‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 114 sur 219 · CHAPITRE XVI. 2Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. 2Î

des Espagnols ; que la même humanilé se déploie encore aujourd hui et persuade à mes juges d'augmenter d un nom la liste de tous les Français qui , bien que l'Angleterre et la France soient en guerre, ne peuvent , s'ils n'ont pas l'âme aussi dure que le roc, n'éprouver qu'un sentiment envers leur généreux ennemi, sentiment qui domine tous les autres, celui d'une profonde reconnaissance.

Quel que puisse avoir été l'effet de ce discours sur les membres du tribunal individuellement, il ne parut pas qu'il en eût produit à l'instant même aucun sur eux comme corps. Les deux matelots furent condamnés à la peine capitale, et leur exécution fut fixée au lendemain. J'examinai attentivement les deux prisonniers lorsqu'ils redescendaient dans la chaloupe qui devait les reconduire à bord de leur propre vaisseau. L'Anglais, comme si toute autre considération de moindre importance se fût perdue pour lui dans la pensée de sa mort prochaine, se jeta sous les écoutes de l'arriére ; mais, avant de s'asseoir, le Français remarqua que la place était un peu sale, et, tirant son foulard, l'y étendit pour ne pas tacher sa culotte de nankin.

Le lendemain , je reçus l'ordre d'assister à l'exécution. Le soleil brillait avec tant d'éclat, le ciel était si pur, la mer si calme et si tranquille , qu'on pouvait à peine croire que ce dût être un jour de terreur et de souffrance pour les deux pauvres diables , un jour même de tristesse pour la flotte en général. Cou-

formément au désir de Vollicier qui présidait à la cérémonie, il fallut f[ue ma chaloupe, comme toutes celles qui appartenaient aux autres navires de la flotte, s'approchât jusqu'aux chaînes de l'avant du vaisseau fatal. Une demi-heure après environ , les prisonniers parurent sur Téchafaud; on leur enfonça leurs chapeaux sur les yeux, et un coup de canon se fit entendre. Quand la fumée se dissipa, on vit l'Anglais se halancer au hout d'une vergue, mais le Français point; il avait fait un saut quand le canon avait letenti, dans l'espoir de s'étrangler tout de suite et de ternnner plus vite son agonie; mais il était tombé sur le bord de l'échafaud, et y restait étendu. Nous crûmes que sa corde s'était brisée, et il paraît qu'il le crut aussi, car il demanda pourquoi il vivait encore, mais on ne lui répondit rien. On le retint sur l'échafaud pendant toute l'heure que l'Anglais demeura pendu ; on lui avait relevé son chapeau , et parfois il levait les yeux sur son compagnon de souffrances. Quand on descendit enfin le corps, il pensa que son tour était venu et tacha de s'élancer dans la mer. On l'arrêta et on le conduisit à l'arrière, où , après lui avoir lu sa grâce, on lui détacha les mains. Mais l'eflet du choc fut trop violent pour son esprit ; il tomba dans un profond évanouissement, et quand il recouvra l'usage de ses sens, celui de la raison l'avait abandonné. Il ne lui fut jamais rendu, ai-je ouï dire, et on envoya le malheureux en France pour y être enfermé comme fou. Je trouvai , et l'événement le

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