CHAPITRE XXI
— Oh ! simplement une petite collection d'objets qui pourront nous être utiles d'un moment à l'autre.
Il me montra alors ce que je n'avais jusque-là jamais soupçonné , qu'il avait un double fond à sa valise; mais il était recouvert de papier comme tout le reste et très ingénieusement caché. — Et qu'y at-il là dedans, O'Brien? demandai-je encore.
— Peu importe; ce sont des acquisitions que j'ai faites à Montpellier. Vous les verrez en temps et lieux.
Les quatre autres détenus qui devaient habiter la même chambre que nous arrivèrent sur ces entrefaites, et après y être restés un quart d heure sortirent au premier coup de la cloche qui annonça le diner. ^ — Maintenant, Pierre, dit O'Brien, il faut que je me débarrasse d'un fardeau qui me pèse. Un tour de clé, s'il vous plait.
O'Brien se déshabilla alors, et quand il eut ôté sa chemise et ses caleçons, me montra une corde de soie, munie d'un nœud de deux en deux pieds et grosse à peu près d'un demi pouce, dont il avait tout le corps entouré. Elle avait au moins soixante pieds de longueur. Tandis que je la déroulais au plus vite , et qu'il tournait comme un véritable tonton : — Pierre, observa-t-il , j'ai toujours porté cette corde sur moi depuis notre départ de Montpellier , et vous ne vous figurez pas combien elle m'a fait souffrir. Mais il faut que nous retournions en Angleterre; c'est décidé.
Quand je regardai OBrien après avoir déroulé
toute la corde, je pus comprendre sans ppine que réellement il avait beaucoup souffert ; en plusieurs endroits, la peau, par suite du frottement continuel , était déchirée jusqu'au vif, et lorsque, le dévidage fmi, il se fut rhabillé, il perdit connaissance. Son évanouissement m'alarma fort, maisj'eus soin de mettre la corde dans la valise et den ôter la clé avant d'appeler au secours. Il reprit promptement l'usage de ses sens, et quand on lui demanda ce qu'il avait eu, il répondit qu'il avait toujours été depuis son bas âge sujet à de pareilles faiblesses. Il me lança un regard interrogateur et je dissipai toute son inquiétude en lui montrant la clé.
Pendant quelques jours, OCrien, qui réellement était un peu malade, garda la chambre, et en profita pour examiner souvent la carte que lui avait rendue le gendarme. — Savez-vous nager, Pierre? me demanda-t-il un matin .
- — Non, répondis-je; mais peu importe.
— Rien n'est au contraire plus important, PieiTe; car, voyez , nous aurons la Meuse à franchir, et on ne trouTc pas toujours des barques à souhait. Faites attention que la forteresse est baignée par le fleuve d'un côté, et que comme ce côté-là est le plus fort, c'est celui qu'on garde le moins; c'est donc par celui-là qu'il faut nous échapper. Je vois sufTisamment mon chemin jusqu'au second rempart qui a le pied dans l'eau ; mais cpiand nous serons dans l'eau nousmêmes, et que vous ne la pourrez pas traverser à la
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nage, il faudra bien que de manière ou d'autre je parvienne à vous mener sur Tautre bord.
— Etes- vous donc bien résolu à vous évader, O'Brien ? Moi , je n'imagine seulement pas le moyen de franchir ce mur, avec quatre sentinelles qui ont sans cesse les yeux fixés sur nous.
— Ne vous embarrassez pas d'un tel obstacle, mon petit, et ne songez qu'à vos propres affaires. Mais, dites-moi d'abord, votre intention est-elle de tenter la fortune avec moi ?
— Oui certes, si je vous inspire assez de confiance pour que vous preniez un semblable compagnon.
— A vous parler franc , Pierre , je ne donnerais pas une obole pour m' échapper sans vous. Nous avons été pris ensemble , et s'il plaît à Dieu, ce sera ensemble que nous nous évaderons ; mais rien pour ce mois-ci. Des nuits sombres et de vilains temps, voilà principalement ce qui doit nous aider.
La prison de Givet ne ressemblait nullement à celle de Verdun ni à quelques autres. Nous ne jouissions d'aucune liberté sur parole et n'avions que peu de rapports avec les habitants de la ville. On permettait à quelques marchands de venir nous vendre divers objets, mais ou visitait toujours leurs paniers pour voir s'ils ne contenaient rien qui put faciliter l'évasion des détenus. Sans les précautions qu'O'Brien avait prises , toute tentative aurait et inutile. Encore O'Brien, aussitôt qu'il put quitter la chambre, parvint-il à se procurer plusieurs petits
accessoires, par exemple, des pelolles de ficelle ; car un amusement favori des captifs était d'enlever des cerfs- volants. On le prohiba cependant, parce qu'un jour une des ficelles , fut-ce exprès ou par hasard , je l'ignore , accrocha le chien du mousquet d'une sentinelle qui nous surveillait du haut de la terrasse, et lui arracha son arme des mains. Dès lors, interdiction des cerfs-volants de par le gouverneur. Ce fut une bonne affaire pour nous , car 0 Brien , peu à peu acheta toute la ficelle que les autres officiers possédaient , et comme nous n'étions pas moins de trois cents, il en eut suffisamment pour fabriquer à la dérobée une très grosse corde, ou plutôt une sorte de tresse qui n'est connue que des marins. — A présent, Pierre, me dit-il un jour , je n'ai plus besoin que d'un parapluie pour vous.
— Et qu'ai-je besoin d'un parapluie, moi?
— Il vous en faut un pour empêcher que trop d'eau ne vous noie; voilà tout.
— La pluie ne me noiera pas .
— Non certes, Pierre; mais procurez- vous-en un neuf le plus tôt possible.
Je n'y manquai pas. O'Brien, faisant alors bouillir ensemble de la cire et de l'huile , étendit sur ma nouvelle emplette plusieurs couches de cette préparation, après quoi il cacha soigneusement le parapluie dans sa paillasse. Je lui demandai s'il avait linteiition de communiquer son plan à quelques-uns des autres détenus : — Non, me répondit-il; car il y