CHAPITRE Will
dix-sopl à dix-huit ans. — Je croyais que nous étions les derniers, dit Tun d'eux à O'Brien, mais je me trompais. A combien sommes-nous encore de Saint-Nicolas?
— Comment le saurais-je ? répliqua OBrien , je suis étranger dans ce pays aussi bien que vousmêmes.
— De quelle partie de France venez-vous ? demanda l'autre dont les dents claquaient de froid; car il était misérablement vêtu et à peine garanti de rinclémence du temps.
— De Montpellier.
— Et moi de Toulouse. C'est un mauvais échange, camarade, que de quitter les olives et les raisins pour un climat comme celui-ci. Au diable la conscription ! je comptais prendre une petite femme l'année prochaine.
O'Brien me poussa comme pour me dire : — Il y a quelque chose à faire. — Oui , au diable la conscription 1 s'écria-t-il , ensuite; je pense comme vous là dessus , car moi je venais de me marier, et maintenant , il m'a fallu laisser ma femme exposée aux séductions d'un receveur-général. Mais, que voulezvous ? c'est pour la France et pour la gloire.
— Nous arriverons trop tard pour avoir notre billet de logement , reprit l'autre , et je n'ai pas le sou dans ma poche. Je doute que nous rattrapions le corps principal a\ ant Flessingue ; d'après noire route, il est aujourd hui à Axel.
— Il serait bon d'aller ce soir jusqu'à St. -Nicolas, dit O'Brien. Quant à y loger, l'ami, j'ai quelque argent de reste, et je ne souffrirai pas qu'un camarade qui va servir son pays se passe de souper et couche à la belle étoile. Vous me rembourserez quand nous nous retrouverons à Flessingue.
— Grand merci I répliqua le Français, et Jacques que voilà vous en dirait autant , si vous vouliez lui faire la même avance.
— Avec plaisir, s'écria O'Brien. Entrant alors en grande conversation , il tira d'eux qu'un détachement de conscrits avait reçu l'ordre de se rendre à Flessingue, et qu'ils étaient restés en arriére du corps principal. O'Brien se donna lui-même pour un conscrit du même détachement , et me fit passer pour son frère. J'avais mieux aimé , à l'en croire , rejoindre l'armée comme tambour, que de me séparer de lui. Au bout d'une heure, nous arrivâmes à St. -Nicolas , et nous eûmes quelque peine à nous faire ouvrir un cabaret. — Vive la France ! s'écria O'Brien, en s'approchant du feu et en secouant son chapeau qui était couvert de neige. Peu de temps après , nous étions assis devant un bon souper, le vin était fort passable, et 1 hôtesse , attablée avec nous , écoutait avec une égale complaisance les récits véridiques des véritables conscrits et les mensonges d O'Brien. Après le repas , le conscrit qui nous avait adressé la parole le premier, tira sa feuille de route et observa que nous étions de doux jouis en arriére des autres. O'Brien