‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 83 sur 219 · CHAPITRE XIII. IS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. IS

digé la première partie de mes aventures en y présentant chaque chose sous le jour oîi je l'avais vue dans son temps. Depuis, j'ai, sur beaucoup de points, eu lieu de me former une opinion dilTérente de celle qui est rapportée dans ces pages , et sur beaucoup d'autres j'ai ri cordialement de ma folie et de ma simplicité; mais encore, ai-je cru bon de laisser se produire les idées de l'époque, plutôt que de les corriger par celle d'une expérience chèrement acquise. Un garçon de quinze ans, élevé au fond d'une petite ville de province, ne peut, on doit s'y attendre, avoir la raison et le jugement d'un jeune homme fait, qui à beaucoup vu la vie et passé par une multitude d'aventures. Le lecteur est donc prié de se souvenir que j'ai toujours consulté mon journal pour connaître les opinions et les sentiments qui dirigèrent ma conduite à chacune des périodes distinctes de mon existence.

Il y avait alors six mois que durait notre croisière, et je trouvais ma profession beaucoup plus agréable que je ne l'avais espéré. Mon désir de bien faire m était compté comme si j'avais bien fait; et quoique de temps en temps je commisse une bévue , néanmoins le capitaine et le premier lieutenant semblaient croire que je m'acquittais de mon service du mieux qu'il m'était possible, et riaient de mes méprises au lieu de s'en fâcher. Je m'aperçus aussi que, de quelque manière qu'on eût estimé dans ma famille mes facultés naturelles, on ne les méprisait pas autant à

bord ; et chaque jour je me sentis plus de confiance en moi, chaque jour j'espérai davantage pouvoir, à force d'attention et de soins , réparer f oubli de la jiaturc , si elle m'avait oublié. Il y a certes dans la vie de marin quelque chose qui étend l'esprit. Quand j'étais sous le toit paternel, six mois auparavant, je laissais les autres penser à ma place, et n'étais qu'un })aillasse dont ils tiraient les fils; à bord, aussi bien que je pus, je pensai moi-même. Je devins compère et compagnon avec les autres aspirants; ceux qui m'avaient tourmenté d'abord , y renoncèrent parce que je ne leur gardai aucunement rancune de leur conduite , et ceux qui avaient été bons pour moi furent encore meilleurs qu'avant. Si le temps me semblait s'écouler avec rapidité , c'était, je crois, parce que je savais au juste quels devoirs il me fallait rem[)lir, et que les occupations de chaque jour étaient le programme de celles du lendemain.

Le premier lieutenant était un des hommes les plus drôles que j aie connus; jamais, néanmoins , il ne se relâchait sur la discipline , et ne se permettait la moindre liberté avec ses chefs ou ses subalternes. C'était dans le choix bizarre de ses punitions que sa joviale humeur se montrait principalement ; et avec quelque sévérité qu'un coupable fût puni, le genre de la peine qu'il avait à subir était toujours une abondante source de gaité pour le reste de l'équipage. J'ai pensé maintes fois, bien que les châtiments ne soient du goût de personne, que tout le monde, à bord

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(III Diomède, était enchanté quand il s'agissait deu infliger un. Le premier lieutenant était fort susceptible sur Tarticle de ses ponts; il les tenait toujours blancs comme neige, et rien ne lui déplaisait tant que de les voir salir. C'était pour cette raison qu'il éprouvait une si grande antipathie contre le tabac. Il y avait , en différents endroits de chaque pont , des crachoirs à l'usage des matelots , pour qu'ils ne salissent pas les planches avec le jus de leurs chiques. Quelquefois un homme, en se pressant , oubliait de se servir des dits crachoirs ; mais comme l'escouade en face de laquelle pouvait se trouver la tache ne recevait plus de grog si on ne découvrait pas le coupable , on avait grand soin , non seulement d'être toujours aux aguets, mais de se dénoncer les uns les autres. Or, voici quel était le châtiment de ce crime : on liait au criminel les mains derrière le dos , et au moyen d'une lanière qui passait par-dessus son épaule on lui attachait devant la poitrine un large crachoir d'étain. On enlevait alors tous les autres crachoirs du franc tillac, et il lui fallait s'y promener pour venir au premier mot se présenter à tous ceux qui désiraient rejeter un excédant de salive. Ses camarades étaient si enchantés de l'invention qu'ils crachaient en pareil cas deux fois plus que de coutume, pour le plaisir de le faire galoper. M. Glousse , le contre-maître, appelait le matelot ainsi accoutré, le crachoir ambulant de M. Falcon. — Réellement, me disait-il un jour, le premier lieutenant est si

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épicurien pour ses ponts , que je n'ose emboudiner une ancre sur le gaillard d'avant.

Je m'amusai beaucoup un matin que jetais de quart. Nous arrimions les hamacs dans les filets de bastingage du tillac, quand un mousse arriva avec un levier sur l'épaule et passa près du premier lieutenant. M. Falcon s'aperçut qu'il avait quelque chose entre les dents et la joue. — Qu'avez-vous donc là , mon petit bonhomme ? lui demanda-t-il ; une fluxion? votre joue est terriblement enflée. — No», monsieur , répliqua l'enfant , ce n'est rien du tout, r — Je vous assure le contraire ; c'est une mauvaise dent, je présume. Ouvrez la bouche et je vais y regarder. Avec beaucoup de répugnance le mousse ouvrit la mâchoire et montra une énorme chique. — Je vois, je vois , reprit le premier lieutenant , votre bouche n'est pas proprement tenue et vos dents ont besoin d'être nettoyées. Je voudrais que nous eussions un dentiste à bord ; mais, comme nous n'en n'avons pas , je ferai pour le mieux. Envoyez ici l'armurier avec ses pinces. Quand larmurier arriva, le mousse fut invité à ouvrir de nouveau la bouclie, et sa chique lui en fut extraite au moyen du dit instrument. — Voilà ! s'écria M. Falcon, je suis sur que vous devez déjà vous sentir mieux ; vous n'auriez jamais pu avoir bon appétit. Maintenant, chef du poste de T arriére , apportez ici un morceau de vieille toile avec un peu desablon, et nettoyez-lui soigneusement les dents. L'individu interpellé ne se le fit pas dire deux fois ,

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