CHAPITRE XXIII
— Eh bien ! Pierre, puisqu'il n'en est rien résulte (le fâcheux , ce n'est pas un mal ; car assurément je viens de dormir assez pour toute la semaine prochaine.
Nous regagnâmes le bois ; la neige avait disparu, et la pluie cessé; le soleil sortit radieux d'entre les nuages, et nous sentîmes une douce chaleur.
— Ne passez pas tant de ce côté, me dit O'Brien; nous verrions ces malheureuses gens , maintenant que la neige est fondue. Pierre, il nous faudra lever le camp cette nuit, car déjà je me suis présenté dans chaque cabaret du village, et je ne peux m'y présenter encore sans exciter les soupçons , tout gendarme que je sois.
Nous attendîmes jusqu'au soir, et alors nous nous remimes en marche , toujours dans la direction de Givet. Une heure avant le jour, nous aperçûmes un autre petit bois qui bordait la route , qu'entourait un fossé, et dont un \illage n'était pas à plus d'un quart de mille. — Il me semble, dit O'Brien , que voilà notre affaire. Je vais vous installer ici, et m'en aller hardiment au village voir quelles provisions je puis nous procurer; car il nous faut faire halte pendant au moins une semaine.
Nous approchâmes du bois en question ; et, comme le fossé était trop large pour être fiancbi d'un saut, O'Brien, réunissant les quatre échasses, me fit un pont sur lequel je parvins à passer. Me jetant alors tous les paquets, et me priant de laisser les échasses
pour qu'elles lui servissent aussi de pont à son retour, il partit pour le village avec son mousquet surTépaule. Il resta absent deux heures, mais revint avec une ample provision de livres, et les meilleures certes que nous eussions encoi'e rencontrées. Des saucissons français assaisonnés d'ail , que je trouvai délicieux ; quatre bouteilles d'eau-de-vie, outre le flacon; une pièce de bœuf fumé et six gros pains ; plus, la moitié d'une oie cuite au foui' , et une partie d'un énorme pâté.
— Voilà , dit-il , de quoi vivre pendant une bonne semaine; mais voici, Pierre, ce qui vaut mieux que tout le reste. Et il me montra deux grandes couvertures de cheval.
— Excellent! m'écriai-je, nous allons être comme en paradis.
— J'ai honnêtement payé tout , excepté les cou- ~ vertures, reprit O'Brien. J'ai eu peur, si je les achetais , qu'on s'en étonnât; je les ai donc volées. Cependant , nous les laisserons ici pour que leurs propriétaires les retrouvent , et au bout du compte ce n'est qu'un emprunt.
Après nous être préparé un assez bon abri au moyen de branches que nous entrelaçâmes , nousmîmes des feuilles sécher au soleil , et nous obtînmes bientôt un lit parfait sur lequel nous posâmes une de nos deux couvertures, gardant l'autre pour nous en couvrir. Notre pont déchasses avait disparu par nos soins, de sorte que nous sentions n'avoir pas de sur-