CHAPITRE XIII
de quelques l\eures, je pus parler et donner des détails sur Taccident. Mais j'étais encore trop mal pour me bouger quand le vaisseau mit à la voile, ce qu'il fut obligé de faire un ou deux jours après; le capitaine me donna donc un congé et me laissa chez ses amis. C'était une famille française , et j'y restai six mois avant de pouvoir, faute d'occasion, regagner la terre natale. Pendant ce temps , j'appris le français et une fort jolie dose d'espagnol par-dessus le marché. De retour en Angleterre, je trouvai que les prises avaient été vendues et que l'argent allait être distribué. Je produisis mon certificat et je reçus centsoixante-sept livres pour ma part. — Enfin, pensai-je, voilà donc qui commence !
Je ne tins jamais deux fois en ma vie pareille somme entre mes mains ; mais j'espère que bientôt ce bonheur m'arrivera encore. Je l'étalai sur la table dès que je fus rentré chez moi, je la considérai longtemps , et alors : voyons , Terence O'Brien , me disje, garderas-tu cet argent pour toi, ou l'enverras-tu à ta famille ? Je songeai d'abord au révérend iMac Grath ainsi qu'à lescabeau qu'on m'avait jeté à la tête, et peu s'en fallut que je ne remisse le tout dans ma poche. Mais je pensai ensuite à ma mère , aux vaches , au cochon , au mobilier, qui tous étaient partis ; à mes frères et à mes sœurs qui manquaient de pitance; et je jurai que je leur enverrais jusqu'à la dernière obole, après quoi le révérend Mac Grath ne songerait plus à me refuser l'absolution. Je leui'
envoyai ce que j'avais en caisse, après m'être seulement réservé trente livres , montant de ma paie que j'avais reçue; et je ne me sentis jamais aussi heureux de ma vie que quand le surplus , bien et duement déposé à la poste, fut hors de mes mains. J'accompagnai l'envoi d'un bout de lettre dont voici quel était le contenu :
Mon honoré père ,
Depuis notre charmante entrevue de la dernière fois, où vous me jetâtes à la tête l'escabeau, qui manqua le pigeon et attrapa le corbeau, j'ai été, vous Tavouerai-je , mort et enterré ; mais présentement je me porte à merveille, Dieu merci, et n'ai pas besoin de l'absolution du révérend Mac Grath, à qui toutefois je présente mes civilités. Ce qui est plus important, je viens de recevoir l'argent de mes prises , le premier que j'aie encore touché à ce titre depuis que je sers le roi, et je vous fais passer ci-joint la somme tout entière , afin que vous rachetiez vos vieilles vaches , et le cochon et tout le reste des objets qui avaient été saisis pour payer mon équipement ; ne me demandez donc plus jamais si je ne suis pas honteux de moi-même ; honte à vous plutôt d'avoir réclamé comme vous l'avez fait d'un fils aussi respectueux que moi, qui à votre premier mot est devenu marin, et n'a jamais depuis mangé une seule bonne ])omme-de-terre. Je suis un véritable O'Brien, ditesle à maman, et je songe, non à me faire protestant.