CHAPITRE XXIII
prise à craindre. Toute la soirée nous finies bombance. L'oie, le pâté, les saucissons qui étaient aussi gros que mon bras , fiu^ent attaqués tour-à-tour ; quand nous avions soif, nous allions prendre de l'eau du fossé et nous revenions au solide. C'était un véritable bonheur, après tout ce que nous avions souffert, surtout avec la perspective d'un bon lit. Vers la brune nous nous couchâmes , et nous dormîmes profondément. Jamais je ne me sentis plus reposé pendant nos courses vagabondes. Au point du jour, O'Brien se leva.
— Voyons, Pierre, exerçons-nous un peu avant déjeuner.
— Nous exercer ! mais à quoi ?
— Aux échasses, parbleu ! J'espère que dans une semaine vous serez en état de danser une gavotte pour le moins; car, sachez-le et comptez-y, Pierre, vous sortirez de France sur ces échasses.
O'Brien prit alors celles de l'homme et me donna celles de la jeune femme. Nous les attachâmes à nos cuisses, et en nous appuyant le dos contre un arbre, nous parvînmes à nous y tenir ; mais , à notre première tentative pour marcher, O'Brien tomba à droite et je tombai à gauche. 0 Brien tomba contre un arbre , mais je tombai sur la figure et mon nez en saigna fort; cependant, après avoir ri, nous nous relevâmes, et malgré plusieurs autres chutes, nous réussîmes enfm à mieux manier nos outils. Nous eûmes également quelque peine à redescendre, ma
nous trouvâmes moven de le faire en nous servant encore dun arbre. Après déjeuner, nous regrimpâmes sur nos échasses, nous primes une nouvelle leçon, et nous continuâmes tout le jour à nous y exercer. Le soir venu, nous attaquâmes de nouveau les vivres, et nous fûmes bientôt endormis sur notre couverture de cheval. Nous menâmes pareille vie pendant cinq jours ; et , au bout de ce temps , comme nous ne quittions guère nos échasses que pour manger, nous étions devenus fort habiles. Quoiqu'il me fut impossible de danser une gavotte sur les miennes , car je ne savais pas ce que c'était, du moins les maniais-je avec beaucoup d'aisance.
— Un jour encore d'exercice, dit O'Brien, car nos vivres nous dureront encore un jour, et puis nous partons. Mais celte fois, il nous ftiut répéter en costume.
O'Brien m'habilla alors des vêtements delà pauvre fille , et s'affubla lui-même de ceux du pauvre homme. Les miens m'allaient à merveille, et le dernier jour, nous répétâmes chacun sous les habits de notre scène.
— Pierre, vous faites une fort jolie fille, me dit O'Brien. Gardez maintenant que les hommes ne prennent des libertés.
— N'ayez pas peur, répondis-je. Mais, O'Brien , comme ces cotillons-lâ ne sont guère chauds, je me propose de couper ma culotte aux cuisses et de la porter par-dessous.