant en instant on s'attendait à voir rompre. Un terrible coup de mer nous frappa sur la bordée , et il fallut quelques secondes pour que la frégate parût se remettre du choc; elle vacilla, trembla, et s'arrêta comme stupéfaite. Le premier lieutenant lança au capitaine un regard qui voulait dire : — cette manœuvre ne peut nous sauver. — C'est notre seule chance de salut, répondit le capitaine à ce langage muet. Il était certain que la frégate avançait avec plus d'évidence et serrait mieux lèvent; niais,^ une minute avant que nous nat-

Page 1