CHAPITRE XXX
parfois, se variait de vert quand nous passions près des rochers de corail dont les branches s'élançaient du fond des eaux ; c'était la ville qui se présentait à nos regards peu à peu, maison par maison; c'étaient les maisons elles-mêmes , toutes si coquettes avec leurs jalousies vertes et semées à travers le passage; c'était le fort, sur lequel flottaient nos couleurs nationales; c'étaient des cavalcades d'officiers qui descendaient vers la mer ; c'était enfin une remuante population d'individus de toutes les couleurs, et dont la couleur particulière contrastait avec leur blanc costume. Cette scène réalisa complètement pour moi les idées que dans mon enfance je m'étais faites du pays des fées; car il me semblait n'avoir jamais rien vu de si beau. — Et se peut-il que ces lieux soient aussi redoutables qu'on le prétend ? pensai-je. Les voiles furent fermées , on jeta Tancre , et un salut tiré par la frégate, auquel les forts répondirent, ajouta à refl*et de la scène. On acheva de carguer, on descendit les chaloupes, et le contre-maître carra les vergues du petit canot à l'avant. M. Falcon s'habilla , et dès que sa chaloupe fut prête , alla à terre avec les dépêches. Alors, aussitôt que la besogne fut terminée , un nouveau spectacle de délices se présenta aux regards des aspirants qui avaient été si long-temps nourris aux frais de Sa Majesté. C'étaient les barques qui aflluaient autour du navire, barques encombrées de bananes , doranges , de shaddocks , de soursops et de tous les aulres fruits des tropiques;
de poissons-volants tout frits, d'œufs, de volailles et de lait; enfin, de toutes choses propres à tenter un pauvi^e garçon comme moi , après un long voyage sur mer. Dés que le quart fut sifflé , nous sautâmes tous à qui mieux mieux dans les barques, et nous revînmes chargés de trésors que nous sûmes promptement faire disparaître. Ce ne fut quaprès avoir, pour mon compte, arrimé autant de fruits qu'il en faudrait pour le dessert d'un diner de vingt personnes en Angfeterre, que je remontai sur le port. Il n'v avait pas d autre navire de guerre dans la baie ; mais mon attention fut attirée par un beau petit bâtiment, un schooner, dont la forme gracieuse formait un étrange contraste avec un vaisseau marchand du pays. Tout-à-coup, tandis que j'en examinais les élégants contours , il s'éleva des clameurs qui me firent tressaillir, et aussitôt après le pont fut couvert d environ deux cents créatures nues , à tète laineuse , qui babillaient à l'envi ou se faisaient la grimace les unes aux autres. Le schooner était un négrier espagnol qui avait été pris et qui était arrivé le soir précédent. Les esclaves étaient encore à bord et attendaient les ordres du gouverneur. Ils n'étaient pas demeurés plus de dix minutes sur le pont, lorsque trois ou quatre hommes avec de larges chapeaux de paille sur la tète et de longues cannes à la main sautèrent sur le platbord, et en quelques secondes, les obligèrent tous à redescendre. Je me retournai alors et remarquai une négresse qui venait d'escala-