CHAPITRE XV
cinq milles , nous découvrîmes deux vaisseaux près de la côte. Nous déployâmes toutes nos voiles pour leur donner la chasse, et nous leur coupâmes la fuite en les empêchant de doubler, comme ils voulurent le faire , une pointe sablonneuse. Voyant qu'ils ne pouvaient exécuter leur dessein, ils se firent échouer sous une petite batterie de deux canons , qui commença bientôt à tirer sur nous. Le premier boulet qui siffla entre nos mâts eut à mes oreilles un son terrible ; mais les ofticiers et les matelots ne firent qu'en rire; je m'efforçai donc de les imiter, mais au fond^ je ne voyais là rien de risible. Le capitaine ordonna que le quart de tribord fût appelé sur le tillac et qu'on tint les chaloupes en mer ; nous jetâmes alors l'ancre à un mille de la batterie, et nous rendîmes le feu. Pendant ce temps-là, une partie des gens de l'équipage se hâtait de préparer et de descendre quatre embarcations , qui reçurent quantité suffisante d'hommes et d'armes pour donner l'assaut à la batterie. Je brillais du désir d'être de l'expédition , et O'Brien , qui avait le commandement du premier cutter, voulut bien m'emmener, à condition que je me cacherais sous les écoutes , pour que le capitaine ne me vît pas avant que les barques ne fussent parties. Nous ramâmes en droite liffne vers la batterie, et en moins de dix mii>jLites nous sautâmes à terre. Les Français nous lâchèrent un coup de canon à l'instant où nos chaloupes allaient toucher le rivage, puis s'enfuirent , de sorte que nous prîmes possession
de leurs pièces sans combattre, ce dont, à dire vrai, je ne fus guère fâché, car je ne croyais être ni assez vieux , ni assez robuste pour lutter corps à corps avec un homme fait. Près de la batterie se trouvaient quelques huttes de pécheurs, et tandis que moitié de mes camarades abordèrent les bâtiments pour voir si on pouvait les remettre à flot , tandis que les autres enclouèrent les canons et brisèrent les affûts , j'allai avec O'Brien visiter lesdites huttes; elles étaient désertes, comme on peut bien le supposer; mais nous y trouvâmes une énorme quantité de poissons qui semblaient avoir été pris le matin même. 0 Brien aperçut une raie monstrueuse. — De par tous les diables ! s'écria-t-il, c'est absolument lombre de ma grand' mère; il nous faut l'emporter, ne fut-ce que pour l'air de famille. Pierre, passez les doigts dans les ouies et trainez-la jusqu'aux barques. Mon doigt ne put entrer dans les ouies , et comme l'animal semblait tout-à-fait mort , ce fut dans la bouche que je l'enfonçai; mais je fis une cruelle méprise; car l'animal, qui était vivant et bien vivant, ferma aussitôt ses mâchoires, me mordit jusqu'à l'os, et serra tellement, que je ne pus retirer mon doigt. Je ne pouvais pas davantage, tant était vive la douleur que cette morsure me causait , profiter de la solide manière dont j'étais tenu pour entraîner la maudite bète de force. Ainsi, j'étais comme pris dans un piège , comme fait prisonnier par une raie. Heureusement , je criai assez fort pour