‹ Pierre SimpleChapitre 14 sur 25 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

O'Brien apprit avec chagrin la nouvelle de la mort de son père, mais il n'y fut pas aussi sensible qu'on l'est , en général , à une pareille perte. Dans le fait, son père n'avait jamais été un père pour lui. Il l'avait envoyé sur mer pour se débarrasser de lui, et depuis ce temps c'était O'Brien qui avait été le principal soutien de toute sa famille. Son père aimait beaucoup le ^vhiskey, mais il n'aimait nullement le travail. 11 était trop fier du sang milésien qui coulait dans ses veines, pour faire quelque chose pour gagner sa vie ; mais il pouvait vivre du prix des travaux pénibles de son fds, sans que cette fierté se trouvât blessée. Quant à sa mère, O'Brien fut vivement affligé de la situation dans laquelle elle se trouvait, car elle avait toujours eu pour lui autant de bonté que de tendresse. Mais les marins, quand ils ont été long-

temps dans leur profession, deviennent tellement étrangers pour leurs familles, jet s'habituent à tant de vicissitudes, que le chagrin que leur cause la perte d'une personne à qui ils sont attachés par les nœuds du sang, ne peut être de très longue durée ; et O'Brien était déjà remis du choc que lui avait fait éprouver cette nouvelle , quand un vaisseau nous apprit qu'on avait vu une escadre française à la hauteur de Saint-Domingue. Cela nous mit tous sur le qui-vive. L'amiral envoya chercher O'Brien, et lui ordonna de faire à la hâte ses préparatifs pour mettre à la voile. Us furent terminés en trois jours, et il reçut alors l'ordre de porter des dépêches en Angleterre. Nous levâmes l'ancre à huit heurs du soir , et nous sortîmes de la baie de Carlisle.

Quelques jours après , je demandai à Swinburne si sa nouvelle place lui plaisait.

— Elle me plaît assez, monsieur Simple. Il n'y a rien de désagréable à être officier à brevet et à avoir une cabine à soi; mais je sens qu'elle me plairait encore plus si j'étais sur un autre vaisseau. J'ai été si longtemps de pair à compagnon avec tout l'équipage de celui-ci , que je ne puis prendre le ton qui convient à un otïicier, ni faire faire la besogne aussi bien que je le voudrais. Ensuite, le soir je me trouve bien solitaire dans ma cabine, sans avoir personne à qui parler ; car les autre&

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olïiciers à brevet me regardent à peine; ils disent que je ne suis nommé que provisoirement , et qu'il faut savoir si je serai confirmé. Enfm, monsieur Simple , je n'aime pas beaucoup à avoir la responsabilité de la soute aux poudres. C'est une denrée dangereuse à manier.

— Cela est. vrai, Swinburne, mais s'il n'y avait pas de responsabilité, on n'aurait pas besoin d'officiers. Songez que vous voilà équipé pour toute votre vie, et qu'en vous retirant du service, vous aurez une demi-paie.

— C'est ce qui m'a tenté, M. Simple. J'ai pensé à la vieille femme , et je me suis sacrifié.

— Ya-t-il longtemps que vous êtes marié, Swinburne?

— Depuis 94. Mais je n'ai pas mordu à l'hameçon tout d'un coup. J'ai tourné quatre ans autour, et enfin , voyant que c'était une chaloupe qui ne manquait pas de lest^ j'y ai planté mon pavillon.

— Qui ne manquait pas de lest ! que voulezvous dire ?

— Je ne veux pas dire une proue large et une proue carrée , monsieur Simple. Nous savez que si un navire n'a pas de lest, il tombe sens dessus dessous en un instant. Or ce qui maintient une femme ferme sur ses voiles, c'est la modestie,

— Sans doute , mais c'est une qualité rare. —Et pourquoi, monsieur Simple? parce (ju'on

aime trop à se passer certaines choses par le gosier. Quand une femme se met une fois à boire , c'est comme un vaisseau sans gouvernail , et le vent l'emportée tous les diables. Ce n'est pas que je dise qu'un homme ne puisse boire un coup de temps en temps ; Dieu ne nous a pas donné le rum seulement pour faire danser les nègres, et cequiestbon pour Jack, ne peut faire mal à Polly : mais il y a , comme on dit, un milieu en toutes choses, et je crois que le grog est bien assez fort pour une femme.

— Je le crois aussi, dis-je en riant.

— Mais à propos , monsieur Simple, savez-vous que je pense que le capitaine O'Brien n'a pas fait le meilleur choix possible en nommant Tom Aloop quartier-maître à ma place.

