CHAPITRE XIV
et prenant la tète du mousse entre ses genoux , lui frotta les dents avec de lu toile et du sablon pendant deux ou trois minutes. — A merveille I dit M. Falcon, lorsque l'opération fut finie. Maintenant, mon petit bonhomme, que votive bouche est propre et nette, vous déjeunerez avec plaisir. Il vous aurait été impossible de rien manger avec des dents aussi malpropres ; quand elles le redeviendront, adressez-vous à moi, et je vous servirai de dentiste.
Un jour , j "étais sur le gaillard d'avant avec M. Glousse, le contre-maitre , qui avait beaucoup de bontés pour moi. Il m'avait montré comment se font les différents nœuds qui s emploient dans la marine. J'avais été , j'en ai peur, fort stupide, car il lui avait fallu s y prendre et s'y reprendre à plusieurs fois avant que je parvinsse à les faire , mais enfin j'y étais parvenu. Il m'enseigna entre autre, l/e lien de pécheur, qu'il déclara être le roi des nœuds; et puis, M. Simple, ajouta-t-il, ce nœud-là renferme une moralité. Vous voyez que quand les deux bouts sont ajustés de la bonne manière , plus on les tire ensemble, mieux ils tiennent et moins il est possible de les désunir ; mais , remarquez : pour peu qu'on les tire séparément , comme une légère différence , comme une petite secousse en sens contiaire les désunit aussitôt ! et comme il est facile de les séparer en une minute ! Cet exemple, M. Simple, vous montre la nécessité de l'union en ce monde, lorsqu'on y veut être fort, et c'est un axiome de philosophie va-
lant bien tout le système des vingt-six mille et quelques aunées de mon ami le charpentier, système qui ne le mène à rien qu'à s'occuper d'un tas d'inutiles calculs et à lui faire négliger son service. ■ — En effet, M. Glousse, vous êtes bien meilleur philosophe que M. Muddle.
— C'est que j'ai été mieux élevé, M. Simple, et que, je m'en flatte, j'ai plus d'un gentilhomme. Un gentilhomme me semble, jusqu'à un certain point, être philosophe ; car fort souvent, pour soutenir sa dignité , il lui faut prendre son parti sur des choses dont toute autre personne pourrait fort tristement se mettre en fureur. Je crois que le calme est le grand trait distinctif du gentilhomme. Dans le service, JM. Simple, on est obligé de paraître en colère sans s'abandonner en effet à ce sentiment. Je puis vous assurer que je ne perds jamais le sang froid, même quand j'use de ma canne.
— Pourquoi, alors, JM. Glousse, jurez-vous donc tant après les matelots ? ce n'est jx)int là , certes, le fait d'un gentilhomme.
— Assurément non, monsieur. Mais je dois, pour m'excuser à vos yeux, rejeter la faute sur l'état tout artificiel de société dans lequel nous vivons à bord d'un vaisseau de guerre. Nécessité , mon cher M. Simple, n'a point de loi. Il vous faut remarquer aussi avec quelle douceur je commence quand j'ai une réprimande à faire. J'en agis de la sorte pour montrer que je suis gentilhomme ; mais , monsieur,