CHAPITRE Xll
chose pour laquelle il avait une grande horreur ; et s'il souffrait néanmoins que les hommes fumassent dans la cuisine ou mâchassent du tabac, il empêchait les mousses, c'est-à-dire des jeunes gens d'une vingtaine d'années au plus, d'en contracter l'habitude de trop bonne heure. Comme le mousse passait à côté de lui sur le tillac, le premier lieutenant trouva qu'il §entait la pipe. — Quoi ! Neill, vous avez fumé, lui dit-il ; vous savez pourtant , je pense , que je ne permets pas l'usage du tabac à des bambins comme vous.
— Excusez, monsieur, répondit le coupable, c'est que j'ai des vers , et on dit que fumer est bon pour les détruire.
— Bon pour les détruire ! oui, fort bon pour eux, mais fort mauvais pour vous. En effet , mon cher ami, avec votre tabac vous les engraissez à devenir gros comme des anguilles de mer; la chaleur est ce que les vers adorent ; mais le froid , le froid les tue net. Je vais vous guérir, moi ; quartier-maitre, écoutez : promenez- vous avec ce mousse d'un bout à l'autre du passavant , et chaque fois que vous arriverez en face du grand écouet, tournez-lui la figure au vent, pincez-le fort par la nuque du cou de manière qu'il ouvre une bouche large comme un four, tenez-le en cet état , et laissez l'air froid lui souffler dans la gorge pendant que vous compterez jusqu'à dix ; redescendez alors, et quand vous reviendrez sur vos pas , recommencez l'opération comme aiipara-
vant. C'est le froid , mon pauvre garçon , et non le tabac , qui tue les vers ; je m'étonne qu'avec votre remède vous ne soyez pas déjà mort.
Le quartier-maitre , qui, comme tous les marins , aimait la plaisanterie , empoigna le gamin , et dès qu'ils furent arrivés ensemble à l'endroit indiqué , il lui pinça le cou de manière à lui faire ouvrir la boucbe, ne fût-ce que pour beugler de douleur. La brise était fort violente et lui soufflait avec tant de force entrç les deux mâchoires qu'il était obligé de tenir ouvertes , qu'on l'entendait réellement s'engouffrer dans la gorge du malheureux . Il lui fallut à chaque tour de promenade se rafraîchir ainsi les intestins pendant deux heures. Le premier lieutenant 1 envoya alors chercher. — Je crois, lui dit-il , que tous vos vers devraient maintenant être morts ; mais sils ne l'étaient pas, au lieu de recourir à vos mauvais remèdes, venez prendre une nouvelle dose du mien. Le mousse fut de la même opinion que le premier lieutenant , et ne se plaignit plus jamais d être tourmenté des vers.
Une des nuits suivantes, que nous faisions encore le second quart, 0 Brien me continua son histoire.
— Où en étais-je resté? me dit-il.
— Au moment où votre capitaine avait levé vos arrêts, lui répondis-je.
— Oui, cest bien là; et ce fut sans beaucoup de plaisir que je repris mon service. Néanmoins , je ne pouvais m'en dispenser ; je me remis donc à me pro-
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mener comme avant d'un bout à l'autre du pont, les mains dans mes poches, rêvant de la vieille Irlande et de mon bisaïeul 0 Brien 13orru. Je me conduisis en véritable gentilhomme et ne fis pas de nouvelles sottises jusqu'au jour où la flotte mouilla dans la baie de Cork, et où je me trouvai à quelques milles seulement du château de mon père. Vous me devinez, n'est-il pas vrai? A peine l'ancre eut-elle touché le fond, que je me rendis auprès du premier lieutetenant et lui demandai la permission d'aller à terre. Or, le premier lieutenant n'était pas de très bonne humeur , par suite d'une semonce que le capitaine venait de lui donner pour n'avoir pas rempli certains ordres d'une manière satisfaisante. Aussi, me répondit-il , d'un ton bourru, que je ne quitterais pas le vaisseau. — Malheur ! m'écriai-je à part moi, nous verrons bien ! J'allai en conséquence trouver le capitaine , et portant la main à mon chapeau , je lui exposai que j'avais un père, une mère, plus un joli essaim de frères et de sœurs , qui tous se mouraient d'envie de me voir, et que j'espérais bien qu'il ne me refuserait pas la permission de satisfaire au plus vif de leurs désirs. — Demandez au premier lieutenant, me répondit-il , et dfjà il s'éloignait. — Je l'aiftiit, monsieur , répliquai-je , et il m'a répondu que du diable si je mettrais un pied à terre. — Alors votre conduite a été mauvaise , jeune homme. — Nullement , capitaine Willis ; c'est le premier lieutenant qui s'est mal conduil. — Que signifie ce langage ,
monsieur? s'écria-t-il avec colère. — Eh bien ! capitaine , ne vient-il pas de se mal conduire en ne remplissant pas son devoir de manière à vous contenter ? ]Se Tavez-vous pas semonce tout à l'heure comme il le méritait? N'est-il pas maussade à cause de la réprimande que vous lui avez faite? Enfin, n'est-ce point là le motif pour lequel je ne puis aller à terre? Vous voyez, Votre Honneur, que j'ai seulement dit la stricte vérité : c'est la conduite du lieutenant, et non la mienne , qui a été reprehensible. J'espère donc , capitaine , que vous accéderez à ma demande, et que pour l'amour de Dieu , vous serez cmu de la tendresse filiale et fraternelle qui m'embrase le cœur. — Avez-vous des griefs à reprocher à M. O'Brien? demanda le capitaine au premier lieutenant qui vint sur le gaillard d arrière. — Pas plus qu'aux aspirants en général ; mais je crois qu'il n'est pas d'usage que des officiers sollicitent l'autorisation de se rendre à terre avant quon n'ait ferlé les voiles et cargué les vergues. — En effet , répliqua le capitaine; donc, M. O'Brien, il vous faut attendre qu'on appelle le quart, et alors , si vous adressez votre requête au premier lieutenant, je ne doute pas qu'il ne vous permette d'aller voir les personnes qui vous sont chères. — Mille remerciments, monsieur! m'écriai-je, et je souhaitai avec ardeur qu'on en huit le plus tôt possible avec toutes les voiles et toutes les vergues, car mon cœur battait à me rompre la poitrine, et je crois que si on m'avait arrêté plus long-