— Pourquoi cela? c'est un homme range, et qui remplit bien tous ses devoirs.

— Sans doute, mais il a un défaut naturel qui ne le rend pas propre à celte fonction. H a des yeux de chauve- souris , et je doute qu'il puisse voir le haut du grand mât; la place d'aide du maître canonnier lui aurait mieux convenu. — Mais il se fait tard, monsieur Simple; je vais descendre dans ma cabine. — Je ne puis m'habituer à mon lit,monsieurSimple; il est si grand quej'ai toujours les côtes froides. — Ah! il n'y a rien de tel qu'un

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hamac après tout. —Bonne nuit , monsieur Simple.

— Bonne nuit , Swinburne.

Nous avions ordre de marcher avec toute la hâte possible , et le temps le permettant , nous eûmes toujours toutes nos voiles déployées, H n'y avait guère qu' un mois que nous étions partis de la Barbade , quand nous doublâmes le cap Lizard , et remontant ensuite le canal, nous jetâmes l'ancre à Spithead.

Après avoir été rendre visite à l'amiral, O'Brien partit pour Londres avec ses dépêches, et me laissa le commandemantdu brick. Trois jours après, je reçus une lettre de lui. Il m'informait qu'il avait vu le premier lord de l'amirauté qui lui avait fait beaucoup de questions sur la station que nous venions de quitter , et qui lui avait adressé des compliments sur les services qu'il y avait rendus. D'après cet accueil favorable, continuait O'Brien , je me suis hasardé à lui dire que j'espérais avoir mérité de l'avancement; et comme il n'y a rien de tel que de prendre ses quartiers en pays ennemis, je lui dis que je n'avais pas cru devoir en cette occasion prier lord Privilège d'employer son crédit en ma faveur, pensant que les services que j'avais rendus sur mon brick , paraîtraient suffisants à Sa Seigneurie pour m'accorder de l'avancement sans aucune sollicitation. Le premier lord

me répondit de la manière la plus agréable , me parla de la considération et de l'amitié qu'il avait pour lord Privilège, du plaisir qu'il trouverait toujours à l'obliger, elmedemanda quand je comptais le voir. Je lui répondis qu'ayant quelques affaires à arranger à Londres pendant le peu de temps que je devais y rester, je ne comptais voir Sa Seigneurie que si les circonstances le rendaient indispensable. Je l'ai donc laissé dans l'erreur où il était relativement à l'intérêt qu'il suppose que lord Privilège prend à mon avancement, et j'espère que je ne m'en trouverai pas plus mal. Je ne m'en fais pas un reproche, car je sens que je mérite ma promotion, et si je ne puis y arriver par le droit chemin , quel mal de prendre une route détournée? H finissait sa lettre par des assurances d'amitié, mais il y avait ajouté ensuite le post-scriptum suivant :

« Félicitez-moi, mon cher Pierre , je reçois à l'instant une lettre du secrétaire particulier du premier lord de l'amirauté, qui m'annonce que je suis nommé capitaine de la frégate la Scmiramis , qui va faire voile pour les Indes orientales. Elle est prêle à lever l'ancre , et je vais maintenant tâcher de vous emmener avec moi; quoique les officiers en soient nommés depuis longtemps, j'espère que je n'éprouverai aucune difficulté quand j'aurai dit que vous êtes parent de lord Privilège,

et tant qu'on sera dans l'erreur sur l'inlérùt qu'on suppose qu'il prend à moi. »

Je me réjouis sincèrement de la bonne fortune d'O'Brien. J'avais regardé sa promotion comme certaine, ses services lui donnant droit de l'obtenir; mais il ne pouvait devoir le commandement d'une si belle frégate qu'à la supposition que celte nomination serait agréable à mon oncle , qui était un des principaux appuis du ministère tory. Je ne pus m'empêcher de rire de l'idée ([u'O'Brien avait obtenu son avancement par suite de l'influence d'un homme qui avait pour lui la haine la plus invétérée. J'attendis avec impatience une seconde lettre d'O'Brien , et je me flattais d'y apprendre que j'étais nommé lieutenant à bord de la Sémiramis.

