CHAPITRE XI. Ill
dire qu'il avait reçu une espèce d'éducation comparativement aux matelots.
— J'espère , monsieur , dit l'homme noir , que vous contribuerez pour quelque chose.
— Détrompez-vous , mon cœur ; je dois jusqu'à la dernière obole de mon argent, et davantage même, j'en ai peur.
— Encore, monsieur, la plus petite bagatelle.
— Oh ! oh! quel infernal gredin il faut que vous fassiez pour demander à un homme de donner ce qui ne lui appartient pas. Ne viens-je pas de vous dire que je devais tout? Or, il y a un vieux proverbe: Soyez juste avant d'êtregénéreux. D'ailleurs, il m'est avis que vous n'êtes bon à rien , un gueux de méthodiste, et si quelqu'un est assez bête pour vous donner de l'argent, vous le mettrez dans votre poche.
Quand le quêteur désespéra d'obtenir la moindre offrande à la porte, il descendit un pont plus bas, en quoi il ne fit guère preuve de sagesse; car alors que les hommes étaient tous payés, les barques pouvaient approcher du navire , et il s'introduisait par contrebande tant de liqueurs spiritueuses à bord, que presque tous les matelots étaient plus ou moins ivres. A peine descendu , il se mit à distribuer des images représentant un nègre à genoux et chargé de chaînes, qui disait : — Ne suis-je pas votre frère? Quelques-uns des marins éclatèrent de rire et jurèrent de coller leur frère avec un bouillon de la soupe afin qu'il priât pour l'équipage du vaisseau ; mais d'au-
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très se mirent fort en colère, et injures de pleuvoir. A la fin, un homme, qui était ivre, s'approcha du méthodiste : — Osez-vous soutenir que ce voleur de noir qui beugle là soit mon frère? lui demanda-t-il.
— Oui, je le soutiens.
— Alors , voilà pour votre infernal mensonge î Et, soufflettant le pauvre diable à droite et à gauche, le matelot l'envoya tomber dans des tas de cables, d'où il se releva lestement pour quitter la frégate le plus vite possible.
Le tumulte et la confusion régnaient en ce moment
à bord. C'étaient partout des juifs qui tâchaient de vendre des bardes ou d'obtenir le prix de hardes qu'il avaient vendues, des pourvoyeurs et des pourvoyeuses qui employaient de dures ou de douces paroles pour se faire payer; d'autres gens venus de terre avec des milliers de petites créances, et les femmes des marins qui s'attachaient à eux et disputaient article par article comme autant de vols et d'extorsions les mémoires présentés à leurs maris. On n'entendait que cris et menaces, que rires et pleurs; car les femmes devaient toutes quitter le vaisseau avant le coucher du soleil; ici, un juif qu'on empoignait par les quatre membres, et, avec son paquet de hardes, on le précipitait à fond de cale; là, on voyait un matelot chercher dans tous les coins un juif qui l'avait trompé ; partout c'étaient des vociférations et des disputes, partout des ivrognes. Il me sembla que les marins avaient à se tirer d'une passe assez diffi-
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cile. Après eux s'acharnaient trois sortes de personnes : les juifs , qui réclamaient le prix de leurs hardes; les pourvoyeurs , qui sollicitaient le paiement de leurs fournitures pendant le séjour de la frégate dans le port, et leurs femmes, qui leur demandaient de quoi vivre en leur absence. Or, l'argent qu'ils avaient reçu ne pouvait guère suffire en général que pour satisfaire a une seule de ces réclamations. Comme il était presumable, les femmes en eurent la meilleure part ; les autres, bon gré malgré, se contentèrent d'un faible à-compte et de la promesse de recevoir le restant au retour de la croisière pour laquelle le Diomède allait partir; et quoiqu'il puisse sembler de prime-abord qu'un tel arrangement lésât deux catégories de créanciers, néanmoins, à y regarder de près, leurs créances étaient plus que couvertes ; car ils demandaient de si exorbitantes sommes par rapport à ce qu'ils avaient fourni, que, n'acqnittàt-on que le tiers du montant de leurs mémoires, ils avaient encore du profit. Vers cinq heures, on donna ordre à tous gens étrangers au navire de vider les lieux. Tous les points de contestation furent réglés par le sergent de marine et son escouade, qui séparèrent les juifs de leurs adversaires, et, mâle ou femelle , nulle personne qui ne faisait point partie de l'équipage ne put rester à bord. On donna le signal pour suspendre les hamacs, on y coucha ceux qui étaient gris, et la tran(piillité régna de nouveau sur la frégate. Aucun matelot ne fut puni pour s'è-
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tre giûsé ; car un jour de paie, à bord d'un vaisseau de guerre, est regardé exclusivement comme un dernier jour de licence, et dés lors les marins tournent un nouveau feuillet. Au port, on leur accorde plus de tolérance et on ne les fouette que rarement ; mais aussitôt que l'ancre est levée, la discipline reprend son sévère empire, et livrognerie ne doit pas espérer de pardon.
Le lendemain, on prépara tout pour mettre à la voile, et les officiers eux-mêmes ne purent quitter la frégate. On apporta à bord des approvisionnements de toute espèce, et les grandes chaloupes furent hissées et mises en place. Le matin suivant, dès l'aurore, nous reçûmes du vaisseau amiral mouillé dans le port le signal de notre départ, avec ordre de croiser dans la baie de Biscaye. Le capitaine vint à bord, on leva l'ancre, et nous courûmes au milieu des Aiguilles avec une bonne brise du nord-est. J'admirai les pavsages de Tile de AVight , je contemplai avec transport la baie d'Alun, et fus émerveillé des rocs de lAiguille, puis, je me trouvai avoir tellement mal au cœur, que je descendis. Que se passa-t-il pendant les six jours suivants? je ne saurais le dire. Je crus à chaque minute que j'allais rendre lame, et je restai tout ce temps couché dans mon hamac ou sur les malles, ne pouvant ni manger, ni boire, ni me tenii^ debout. Le matin du septième jour, 0 Brien m'honora d'une visite, et me dit que si je ne prenais pas d'empire sur moi-même, je ne serais jamais guéri;