CHAPITRE XII
et la colère du maître d'équipage contre moi. O'Brien, après avoir ri de bon cœur, m'engagea à ne pas m'inquiéter, mais à me tenir dans le dalot et à examiner l'individu. — Un verre de grog est une amorce autour de laquelle il jouera jusqu'à ce qu'il l'avale. Quand vous le verrez y porter les lèvres , approchezvous de lui hardiment, demandez-lui pardon de l'avoir offensé , et alors, s'il est bon chrétien, comme je crois qu'il Test, il vous pardonnera.
L'avis me sembla fort bon , et je me plaçai aux aguets à l'opposé du vent. Je remarquai que le maitre d'équipage, tout en se promenant, raccourcissait chaque fois l'espace qu'il parcourait; enfin il fit halte en face du cabestan et considéra le grog. Il hésita une demi-minute , puis empoigna le verre, et en but la moitié. Le grog était très fort, et il s'interrompit pour reprendre haleine. Je crus que c'était le bon moment, et j'allai à lui. Il avait encore le verre à la bouche ; et , avant qu'il put me voir : — J'espère, monsieur, lui dis-je, que vous me pardonnerez. Je n'avais jamais entendu parler d'un télescope de nuit, et je savais que vous étiez las et aviez besoin de boire quelque chose pour vous rafraîchir. — Eh bien ! M. Simple, me répondit-il après avoir achevé le verre non sans un profond soupir de satisfaction, puisque vous ne songiez pas à mal, je vous pardonne pour cette fois; mais ayez soin, quand vous apporterez jamais un autre verre de grog, que ce ne soit en présence ni du capitaine ni du premier
lieutenant. Je le lui promis fermement , et m'éloignai fort joyeux d'avoir apaisé sa colère, mais plus encore d'avoir entendu M. Falcon dire que ma conduite en cette circonstancee n'avait pas été celle dun niais.
A la fin notre quart s'acheva , et je fus relevé vers quatre heures par l'aspirant du quart de diane. Il est fort désagréahle de ne pas l'être à temps; mais lorsque ce désagrément m'arrivait et que je disais un mot, j'étais sûr de recevoir le lendemain sous un prétexte ou sous un autre une bonne volée. D'autre part, l'aspirant que je relevais était aussi plus fort que moi, et si je ne quittais pas mon hamac avant minuit, il me restait encore des taloches de ce côté-là ; en sorte que, grâce à mes deux camarades, je faisais beaucoup plus que mon temps de quart, excepté quand le maitre d'équipage m'envoyait dormir avant la fin.