O'Brien ne m'écrivit pas , mais il arriva deux jours après. Il courut à bord de la Sémiramis à l'instant même de son arrivée , lut sa commission, et en prit le commandement. Il envoya alors une chaloupe à bord du Serpent à sonnettes, et me fit prier d'aller le trouver. Pierre , me dit-il quand nous fûmes dans sa cabine , je me suis hâté de me faire reconnaître comme capitaine de cette frégate , car je crois que mes affaires vont mal à l'amirauté. J'y étais allé pour faire mes remercîmenls, et j'attendais dans l'antichambre, quand je vis entrer votre oncle. Il m'avait vu en Irlande,

il me reconnut sur-le-champ, et si le feu de ses yeux ne me tua point, c'est que j'étais invulnérable. Il donnait sa carte au portier, quand on m'appela pour entrer. Je fis mes remercîmentsau premier lord, qui m'adressa de nouveaux compliments sur les services que j'avais rendus dans les Indes occidentales, et je me retirai , sans parler de vous comme je me le proposais, car cela aurait nécessairement conduità parler de lord Privilège, dont la carte avait été mise sur la table du premier lord, et je craignais les suites de l'explication qui pouvait avoir lieu. Comme je sortais du cabinet du ministre, lord Privilège me lança encore un coup d'œil foudroyant , et j'entendis appeler son nom avant ceux de dix à douze capitaines et amiraux qui étaient arrivés avant lui. Sans attendre le résultat de cette conférence, je montai à l'instant en chaise de poste, et je vins ici aussi vite que quatre bons chevaux purent m'y conduire; car j'étais sûr que, si je n'étais pas à bord, ma commission serait révoquée, au lieu qu'une fois à mon poste, et reconnu comme capitaine, je puis demander une cour martiale pour rétablir ma réputation si l'on me révoque. Je sais que l'amirauté peut faire tout ce que bon lui semble, mais je sais aussi qu'elle ne se souciera pas de contreveniraux règlejuents du service , même pour plaire à lord Privilège. En sortant de l'amirauté , je vis avec

grand plaisir qu'il faisait un épais brouillard ;, et qu'on ne pouvait faire marcher le télégraphe, sans quoi je serais peut-être arrivé trop tard. A présent je vais retourner à terre, et rendre compte à l'amiral que j'ai pris le commandement de la Sémiramis.

L'amiral accueillit parfaitement O'Brien qu'il connaissait déjà, et lui dit que s'il avait quelques arrangements à prendre avant son départ , il ferait bien de se presser, attendu qu'il ne serait pas surpris que l'ordre démettre à la voile arrivât le lendemain. Celte nouvelle me contraria, car j'avais à peine le temps de traiter un échange avec quelque officier de la Sémiramis, si je pouvais en trouver un qui y fût disposé. J'allai de suite abord de celte frégate, et je parlai aux officiers. Tous étaient peu contents d'aller aux Indes orientales, mais aucun d'eux ne se souciail de quitter une frégate pour passer abord d'un brick.

Le lendemain matin, l'amiral envoya chercher O'Brien, et lui dit confidentiellement qu'il se passait quelque chose d'étrange à l'amirauté relativement à la Sémiramis. « Je viens de recevoir l'ordre de faire payer l'équipage et de le licencier, et de faire mettre le vaisseau sur le chantier pour examiner la quille , si le capitaine O'Brien n'était pas encore ù bord. Savez -vous ce que cela signifie?

O'Brien lui répondit franchement qu'il avait obtenu le commandement du Serpent à sonnettes par la protection du feu lord Privilège 5 qu'il avait eu une querelle avec son fils, qui portait maintenant ce titre, et que l'ayant vu entrer dans le cabinet du premier lord de l'amirauté à l'instant où il en sortait, il ne doutiat pas que son caractère vindicatif ne l'eût porté à chercher à le desservir.

— Eh bien, dit l'amiral, il est heureux que vous soyez arrivé à temps. A présent l'amirauté ne peut ni vous révoquer sans vous donner le droit de demander une cour martiale, ce dentelle ne se soucie pas, à ce qu'il paraît , ni ordonner que votre vaisseau soit mis sur le chantier, sans que vous en fassiez la demande.

Dans le fait, quand le premier lord de l'amirauté eut appris qu'O'Brien était en possession du commandement, il ne fit aucune démarche ultérieure, et laissa partir la frégate pour sa destination. Mais il ne me restait aucune chance de faire voile avec O'Brien , et j'allais me séparer de lui pour la première fois. Il en fut aussi fâché que moi, mais c'était une chose sans remède. — N'y pensons plus, Pierre, me dit-il, tout cela est peutêtre pour le mieux. Vous verrez davantage le inonde, et il est temps que vous marchiez sans lisières. V ous êtes un homme à présent , et assez grand, comme on dit, pour prendre garde à vous.

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