‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 6 sur 219 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

cock était son correspondant et ferait tout son possible pour m'étre agréable ; même, il lui avait écrit à cet effet une lettre que mon père m'avait montrée avant mon départ. Quand je rentrai au salon : — Ne vous tourmentez pas, mon cher, me dit madame Handycock à voix basse ,• c'est seulement parce que les choses n'ont pas bien été à la Bourse. Mon mari est devenu ours depuis peu. J'en pensais autant (1), mais ne soufflai pas mot; car M. Handycock survint , ne fit que deux enjambées de la porte à la cheminée , tourna le dos au feu, et levant les basques de son habit, se mit à siffler.

— Etes-vous prêt à diner, mon cher.' — lui demanda sa femme d'une voix presque tremblante.

— Je le suis si le diner l'est. Je crois qu'ordinairement nous dînons à quatre heures, » répliqua-til avec aigreur.

— Jemima, Jemima, qu'on serve ! Entendez-vous, Jemima ? — Oui , madame , répondit la cuisinière, voici que je mets la friture sur le feu. Et venant se rasseoir : — Mais à propos, M. Simple, me dit encore madame Handycock, comment va votre grand-père , lord Privilège ! — Tout-à-fait bien , madame, répondis-je au moins pour la quinzième fois. Mais la sonnette du dîner mit fin au silence qui

(1) M. SimpU, faute de savoir qu'à Londres on appelle ours (hears) les spéculateurs sur les fonds publics qui jouent à la baisse, et taureaux (bulls) ceux qui jouent à la hausse, ne comprend ici le premier de ces mots qua daitt sa signification ruigaire. A. M.

succéda à ma réponse. M. Handycock rebaissa les pans de son habit, et descendant l'escalier, nous laissa , sa femme et moi , libres de le suivre quand bon nous semblerait.

— Je vous en prie, madame, demandai-je aussitôt quil fut assez loin pour ne pas entendre, qu'a donc M. îlandvcock pour être avec vous si bourru ?

— Hélas I mou cher , c'est une des infortunes du mariage , que quand le mari a du toin^ment , la femme est sure d'en avoir sa part. M. Handycock doit avoir perdu de l'argent à la Bourse, car alors il revient toujours de mauvaise humeur. Quand il gagne, au contraire, il est aussi gai qu'un grillon.

— Est-ce que vous ne descendez pas diner, vous autres?» beugla M. Handycock d'en bas. « Si, mon cher, répondit la dame; mais je croyais que vous vous laviez les mains. » Descendant alors dans la salle à manger, nous vimes que M. Handycock, qui avait déjà dévoré deux merlans, n'en n'avait laissé qu un sur le plat pour sa femme et moi. (cVoudriezvous un peu de poisson, mon cher? » me dit-elle. i( Il ne vaut pas la peine d'être partagé, » déclara la mari d'un air sombre ; et le saisissant entre sa fourchette et son couteau , il le mit sur son assiette.

— Que je suis contente qu ils soient à votre goût, mon ami ! répliqua madame Handycock avec douceur. Puis , se tournant vers moi : — Mon cher, ajouta-t-elle , il nous va venir un excellent rôti de veau.

CIIAPITRE IT. 11

Le veau se montra, et heureusement pour nous, le maître de la maison ne put le dévorer en entier. Il prit la part du lion néanmoins, se coupa tout le rissolé, et ne passa qu'alors le plat à sa femme pour qu'elle nous servît, elle et moi. Je n'avais pas mis deux morceaux dans ma bouche, que M. Handycock me pria da me lever et de lui donner la cruche de porter, qui était sur le buffet. Je pensai en moi-même que s'il ne convenait pas que j'ouvrisse la porte, aussi peu convenait-il que je servisse à table; mais j'obéis sans me permettre la moindre observation.

Après dîner, M. Handycock alla à la cave chercher une bouteille de vin. — Bonté divine ! s'écria la femme, il faut qu'il ait perdu des monceaux d'argent. Nous ne saurions mieux faire que de remonter tous deux et de le laisser seul. Peut-être une bouteille de Porto calmera-t-elle sa mauvaise humeur. — Je fus ravi de quitter la ta])îe, et comme j'étais accablé de fatigue, je m'en allai au lit sans avoir bu de thé; car madame Handycock n'osa point se risquer à en pren^ dre avant que son époux ne l'eût rejointe au salon.

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