‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 58 sur 219 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

O'Brien me prend sous sa protection. — L'équipage de la frégate reçoit sa paie; les pourvoyeuses, les juifs et rémancipalionisle sont aussi payés, mais d'une certaine façon. — Nous levons l'ancre. — Maître O'Brien me guérit du mal de mer. — Une pilule de ce docteur-là vaut mieux que les pilules de bien d'autres docteurs.

Quand nous airivâmes, je me rendis auprès du premier lieutenant; je l'instruisis en détail du dan-

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ger que j'avais couru, et lui montrai mon poker que je rapportais à bord avec moi. — Eh bien î M. Simple, me dit-il après m'avoir écouté patiemment, vous pouvez être le bénét le plus fieffé de votre famille, tout persuadé que je sois du contraire ; mais ne vous avisez jamais de faire le benêt avec M. Falcon ; ce poker prouve que vous ne l'êtes aucunement , et si votre esprit vous a tiré dun tel péril personnel , je me flatte que vous l'emploierez de même pour le bien du service. Il envoya alors chercher O'Brien, et lui donna une semonce de m'avoir laissé suivre l'expédition de presse, attendu, ce qui était la vérité, que je n'y pouvais être utile à rien , et que j'aurais pu y rencontrer un accident sérieux. J'étais remonté sur le pont, et O'Brien , après sa réprimande , vint m'y chercher. — Pierre, me dit-il, je viens d'être semonce pour mètre rendu à votre demande ; il est donc de toute justice que je vous rosse pour me l'avoir faite. Je voulus discuter ce point, mais il coupa court à toute argumentation par un coup de pied qui me lança dans l'écoutille; et voilà où aboutirent mon zèle et mes efforts à procurer des marins pour le vaisseau du roi.

Enfin l'équipage de la frégate se compléta , et comme nous avions pris du monde à divers bâtiments, il fut ordonné que nous recevrions notre paie avant de lever l'ancre. On sait toujours à terre quand doit être payé un navire , et de très grand matin nous fumes entourés de barques pleines de juifs et d'au-

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1res individus qui désiraient venir à bord , les uns pour débiter leurs marchandises, les autres pour réclamer le montant de ce qu'ils avaient laissé les marins prendre à crédit. Mais le premier lieutenantne voulut accéder au désir d'aucun d'eux avant que la paie ne fut faite; et cependant ils étaient si acharnés qu'il se vit contraint de poster des sentinelles dans les chaines avec leiu'S fusils chargés , pour écaitei' les barques qui tenteraient l'abordage. Je me tenais dans la galerie et regardais la multitude des embarcations, loj'squ'iin drôle d'assez mauvaise mine me cria de l'une d'elles : — Ohé! monsieur, laissez-moi me glisser par le sabord, et je vais vous faire un joli cadeau. Puis il tira de sa poche un cachet d'or et me le montra. J'ordonnai sur le champ à la sentinelle de faire éloigner ce coquin là plus encore que les autres, car j'étais indigné qu'il me supposât capable de désobéir à mes ordres par l'appât d'un gain. Vers onze heures la chaloupe du port avec le payeur , ses conmiis et sa caisse, arriva ; on les introduisit dans la Sabine de l'avant où le capitaine ne tarda guère à se rendre, et la paie commença. Les hommes furent appelés un à un, et comme le montant des gages dus avait été d'avance calculé, l'opération se faisait vite ; 1 argent se comptait en présence des officiers et du capitaine , et on le recevait toujours dans son chapeau. En dehors, à la porte de la sabine , se tenait un grand homme en noir avec des cheveux plats , qui avait obtenu de l'amiral la permission de venir

à bord. Il attaquait chaque marin dés qu'il le voyait sortir avec son argent dans son chapeau , pour lui persuader de contribuer à une souscription ouverte dans le but d'émanci}>er les esclaves des Indes-Occidentales ; mais les matelots ne voulaient rien donner, et juraient que les nègres étaient moins à plaindre qu'eux-mêmes; car ils ne travaillaient pas plus rudement le jour et n'avaient pas quart sur quart à faire la nuit. — La servitude est servitude dans toutes les parties de la terre, mon vieux chanteur de psaumes , lui répliqua lun deux; ils servent leurs maitres , parce que leur devoir les y oblige ; nous servons le roi, nous autres, parce qu'il ne peut se passer de nous, et le plus beau de notre affaire est qu'il nous empoigne sans jamais nous en demander la permission .

— Oui, repartit le monsieur à cheveux plats, mais l'esclavage est bien différent.

— Je n'y vois aucune différence. Et vous, Bill?

— Ni moi; et je suppose ({ue s'ils ne s'en trouvaient pas bien, ils se sauveraient.

— Eux, pauvres créatures, se sauver ! dit le monsieur noir. Hélas ! s'ils se sauvaient , ils seraient fouettés.

— Fouettés! que cela? Tiens, mais si nous nous sauvions, nous autres, nous serions pendus. Les nègres sont plus heureux que nous , n'est-ce pas, Tom? Le commis du munitionnaire sortit alors; il entendait un peu la chicane comme on dit , c'est à

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